Les élèves burkinabè ont repris le chemin de l'école au début d'octobre avec, dans leurs cartables, une nouvelle façon d'apprendre l'histoire, la géographie et l'instruction civique. Selon Radio France internationale (RFI), la junte au pouvoir à Ouagadougou a profité de cette rentrée pour inaugurer une refonte des programmes, avec un objectif affiché : « décoloniser » les manuels scolaires. Élèves et enseignants découvrent donc, en même temps, ce que les autorités jugent désormais digne d'être transmis.
Ce que l'on sait de la réforme
Les informations disponibles à ce stade restent partielles. Le reportage de RFI, qui sert ici de point de départ, décrit une réforme en cours d'application dans trois disciplines : l'histoire, la géographie et l'instruction civique. Le texte précise que la rentrée scolaire a eu lieu au début du mois d'octobre et que le changement touche aussi bien ceux qui apprennent que ceux qui enseignent.
Ce que nous ne pouvons pas affirmer, faute de documents officiels vérifiables, c'est le détail des contenus : quels chapitres disparaissent, lesquels sont ajoutés, quels niveaux sont concernés et selon quel calendrier. Les manuels eux-mêmes n'ont pas été examinés dans le cadre de cet article. Toute analyse précise du contenu devra attendre la publication des programmes et des retours d'enseignants, que l'on peut raisonnablement s'attendre à voir circuler dans les prochaines semaines.
Un mot d'ordre ancien, une mise en œuvre nouvelle
L'idée de « décoloniser » l'enseignement n'est pas nouvelle en Afrique. Dès les indépendances, dans les années 1960, de nombreux États ont reproché à leurs systèmes éducatifs d'avoir hérité des programmes de l'ancienne puissance coloniale, au point que des générations d'élèves ont appris l'histoire de France avant la leur. Les manuels évoquaient « nos ancêtres les Gaulois » dans des classes où personne n'avait de Gaulois parmi ses ancêtres, ironie devenue un lieu commun des débats sur l'école postcoloniale.
Depuis, la question revient par vagues. Des historiens africains, de Joseph Ki-Zerbo, figure majeure de l'historiographie burkinabè, à leurs successeurs, ont plaidé pour que l'enseignement place les sociétés africaines au centre de leur propre récit : empires du Sahel, royaumes mossi, résistances à la conquête coloniale, mouvements d'indépendance. Cette demande de fond est largement partagée et n'a rien d'une invention de la junte.
Ce qui distingue la situation actuelle, c'est le cadre politique. Le pouvoir en place à Ouagadougou est issu d'un coup d'État militaire et se présente comme porteur d'une rupture avec l'ancienne puissance tutélaire. Dans ce contexte, la réforme des programmes s'inscrit dans un projet plus large de reconquête symbolique, où l'école devient un instrument de souveraineté au même titre que les alliances diplomatiques ou la politique de sécurité.
Décoloniser : corriger un récit ou en fabriquer un autre ?
Le terme recouvre en réalité deux démarches très différentes, et c'est là que se joue l'essentiel du débat.
La première consiste à corriger des lacunes et des biais : intégrer les sources orales, les travaux d'historiens africains, la diversité des sociétés précoloniales, la réalité de la violence coloniale et du travail forcé. Une telle révision, menée avec rigueur, enrichit la connaissance et peut renforcer l'esprit critique des élèves.
La seconde consiste à substituer un récit officiel à un autre. Il ne s'agit plus alors d'élargir le regard, mais de l'orienter. Les historiens de l'éducation le rappellent depuis longtemps : un programme d'histoire est toujours un choix, et tout régime a la tentation d'y inscrire sa propre légitimité. Un manuel qui présente le pouvoir en place comme l'aboutissement naturel des luttes passées ne décolonise rien, il change simplement de tutelle.
La distinction se vérifiera à l'usage. Plusieurs signaux permettront de trancher : la place laissée à la controverse et à la pluralité des sources, l'association ou non d'historiens universitaires indépendants à la rédaction, la liberté dont disposeront les enseignants pour nuancer, et le traitement réservé à l'histoire récente du pays, y compris aux périodes politiquement sensibles.
