Il y a, dans l'histoire industrielle, peu de consignes aussi chargées de sous-entendus que celle-ci : montrez à la machine comment vous faites votre travail. C'est pourtant, à en croire le site spécialisé Ars Technica, ce que Toyota demande désormais à une partie de son personnel d'usine. Le constructeur japonais veut que ses employés participent à l'entraînement de robots humanoïdes appelés à travailler à leurs côtés sur les chaînes, dans le cadre d'un plan que le média américain chiffre à des centaines de milliers d'unités robotisées à terme. Et la direction accompagne l'annonce d'une promesse : aucun humain ne sera remplacé.
La formule mérite qu'on s'y arrête, parce qu'elle condense à peu près toutes les tensions du moment dans l'automobile mondiale.
Pourquoi il faut désormais « former » un robot
Pendant un demi-siècle, un robot d'usine s'est programmé. On lui écrivait une trajectoire, on la répétait à la milliseconde près, et la cellule était clôturée pour que personne n'entre dans son rayon d'action. Ces bras articulés, Toyota en exploite des milliers depuis les années 1970, et ils n'ont jamais eu besoin qu'on leur « montre » quoi que ce soit.
Les humanoïdes, eux, relèvent d'une autre logique. Ils reposent sur des modèles d'apprentissage entraînés à partir de démonstrations : des heures de captation vidéo, de gestes réalisés par des opérateurs, parfois de téléopération où un humain pilote la machine à distance pendant qu'elle enregistre les données. C'est ce qu'on appelle l'apprentissage par imitation, et c'est aujourd'hui la voie dominante pour faire exécuter à une machine des tâches trop variables pour être scriptées : insérer un faisceau électrique dans un habitacle encombré, présenter une pièce souple, corriger un alignement au toucher.
Autrement dit, le savoir-faire des ouvriers n'est plus seulement une compétence à exercer : il devient une matière première. C'est exactement ce que fait Boston Dynamics de son côté. Le site industriel Thomasnet rapportait récemment l'ouverture par l'entreprise, propriété du groupe Hyundai, d'un centre dédié à l'entraînement de son robot Atlas aux tâches de fabrication automobile. Là encore, l'objectif est d'accumuler des données gestuelles dans un environnement qui ressemble à une vraie usine plutôt qu'à un laboratoire.
Une course où presque tous les constructeurs sont engagés
Toyota n'invente rien : il rattrape, ou il accélère. Tesla développe Optimus et annonce depuis plusieurs années son déploiement interne. Hyundai s'appuie sur Boston Dynamics. BMW a testé les machines de Figure AI dans son usine de Spartanburg, en Caroline du Sud. Mercedes-Benz a expérimenté les robots d'Apptronik. En Chine, la dynamique est encore plus rapide : UBTech déploie ses Walker S chez plusieurs constructeurs, et XPeng a fait sortir son humanoïde Iron de chaîne de production, comme le relevait le site technologique tbreak.
Ce qui distingue le cas Toyota, c'est l'échelle annoncée et surtout la méthode : impliquer le personnel d'atelier plutôt que confier le travail à des équipes de recherche isolées. Le géant japonais est aussi celui qui a bâti sa réputation industrielle sur le kaizen, l'amélioration continue portée par les employés eux-mêmes. Demander à ces mêmes employés de transmettre leur expertise à des machines s'inscrit dans cette culture — tout en la retournant, puisque l'amélioration ne bénéficie plus seulement à l'ouvrier, mais aussi à ce qui pourrait un jour le doubler.
La promesse de non-remplacement, entre sincérité et prudence
Faut-il croire l'engagement de Toyota ? Il existe des arguments solides en sa faveur, et ils tiennent moins à la générosité qu'à la démographie. Le Japon perd de la population active à un rythme rapide, les usines peinent à recruter, et le secteur manufacturier vieillit. Dans ce contexte, un humanoïde ne remplace pas forcément un salarié : il comble un poste que personne ne veut ou ne peut occuper. La même logique vaut pour l'Allemagne ou la Corée du Sud.
Il existe aussi des raisons techniques. Un humanoïde reste lent, fragile et coûteux en énergie comparé à un bras fixe. Son intérêt est justement d'opérer là où le bras fixe échoue : les espaces conçus pour des humains, les tâches qui changent chaque semaine, le transport de pièces entre deux postes. Sur une ligne d'assemblage finale, les gestes délicats à deux mains restent hors de portée d'une exécution fiable à la cadence industrielle.
La prudence s'impose néanmoins sur un point : une promesse de non-remplacement engage rarement au-delà des effectifs actuels. Ne licencier personne n'oblige pas à réembaucher après les départs à la retraite. C'est par l'attrition, et non par les mises à pied, que les transformations industrielles se sont historiquement opérées.
Les rappels à la réalité
Le secteur ne manque pas de signaux contradictoires. Pendant que les constructeurs promettent la fiabilité, une vidéo virale d'un affrontement entre un influenceur et un humanoïde de type T800 a tourné en boucle cette semaine, jusqu'à être relayée par Futura, qui souligne que ce genre de mise en scène n'est pas sans danger : la machine frappe fort, sans conscience de la fragilité du corps en face. Le Japon, de son côté, expérimente une sorte d'« ambulance humanoïde » chargée de récupérer les robots en panne pour les réparer et les remplacer sur place, selon Yahoo Tech. Une bonne idée, mais qui dit aussi quelque chose du taux de défaillance actuel.
Ailleurs, la robotique humanoïde cherche encore son marché. Le Journal du Net rapporte que Marc Theermann, ancien de Boston Dynamics, a lancé Dynamic Creatures pour déployer des robots dans les parcs à thème et l'hôtellerie, avec une ambition assumée de divertissement plutôt que de productivité. À Taipei, le Taipei Times racontait la collaboration d'un danseur de rue avec des robots danseurs. Le spectacle reste, pour l'instant, une vitrine plus rentable que l'usine.
Un capital qui parie gros
Sur les marchés, l'enthousiasme ne faiblit pas. Dans un entretien diffusé par Bloomberg, Ulrike Hoffmann-Burchardi, responsable des actions mondiales chez UBS Global Wealth Management, estimait que le boom d'investissement en intelligence artificielle est peut-être sous-estimé, précisément parce qu'il déborde vers la robotique et l'économie physique. Traduction : après les centres de données, les investisseurs cherchent les machines qui bougent.
Cette dynamique déborde largement l'usine. Au Canada, la CBC rapportait qu'un haut commandant des Forces armées promet d'accélérer les achats de systèmes autonomes à bas coût, y voyant un « potentiel inexploité ». Et devant l'Assemblée générale de l'ONU, selon El País, António Guterres consacrait une partie de son dernier discours à mettre en garde contre les armes autonomes : « les robots tueurs n'ont pas leur place dans notre avenir ».
Entre l'atelier de Toyota et la tribune de l'ONU, c'est la même question qui circule sous des formes différentes : qui décide de ce que la machine apprend, et de qui elle l'apprend. Sur une chaîne d'assemblage japonaise, la réponse est désormais limpide. Ce sont les ouvriers eux-mêmes.
