Abitibi-Témiscamingue

Arsenic à Rouyn-Noranda : la riposte d'Intrinsik à Santé Canada relance la bataille des chiffres

La firme mandatée par Glencore maintient que les émissions de la Fonderie Horne ont peu d'incidence sur la santé de la population. Santé Canada n'est pas convaincu. Décryptage d'un affrontement d'experts aux conséquences très concrètes.

Arsenic à Rouyn-Noranda : la riposte d'Intrinsik à Santé Canada relance la bataille des chiffres

Depuis plus de six ans, Rouyn-Noranda vit au rythme d'un chiffre : la concentration d'arsenic dans l'air du quartier Notre-Dame, collé sur la Fonderie Horne. Cette semaine, le dossier a pris une tournure inhabituelle. Ce n'est plus seulement la population, la santé publique régionale ou le gouvernement du Québec qui interpellent Glencore : c'est une firme privée d'évaluation du risque, Intrinsik, qui monte au front pour défendre publiquement son propre rapport, contesté par Santé Canada.

Radio-Canada a révélé que la firme, mandatée par Glencore, maintient les conclusions de l'étude déposée le 9 juin, selon laquelle les émissions de l'usine auraient peu d'incidence sur la santé de la population. Une position qui contredit frontalement la lecture des autorités fédérales de santé.

Un affrontement d'experts, pas une simple querelle de mots

Ce genre de bras de fer paraît technique. Il ne l'est pas. Une évaluation du risque sanitaire n'est pas une mesure : c'est un modèle. On y choisit des hypothèses sur la durée d'exposition, sur la part du temps que les gens passent chez eux, sur la manière dont l'arsenic inhalé se compare à l'arsenic ingéré, sur les populations de référence auxquelles on compare Rouyn-Noranda. Chacun de ces choix est défendable isolément. Empilés, ils peuvent faire varier le résultat final de plusieurs ordres de grandeur.

C'est exactement le nœud du litige. Quand Santé Canada questionne la méthodologie d'Intrinsik et qu'Intrinsik répond que ses paramètres sont conformes aux pratiques reconnues, les deux camps peuvent avoir techniquement raison dans leur propre cadre. Le problème, c'est que la population, elle, n'a pas les moyens d'arbitrer. Et que le débat glisse alors du terrain scientifique vers le terrain de la confiance.

Or, dans ce dossier précis, la confiance est une ressource rare. L'étude contestée a été commandée et payée par l'entreprise dont on évalue les émissions. Cela n'invalide pas automatiquement ses résultats — les firmes d'évaluation du risque travaillent presque toujours pour des promoteurs, au Canada comme ailleurs —, mais cela impose un fardeau de transparence beaucoup plus lourd. Quand un organisme public conteste les hypothèses, la simple réaffirmation des conclusions ne suffit plus à refermer le débat.

Ce qui a mené Rouyn-Noranda jusqu'ici

Rappelons la trame. La Fonderie Horne, en activité depuis 1927, est l'une des rares installations en Occident capables de traiter des concentrés complexes et des matières électroniques recyclées pour en extraire le cuivre et les métaux précieux. Cette spécialisation est aussi la source du problème : ces matières contiennent de l'arsenic, un cancérogène reconnu.

Le dossier a explosé dans l'espace public en 2019, puis de nouveau à l'été 2022, quand les travaux de la santé publique régionale ont mis en lumière une exposition anormale des résidents du quartier Notre-Dame, notamment chez les enfants, et des indicateurs sanitaires préoccupants pour le secteur. La norme québécoise pour l'arsenic dans l'air ambiant est de 3 nanogrammes par mètre cube. La Fonderie Horne en a longtemps émis des dizaines de fois plus, avec des moyennes annuelles qui ont dépassé la centaine de nanogrammes au début des années 2000.

À l'issue d'une consultation publique qui a généré des milliers de mémoires et de commentaires, Québec a imposé en 2023 une attestation d'assainissement fixant une cible intermédiaire de 15 ng/m³ à atteindre en cinq ans, avec l'objectif déclaré de tendre ensuite vers la norme de 3. Beaucoup de citoyens et de médecins avaient réclamé un échéancier plus serré. Glencore a de son côté annoncé des centaines de millions de dollars en investissements et la création d'une zone tampon impliquant l'acquisition de propriétés résidentielles voisines de l'usine.