Les enseignants en première ligne
Une réforme de programme se joue d'abord dans les classes. Les enseignants burkinabè doivent s'approprier de nouveaux contenus en pleine année scolaire, souvent avec des moyens limités. RFI souligne que professeurs et élèves « font connaissance » simultanément avec la nouvelle approche, ce qui suppose une formation continue, des guides pédagogiques et des manuels effectivement disponibles.
L'expérience d'autres pays montre que l'écart entre le texte officiel et la pratique est souvent considérable. Un programme ambitieux sans formation ni matériel reste lettre morte ; à l'inverse, des enseignants bien préparés peuvent transformer un cadre imparfait en véritable moment d'apprentissage critique. La question du temps est aussi centrale : réécrire des manuels, les imprimer et les distribuer demande des moyens que le système éducatif burkinabè, comme beaucoup d'autres dans la région, ne possède pas toujours.
Un contexte où l'école est déjà sous tension
La réforme intervient dans un pays confronté depuis des années à une grave crise sécuritaire, qui a perturbé la scolarisation dans de nombreuses zones. Des établissements ont fermé, des enseignants ont été déplacés, et des milliers d'enfants ont vu leur parcours interrompu. Dans ce paysage, la refonte des contenus ne résout pas la question de l'accès : avant de décider ce que l'on enseigne, il faut que les classes soient ouvertes et que les maîtres puissent y travailler en sécurité.
Cette réalité nuance la portée de la réforme. Un programme réécrit ne profite qu'aux élèves qui peuvent effectivement le suivre, et l'enjeu symbolique de la « décolonisation » côtoie des problèmes très concrets de ressources, de présence d'enseignants et de continuité scolaire.
Une question qui dépasse le Burkina Faso
Le cas burkinabè s'inscrit dans un mouvement continental plus large de réflexion sur l'éducation et les savoirs. Des initiatives récentes cherchent à ancrer les politiques éducatives dans des données produites localement. Edugist rapportait ainsi, début octobre, le lancement par le Centre africain pour le leadership scolaire d'une communauté de recherche réunissant chercheurs, décideurs et praticiens, avec l'ambition de s'appuyer sur des preuves générées sur le continent pour améliorer la gestion des écoles. L'approche est différente — elle relève de l'expertise et non du mot d'ordre politique —, mais elle témoigne de la même aspiration : que l'Afrique pense son école avec ses propres outils.
La vigilance reste de mise, car l'histoire des disciplines scolaires enseigne la prudence. Un article de The Conversation sur les tests de QI rappelle, dans un tout autre domaine, que des notions présentées comme neutres et scientifiques ont longtemps servi des intérêts idéologiques avant d'être remises en cause. La leçon vaut aussi pour les programmes d'histoire : ce qui est enseigné comme vérité d'État mérite toujours examen.
Ce qu'il faudra surveiller
Plusieurs éléments permettront d'évaluer la portée réelle de la réforme dans les mois à venir :
- la publication intégrale des programmes et des manuels, afin que chercheurs et enseignants puissent les analyser ;
- l'identité et l'indépendance des rédacteurs, notamment la participation d'universitaires ;
- les dispositifs de formation offerts aux enseignants ;
- la place accordée à la diversité des sources, orales comme écrites, et à la discussion critique en classe ;
- le traitement de l'histoire contemporaine du pays et de la région.
Pour l'heure, une chose est établie : l'école burkinabè est devenue un terrain où se joue la question de la mémoire et de la souveraineté. Si cette réforme parvient à donner aux élèves une connaissance plus riche et plus juste de leur propre histoire, elle répondra à une demande légitime et ancienne. Si elle se réduit à un récit officiel, elle ne fera que déplacer le problème qu'elle prétend résoudre. La réponse tiendra moins aux intentions affichées qu'à ce que les élèves liront, discuteront et pourront interroger dans leurs salles de classe.
