Outaouais

À Gatineau, des femmes musulmanes racontent comment la laïcité pèse sur leur vote

Dans une ville où l'on traverse un pont pour changer de régime juridique, des Gatinoises voilées décrivent l'effet des lois sur la laïcité sur leur travail, leur sentiment d'appartenance et leur bulletin de vote.

À Gatineau, des femmes musulmanes racontent comment la laïcité pèse sur leur vote

Il y a des dossiers politiques qui se discutent en abstraction, dans les tribunes et les colloques, et il y a ceux qui se vivent le matin, devant un miroir, au moment de décider si l'on met un foulard avant d'aller travailler. À Gatineau, la Loi sur la laïcité de l'État appartient à la seconde catégorie pour un certain nombre de femmes musulmanes, qui ont accepté de s'exprimer publiquement sur ce que ces règles changent dans leur quotidien — et sur leur intention bien arrêtée d'aller voter.

Radio-Canada a recueilli récemment ces témoignages de Gatinoises qui décrivent l'effet des législations québécoises sur la laïcité dans leur vie de tous les jours et qui réaffirment l'importance d'exercer leur droit de vote. C'est un angle rarement traité dans une région qui fait habituellement les manchettes pour ses inondations, son trafic sur les ponts ou ses hockeyeurs. Il mérite qu'on s'y arrête, parce que l'Outaouais est sans doute l'endroit au Québec où les effets concrets de la loi 21 sont les plus faciles à mesurer : il suffit de traverser la rivière pour en sortir.

Une loi, deux rives

Adoptée en juin 2019, la Loi sur la laïcité de l'État inscrit dans le droit québécois quatre principes — séparation de l'État et des religions, neutralité religieuse de l'État, égalité de tous les citoyens et liberté de conscience — et en tire deux obligations très concrètes. La première interdit le port de signes religieux à certains employés de l'État réputés être en situation d'autorité : enseignantes et enseignants du réseau public, policiers, procureurs, gardiens de prison, juges administratifs. La seconde exige que les services publics soient donnés et reçus à visage découvert dans certaines circonstances. Le texte est protégé par le recours aux clauses dérogatoires des chartes canadienne et québécoise, ce qui a largement neutralisé les contestations fondées sur les libertés fondamentales.

Dans les faits, ce sont surtout des femmes portant le hidjab qui se retrouvent visées, et principalement dans l'enseignement. C'est là que la géographie de l'Outaouais devient déterminante. Une Gatinoise voilée qui veut enseigner ne peut pas être embauchée dans un centre de services scolaire québécois, mais elle peut postuler, le lendemain, dans un conseil scolaire d'Ottawa, où la loi ne s'applique pas. Même chose pour la fonction publique fédérale, premier employeur de la région, dont les bureaux se trouvent des deux côtés de la rivière des Outaouais et où aucune restriction vestimentaire de ce type n'existe.

Cette porosité produit un résultat paradoxal. Elle atténue la conséquence économique de la loi — on ne perd pas nécessairement sa carrière, on la déplace — tout en accentuant sa portée symbolique. Devoir franchir un pont pour exercer son métier envoie un message sur l'appartenance qui n'a rien d'anodin. Plusieurs des femmes qui témoignent décrivent exactement ce sentiment : celui d'être citoyennes à part entière sur une rive et conditionnellement acceptées sur l'autre, dans la même agglomération, parfois dans le même quartier.

Le droit de vote comme réponse

Le fil conducteur des témoignages n'est toutefois pas le retrait, mais la participation. L'argument revient souvent dans les milieux communautaires musulmans du Québec depuis 2019 : puisque les lois se décident à l'Assemblée nationale, c'est à l'Assemblée nationale qu'il faut peser, et cela commence par le bulletin de vote. Élections Québec rappelle que l'inscription à la liste électorale permanente est la condition préalable à tout exercice du droit de vote, et les organismes qui travaillent auprès des communautés immigrantes en ont fait un cheval de bataille, notamment auprès des femmes et des jeunes adultes.

Ce réflexe s'inscrit dans une séquence électorale chargée. Les Québécois sont appelés aux urnes lors d'élections générales à date fixe à l'automne 2026, et de l'autre côté de la rivière, Ottawa tient aussi son scrutin municipal — une campagne qui a déjà connu des dérapages, avec un candidat à la mairie accusé d'avoir proféré des menaces de mort présumées contre des élus, dont le premier ministre ontarien et le maire sortant, selon Radio-Canada. Le climat politique régional est donc électrique des deux côtés, ce qui rend d'autant plus notable la décision de femmes souvent prises pour cibles dans les débats identitaires de s'exprimer publiquement plutôt que de se taire.

Un cadre juridique qui bouge encore

Le dossier est loin d'être clos sur le plan du droit. Après des jugements partagés en Cour supérieure puis en Cour d'appel du Québec, la contestation de la Loi sur la laïcité de l'État s'est rendue jusqu'à la Cour suprême du Canada, qui a accepté d'entendre les appels. Le litige porte notamment sur la portée du recours préventif aux clauses dérogatoires et sur les garanties constitutionnelles qui y échappent, comme celles touchant les droits scolaires des minorités linguistiques. La décision attendue du plus haut tribunal du pays pourrait redéfinir les limites de l'outil législatif le plus puissant dont disposent les provinces.

Parallèlement, Québec a entrepris d'élargir le périmètre de la laïcité dans le réseau scolaire, avec un projet de loi visant l'ensemble du personnel des écoles publiques et l'encadrement de certaines pratiques religieuses en milieu scolaire, notamment la prière dans les locaux. Autrement dit, les personnes concernées ne vivent pas la loi 21 comme un état de fait stabilisé depuis 2019, mais comme un cadre susceptible de s'étendre à chaque législature. C'est précisément ce sentiment d'incertitude prolongée que décrivent les témoignages recueillis en Outaouais.

Ce que ça change pour la carte politique régionale

L'Outaouais n'est pas une région politiquement homogène. La circonscription de Hull a élu une députation solidaire en 2022, celle de Pontiac demeure un bastion libéral, tandis que Chapleau, Gatineau et Papineau ont basculé du côté caquiste lors des deux derniers scrutins. Le vote des communautés musulmanes n'y est pas assez concentré pour faire basculer à lui seul une circonscription, mais dans une région où plusieurs sièges se jouent à quelques milliers de voix et où le taux de participation varie fortement d'un quartier à l'autre, une mobilisation ciblée peut peser à la marge. Surtout, elle change la composition des assemblées de mise en candidature, des associations de circonscription et des campagnes de terrain.

Il faut aussi replacer cette prise de parole dans un contexte régional où la parole des femmes se fait entendre sur d'autres fronts. Radio-Canada rapportait récemment une marche contre la violence faite aux femmes organisée en pleine période électorale dans la région, où des organismes constatent une hausse des demandes d'aide sans que le financement suive. Deux dossiers distincts, mais une même logique : profiter du moment électoral pour rendre visibles des réalités qui restent habituellement hors du champ des débats.

Une conversation qui n'est pas terminée

La laïcité de l'État demeure largement soutenue dans l'opinion publique québécoise, et le débat sur ses modalités continuera de traverser la campagne. Ce que les témoignages gatinois ajoutent, c'est une couche d'expérience vécue : la carrière réorientée, l'entretien d'embauche jamais obtenu, la conversation avec une fille adolescente sur ce qu'elle pourra ou non devenir ici. Dans une ville frontalière, ces choix se mesurent à la longueur d'un pont.

Et ils se traduisent, si l'on en croit ces femmes, non pas par un désengagement, mais par une inscription sur la liste électorale.