Il y a des débats de campagne qui servent à présenter des idées, et il y a ceux qui servent à faire le procès d'un mandat. Celui qui s'est tenu jeudi midi à Saint-Georges, devant la Chambre de commerce et d'industrie, appartenait clairement à la seconde catégorie.
Selon le compte rendu publié par le média régional Ma Beauce, le député sortant de Beauce-Sud, Samuel Poulin, a passé une bonne partie de l'exercice à défendre non seulement son bilan personnel, mais celui de la Coalition avenir Québec dans la circonscription. Ses quatre adversaires — Alvaro Peresutti pour le Parti libéral du Québec, Amélie Carrier pour Québec solidaire, Angèle Bouffard pour le Parti québécois et Jonathan Poulin pour le Parti conservateur du Québec — ont fait converger leurs attaques sur le même terrain : qu'est-ce qui a réellement changé en Beauce depuis huit ans?
La question mérite mieux qu'une réponse partisane. Parce que la liste des griefs évoqués dans un débat de chambre de commerce est souvent le meilleur portrait qui existe des priorités réelles d'une région.
Un sortant solidement installé, mais plus exposé qu'avant
Samuel Poulin n'est pas un député ordinaire. Élu pour la première fois en 2018 alors qu'il avait à peine 22 ans, il est devenu le plus jeune élu de l'histoire de l'Assemblée nationale du Québec, puis a été réélu confortablement en 2022 dans la vague caquiste qui a balayé Chaudière-Appalaches. Adjoint parlementaire associé aux dossiers de la jeunesse pendant son passage à Québec, il incarne à la fois la nouveauté et, désormais, la continuité.
C'est précisément cette continuité qui devient un fardeau. Beauce-Sud est de ces circonscriptions qui ont changé d'allégeance à plusieurs reprises en une génération : bastion libéral avec Robert Dutil, incursion adéquiste en 2007, retour libéral, puis bascule caquiste en 2018. L'électorat beauceron a la réputation d'être pragmatique plutôt que fidèle. Un député qui a deux mandats derrière lui n'a plus le bénéfice du doute : il a un bilan mesurable, et ses adversaires le savent.
La mécanique du débat de Saint-Georges s'explique aussi par l'arithmétique de la campagne. Cinq candidats, dont quatre qui cherchent à déloger un sortant, cela produit inévitablement une convergence des tirs. Et dans une circonscription où le Parti conservateur du Québec a réalisé des percées importantes en 2022 sans remporter de siège, la concurrence à droite est aussi féroce que l'opposition venue de la gauche.
Les lignes de fracture : santé, routes, main-d'œuvre
Les dossiers qui structurent la politique de Beauce-Sud n'ont rien d'abstrait. Il y a d'abord la santé : l'accès à un médecin de famille, la stabilité des services à l'hôpital de Saint-Georges, la capacité du réseau régional à retenir son personnel. Le fait que la philanthropie locale continue de porter une part importante du financement en dit long. Le Triathlon du Lac-Poulin a recueilli plus de 78 000 $ pour la Fondation Santé Beauce-Etchemin, notamment pour équiper le futur milieu de vie de la Maison Mathéo, et la Maison Catherine de Longpré lance une 35e loterie annuelle qui doit générer 475 000 $, soit plus de 22 % de son budget de fonctionnement. Quand les soins palliatifs dépendent à ce point de billets vendus dans les commerces, la question du financement public devient politique.
Il y a ensuite le transport. La Fédération québécoise des municipalités a profité de la campagne pour réclamer un meilleur financement du transport collectif et adapté en région, rappelant que près de 800 municipalités, représentant 39 % de la population du Québec, n'ont toujours pas de services répondant à leurs besoins. Dans une circonscription étendue, où les distances entre Saint-Georges, Beauceville, Saint-Gédéon ou les villages des Etchemins se comptent en dizaines de kilomètres, cet enjeu touche directement les aînés, les étudiants et les travailleurs sans voiture.