Pourquoi cette étude compte plus qu'il n'y paraît

On pourrait croire que le débat est clos puisque la trajectoire de réduction est déjà inscrite dans une autorisation gouvernementale. Ce serait mal comprendre la mécanique.

Une évaluation du risque qui conclut à un impact faible sur la santé de la population sert d'argumentaire dans toutes les discussions à venir : la révision de l'attestation d'assainissement, le rythme de descente vers 3 ng/m³, l'ampleur des investissements exigés, le maintien ou non de dérogations, et même la manière dont les tribunaux pourraient traiter d'éventuels recours collectifs. Une étude n'est jamais seulement une étude : c'est une pièce dans un rapport de force réglementaire.

À l'inverse, une contestation venant de Santé Canada a un poids particulier, parce qu'elle provient d'une autorité qui n'a aucun intérêt financier dans l'issue du dossier et qui participe à l'élaboration des valeurs toxicologiques de référence utilisées au pays. Quand l'évaluateur mandaté par l'exploitant et l'autorité fédérale de santé ne s'entendent pas sur la méthode, le citoyen retient une chose : les experts ne s'accordent pas. Et ce constat, à lui seul, use la légitimité du processus d'encadrement.

Les limites structurelles d'un modèle

Le cas de Rouyn-Noranda illustre une faiblesse plus large de l'évaluation du risque telle qu'elle est pratiquée en Amérique du Nord. Le modèle raisonne en risque additionnel moyen sur une population théorique, souvent sur une vie entière. Il répond mal à des questions que les gens posent pourtant légitimement : et pour l'enfant qui a grandi à deux rues de la cheminée? Et pour la personne exposée simultanément au cadmium, au plomb, au dioxyde de soufre et aux poussières? Et pour l'anxiété, la dévaluation immobilière, le déménagement forcé?

Ajoutons-y un déséquilibre d'armes. Une multinationale peut financer une contre-expertise complète; un comité citoyen, rarement. Dans ce contexte, la capacité d'organismes publics comme Santé Canada ou l'Institut national de santé publique du Québec à jouer les arbitres crédibles n'est pas un détail : c'est le seul contrepoids réel.

Une ville qui avance sur deux pistes à la fois

Pendant que se joue cette bataille méthodologique, Rouyn-Noranda continue de vivre avec son voisin industriel, et pas seulement sur le mode de l'affrontement. Radio-Canada rapportait cette semaine la ratification d'une charte de partenariat réunissant six partenaires pour la réhabilitation et la mise en valeur du lac Osisko, ce plan d'eau urbain marqué par des décennies d'activité minière, dans la foulée de l'événement Les Noces d'eau porté par le Collectif Territoires. La fonderie, elle, tenait samedi sa 20e Journée Opération recyclage d'appareils usagés.

Ces deux réalités cohabitent : une communauté qui se réapproprie son territoire et son eau, et une usine qui demeure un employeur majeur et un maillon mondial du recyclage électronique. C'est précisément parce que cette cohabitation est appelée à durer que la qualité du débat scientifique importe. Un chiffre contesté aujourd'hui, c'est une décision réglementaire fragilisée demain.

Ce qu'il faut surveiller

Trois choses, dans les prochains mois. D'abord, si Santé Canada rendra publique une réponse détaillée et documentée aux arguments d'Intrinsik, ou si l'échange restera confiné à des correspondances techniques. Ensuite, la position du ministère de l'Environnement du Québec et de la santé publique régionale, qui restent les autorités décisionnelles dans l'encadrement de l'usine. Enfin, les données de mesure elles-mêmes : au-delà des modèles, ce sont les moyennes annuelles réelles à la station du quartier Notre-Dame qui diront si la trajectoire vers 15, puis 3 nanogrammes, tient la route.

Le reste est une bataille d'hypothèses. Utile, nécessaire même — mais qui ne remplacera jamais une courbe d'émissions qui descend.