Outaouais

Centre de données de 1,5 milliard $ à Ottawa : la Défense bâtit son infonuagique, l'Outaouais regarde de l'autre côté de la rivière

Construction de Défense Canada a lancé un préavis pour un centre de données de plus de 1,5 milliard $ à Ottawa. Gatineau, elle, doit d'abord gérer sa croissance immobilière et son patrimoine.

Centre de données de 1,5 milliard $ à Ottawa : la Défense bâtit son infonuagique, l'Outaouais regarde de l'autre côté de la rivière

Un chantier informatique de plus de 1,5 milliard $ se prépare à Ottawa, et il se joue entièrement sous juridiction fédérale, à quelques kilomètres de la rive gatinoise de la rivière des Outaouais. Selon Radio-Canada, la société d’État Construction de Défense Canada a lancé un préavis d’approvisionnement pour un centre de données de grande envergure. Le préavis n'est pas un contrat : c'est le signal que l'État fédéral sonde le marché avant de lancer un appel d'offres en bonne et due forme.

Ce que l'on sait, et ce que l'on ignore

Les informations rendues publiques à ce stade sont minces. L'ordre de grandeur, plus de 1,5 milliard $, est celui rapporté par Radio-Canada. Le maître d'œuvre est Construction de Défense Canada, l'organisme chargé de bâtir et d'entretenir les infrastructures du ministère de la Défense nationale. L'emplacement est situé dans la capitale fédérale.

Pour le reste, la prudence s'impose. Le préavis ne dit pas, dans les éléments dont nous disposons, quand les travaux commenceraient, quelle serait la puissance électrique requise, combien d'emplois permanents seraient créés ni quelles entreprises pourraient soumissionner. Ces détails ne seront connus qu'avec le dépôt de l'appel d'offres et, plus tard, l'attribution du contrat. Tout ce qui précède relève donc de l'hypothèse, pas du constat.

Pourquoi la Défense construit son propre centre de données

Un centre de données militaire n'est pas un entrepôt de serveurs comme les autres. Les forces armées traitent des renseignements classifiés, des communications opérationnelles et des données logistiques qui ne peuvent pas, pour la plupart, transiter par des fournisseurs commerciaux d'infonuagique. Concentrer ces systèmes dans une installation contrôlée par l'État répond à des exigences de sécurité, de souveraineté des données et de résilience.

L'échelle du projet s'inscrit aussi dans un mouvement plus large : les gouvernements occidentaux cherchent à moderniser leurs infrastructures numériques de défense, à un moment où la cybersécurité et l'intelligence artificielle sont devenues des enjeux stratégiques. Un investissement de cette taille indique que l'informatique de défense est désormais traitée comme une infrastructure critique au même titre qu'un port ou une base.

Une retombée d'abord ontarienne, mais pas sans effets de bord

Il serait trompeur de présenter ce projet comme un dossier gatinois. Le terrain, le donneur d'ouvrage et vraisemblablement une bonne part des dépenses se situent du côté ontarien. L'Outaouais n'a aucune garantie de retombées directes, et aucun élément public ne permet pour l'instant d'en promettre.

Cela dit, la région fait partie du même bassin de main-d'œuvre que la capitale. Des milliers de travailleurs de l'Outaouais traversent chaque jour les ponts pour occuper des emplois fédéraux ou des emplois dans des entreprises technologiques et de construction d'Ottawa. Si le projet va de l'avant, les entreprises de génie, de construction et de services spécialisés des deux rives pourraient se retrouver en concurrence ou en sous-traitance. Là encore, il s'agit d'une possibilité, non d'un acquis : les règles d'approvisionnement fédérales, notamment sur la citoyenneté et l'habilitation de sécurité, pèseront lourd dans la répartition des contrats.

Un autre effet indirect mérite attention : la pression sur le marché du travail et sur le logement. Un chantier de cette ampleur, puis l'exploitation d'une installation hautement spécialisée, attire des profils techniques qui cherchent à se loger dans la région de la capitale nationale, de part et d'autre de la rivière.

Gatineau, entre croissance et patrimoine

C'est précisément sur ce terrain du logement que Gatineau s'active en ce moment. Selon Radio-Canada, la Ville met en place un guichet unique pour les projets immobiliers, avec l'envoi, dès la semaine prochaine, de lettres établissant la priorité des dossiers. La Ville de Gatineau présente de son côté « Espace promoteur » comme une façon d'unir les forces au service des projets immobiliers. L'objectif affiché est d'accélérer le traitement des demandes, un irritant récurrent pour les promoteurs comme pour les citoyens en attente de nouveaux logements.

La croissance a toutefois un prix, et il se lit dans les débats de quartier. Radio-Canada rapporte qu'une cinquantaine de personnes ont participé mercredi à une rencontre citoyenne au sujet du projet Transitiôn dans Val-Tétreau, où des résidents expriment des inquiétudes. Gatineau est par ailleurs la ville hôte du Colloque annuel d'Action patrimoine, où la question posée est directe : comment concilier patrimoine et logement? Les deux dossiers illustrent la même tension, entre la nécessité de densifier et celle de préserver le tissu bâti et la qualité de vie.

Le lien avec le centre de données est indirect, mais réel : un grand pôle d'emplois fédéraux et technologiques dans la capitale alimente la demande de logements sur les deux rives. Gatineau, qui se dote d'outils pour traiter plus vite les projets résidentiels, se prépare en quelque sorte à absorber ce genre de pression sans en maîtriser les décisions d'origine.

Un chantier de plus dans une capitale déjà en travaux

La capitale fédérale est déjà un vaste chantier. Radio-Canada signale de nouvelles fermetures de voies à l'angle des rues Elgin et Laurier, dans le cadre de travaux aux principaux carrefours du centre-ville qui doivent se poursuivre jusqu'à la fin de l'année. Pour les navetteurs de l'Outaouais, ces perturbations s'ajoutent aux temps de déplacement déjà longs entre les deux rives.

Un centre de données ne génère pas de circulation quotidienne comparable à celle d'un édifice de bureaux : ses effectifs permanents sont généralement modestes par rapport à la taille de l'investissement. C'est pendant la construction que l'activité, et les camions, se concentrent. Là encore, l'ampleur dépendra de l'emplacement précis et du calendrier, qui ne sont pas détaillés dans les informations disponibles.

Ce qu'il faut surveiller

Plusieurs jalons permettront de mesurer la portée réelle du dossier. Le premier est la publication de l'appel d'offres, qui précisera la nature des travaux, les exigences techniques et les délais. Le deuxième est la façon dont le gouvernement fédéral répartira les contrats : grands entrepreneurs généraux, sous-traitants régionaux, exigences de contenu local. Le troisième concerne les besoins énergétiques : les centres de données sont de gros consommateurs d'électricité et de refroidissement, ce qui soulève des questions d'approvisionnement et d'empreinte environnementale que le préavis, à lui seul, ne tranche pas.

Pour l'Outaouais, l'enjeu est moins de revendiquer une part d'un projet qui se déroule ailleurs que de se préparer à ses effets : main-d'œuvre, logement, mobilité. La région dispose déjà d'un levier concret avec son guichet unique immobilier, dont l'efficacité sera testée dans les prochains mois. Quant au centre de données lui-même, il reste, à ce stade, une annonce d'intention : un milliard et demi de dollars en gestation, dont les contours se préciseront seulement avec les prochaines étapes de l'approvisionnement fédéral.