Estrie

À Bromptonville, l'intelligence artificielle entre en classe par la porte de l'esprit critique

Une école secondaire privée de l'arrondissement de Brompton, à Sherbrooke, initie ses élèves aux forces et aux angles morts de l'IA. Une expérience qui éclaire les conditions d'une intégration réussie en Estrie.

À Bromptonville, l'intelligence artificielle entre en classe par la porte de l'esprit critique

Dans une classe de l'École secondaire privée de Bromptonville, dans l'arrondissement de Brompton à Sherbrooke, des adolescents ne se contentent plus de taper une question dans un agent conversationnel et d'attendre la réponse. Ils apprennent à la décortiquer, à la mettre en doute, à repérer ce que la machine a inventé de toutes pièces. Radio-Canada a récemment braqué ses caméras sur cette démarche, pilotée par un technopédagogue, et le reportage a fait sortir du bois une question qui travaille tout le milieu scolaire estrien : l'intelligence artificielle générative est-elle une menace ou une alliée en salle de classe ?

Posée ainsi, la question est un piège. L'intérêt de l'expérience de Bromptonville tient justement au fait qu'elle refuse le choix binaire. Elle traite l'IA comme un objet d'étude avant de la traiter comme un outil de travail. Et c'est probablement là que se joue l'essentiel pour les écoles de la région dans les prochaines années.

Une échéance ministérielle qui se rapproche

Le contexte réglementaire pèse lourd. Comme le rappelle Radio-Canada, le développement des compétences numériques deviendra obligatoire dans les écoles primaires et secondaires du Québec à compter de l'année scolaire 2028-2029. Autrement dit, ce qui relève aujourd'hui de l'initiative locale, du projet pilote ou de l'enthousiasme d'un membre du personnel deviendra une attente formelle, inscrite dans le curriculum.

Trois ans, dans le monde scolaire, c'est court. Il faut former des enseignants, écrire des progressions, choisir des outils, négocier des licences, clarifier les règles d'évaluation et informer les parents. Les établissements qui, comme celui de Bromptonville, ont commencé à tâtonner dès maintenant accumulent une expérience que les autres devront rattraper en accéléré. Prendre de l'avance n'est pas un luxe : c'est du temps acheté sur une échéance qui ne bougera probablement pas.

Le rythme du déploiement technologique, lui, n'attend pas le calendrier ministériel. Les agents conversationnels grand public sont accessibles depuis la fin de 2022, ils sont intégrés aux téléphones, aux suites bureautiques et aux moteurs de recherche. Les élèves du secondaire estrien les utilisent déjà, avec ou sans encadrement. L'école ne décide pas si l'IA entre dans la classe; elle décide seulement à quelles conditions.

Apprendre les limites avant d'apprendre les usages

Ce que décrit le reportage de Radio-Canada, ce n'est pas un cours d'informatique. C'est un travail sur le jugement. Les élèves découvrent que ces systèmes produisent des textes plausibles, pas nécessairement exacts; qu'ils reproduisent les biais présents dans leurs données d'entraînement; qu'ils affirment avec la même assurance une date vérifiée et une référence inventée.

Cette approche rejoint ce que recommandent la plupart des organismes internationaux qui se sont penchés sur la question, dont l'UNESCO, qui a publié en 2023 des lignes directrices sur l'IA générative en éducation et en recherche. L'idée centrale y est constante : sans littératie préalable, l'outil produit de la dépendance plutôt que de la compétence. Un élève qui ne sait pas reconnaître une hallucination ne peut pas utiliser l'outil de façon responsable, quelles que soient les règles affichées au babillard.

Il y a là une nuance qui échappe souvent au débat public. Interdire les agents conversationnels est simple à écrire dans un code de vie, mais difficile à appliquer et surtout peu formateur. Les autoriser sans balises revient à confier à des adolescents un instrument dont ils ignorent les défaillances. La voie du milieu — enseigner les limites, puis autoriser des usages précis dans des tâches précises — demande un travail pédagogique bien plus exigeant.

Le maillon faible : la formation du personnel

C'est ici que l'exemple de Bromptonville devient instructif autant par ce qu'il montre que par ce qu'il suppose. L'école dispose d'un technopédagogue, c'est-à-dire d'une personne dont le métier consiste précisément à faire le pont entre les outils numériques et les intentions pédagogiques. Toutes les écoles estriennes n'ont pas cette ressource à temps plein.

Dans les centres de services scolaires, ces fonctions existent, mais elles desservent souvent des dizaines d'établissements répartis sur un vaste territoire. L'Estrie, avec ses écoles de village, ses polyvalentes régionales et ses établissements privés, présente une géographie qui complique le soutien de proximité. Un accompagnement ponctuel, une demi-journée de formation par année, ne suffit pas à changer des pratiques d'évaluation ancrées depuis des décennies.

La question n'est donc pas seulement de savoir si les enseignants sont favorables à l'IA. C'est de savoir s'ils disposent du temps, du soutien technique et de la marge de manoeuvre pour repenser leurs travaux. Car l'arrivée des agents conversationnels remet en cause une partie de l'évaluation traditionnelle : le devoir de rédaction fait à la maison, la recherche documentaire, le résumé de lecture. Refaire ces tâches pour qu'elles gardent un sens représente une charge de travail considérable.

Un risque d'écart entre les établissements

Le second enjeu soulevé par cette expérience est celui de l'équité. Une école privée qui embauche un spécialiste, achète des licences et dégage du temps de concertation ne part pas du même point qu'une petite école de la Haute-Yamaska ou du Haut-Saint-François dont le parc informatique est vieillissant et la connexion inégale.

Ce déséquilibre n'a rien d'inédit. Il reproduit, sur le terrain numérique, des disparités déjà documentées en Estrie sur d'autres plans. Radio-Canada rapportait récemment que Granby et plusieurs MRC estriennes réclament la création d'un pôle universitaire, précisément parce que l'accès aux études supérieures reste inégal selon l'endroit où l'on habite dans la région. La logique est la même : à contenu de formation identique, l'accès concret dépend des ressources locales.

Si le ministère rend les compétences numériques obligatoires en 2028-2029 sans accompagner l'exigence de moyens différenciés, l'écart risque de se creuser plutôt que de se résorber. Un élève de Bromptonville aurait alors une longueur d'avance non pas parce qu'il est plus doué, mais parce que son école a pu embaucher la bonne personne au bon moment.

Ce qu'il faudra surveiller

Trois indicateurs mériteront l'attention dans les mois à venir. D'abord, la publication de balises claires par les autorités scolaires sur les usages permis et interdits, incluant la protection des renseignements personnels des élèves, un angle mort fréquent lorsqu'on utilise des services hébergés à l'étranger. Ensuite, la place réelle accordée à la formation continue du personnel dans les conventions de gestion des centres de services scolaires estriens. Enfin, les engagements des partis en campagne : le sondage Segma réalisé pour Radio-Canada et Les Coops de l'information montre que les priorités exprimées par les Estriens se concentrent ailleurs, notamment sur les routes et les services, ce qui laisse peu de pression politique sur le dossier numérique scolaire.

L'expérience de Bromptonville ne règle rien à elle seule. Elle démontre simplement qu'il est possible d'enseigner l'IA autrement que par l'interdiction ou l'émerveillement, à condition d'avoir quelqu'un pour le faire. Reste à savoir combien d'écoles estriennes auront ce quelqu'un d'ici trois ans.