Et il y a le serpent de mer : le prolongement de l'autoroute 73 au sud de Beauceville, réclamé depuis des décennies par le milieu économique beauceron, qui voit dans le lien routier vers la frontière américaine une condition de compétitivité. Chaque campagne électorale ravive le dossier; chaque mandat le laisse en chantier partiel. Pour un député sortant, c'est le genre de promesse qui se retourne contre lui.
L'économie exportatrice, terrain de jeu du sortant
Ce n'est pas un hasard si Samuel Poulin a choisi, la veille du débat, de dévoiler une série d'engagements économiques. Il propose notamment de rendre permanente la cellule économique Beauce-USA, de soutenir les entreprises frappées par les tarifs douaniers en leur offrant de la liquidité, et d'agir sur le repreneuriat et la main-d'œuvre. C'est une stratégie défensive classique : occuper le terrain où son bilan est le plus défendable et où l'auditoire d'une chambre de commerce est le plus réceptif.
Le contexte lui donne raison sur un point : la Beauce est l'une des régions les plus exposées du Québec à la dégradation des relations commerciales avec les États-Unis. Le décret signé cette semaine par le président américain Donald Trump, qui ordonne aux agences fédérales de retirer les produits d'origine canadienne de leurs marchés publics, constitue un nouvel épisode d'une guerre commerciale entamée après l'échec des négociations. Pour des manufacturiers beaucerons dont le carnet de commandes dépend du marché américain, ce n'est pas un enjeu de politique étrangère : c'est une question de paie.
Les signaux locaux demeurent toutefois solides. La Ville de Saint-Georges a autorisé 301 permis de construction et de rénovation en juillet et en août, pour près de 21,8 M$ d'investissements et l'ajout de 53 logements, portant le total à 1 192 permis depuis le début de 2026. Difficile, dans ces conditions, de plaider le déclin économique — ce qui explique pourquoi les attaques ont plutôt porté sur les services publics et les infrastructures.
Agriculture, forêt et acériculture : l'autre Beauce
Le débat de Saint-Georges se déroule dans une région où l'économie primaire reste structurante. La 14e Expo forestière et acéricole de Beauce, organisée par l'Association des propriétaires de boisés de la Beauce, a attiré près de 4 000 personnes et 58 exposants, un signe de la vitalité d'un secteur où les producteurs de sirop et les propriétaires de boisés forment un bloc électoral attentif.
Le Parti conservateur du Québec l'a bien compris : son chef Éric Duhaime a présenté jeudi une plateforme agricole axée sur la réduction de la paperasse et des délais administratifs, avec l'engagement de n'imposer aucune nouvelle réglementation restrictive en agriculture, en compagnie de son candidat de Côte-du-Sud, Frédéric Poulin. C'est un message calibré pour les circonscriptions rurales de Chaudière-Appalaches, et il se déploie exactement sur le flanc que la CAQ doit protéger.
Ce qui se joue d'ici le 5 octobre
La période de mise en candidature s'est terminée jeudi à 14 h. À l'échelle du Québec, 908 candidatures ont été déposées dans les 127 circonscriptions, avec un âge moyen de 47 ans. Le décor est planté pour le scrutin du 5 octobre.
Entre-temps, la vie régionale continue de rappeler ce qui est en jeu. La Fondation du Cégep Beauce-Appalaches vient de lancer l'édition 2026 de sa loto-bénéfice, dont les profits alimentent un fonds qui verse des bourses et vient en aide à des étudiants dont les difficultés financières menacent la poursuite des études. Dans une région qui se bat pour retenir ses jeunes et former sa main-d'œuvre, c'est le genre de détail qui pèse plus lourd que bien des échanges de tribune.
Un débat de chambre de commerce ne décide pas d'une élection. Mais celui de jeudi a eu une vertu : il a forcé la conversation à sortir des plateformes nationales pour se poser sur des objets tangibles — une urgence, une route, un autobus, une usine qui exporte. C'est sur ce terrain-là que Beauce-Sud tranchera.
