Ce samedi 19 septembre, à 13 h, ce ne sont pas des militants de comités logement qui convoquent la population devant l'hôtel de ville de Laval, mais un syndicat du réseau de la santé. Le Syndicat des travailleuses et travailleurs du CISSS de Laval–CSN, appuyé par le Conseil central du Montréal métropolitain–CSN, organise un rassemblement « pour dénoncer l'augmentation astronomique du coût des loyers », comme le rapporte le Courrier Laval.
Le détail peut sembler technique. Il ne l'est pas. Qu'une organisation dont le mandat premier est la négociation de conventions collectives, la santé et la sécurité du travail et la défense de préposées aux bénéficiaires ou d'agentes administratives choisisse le logement comme cheval de bataille publique dit quelque chose de précis sur l'état du marché locatif lavallois : le loyer est devenu un enjeu de conditions de travail.
Le logement, nouveau front syndical
La logique est simple à reconstituer. Dans un établissement comme le Centre intégré de santé et de services sociaux de Laval, une large part du personnel occupe des emplois à salaire moyen ou modeste : entretien, alimentation, soutien administratif, soins d'assistance. Quand le loyer d'un quatre et demi grimpe plus vite que les échelles salariales négociées, le gain obtenu à la table de négociation s'évapore dans le bail. Et quand il devient impossible de se loger à distance raisonnable de son lieu de travail, le problème cesse d'être individuel : il devient un enjeu d'attraction et de rétention de main-d'œuvre pour un employeur public qui, lui, ne choisit pas l'emplacement de ses hôpitaux et de ses CHSLD.
C'est ce raisonnement qui explique pourquoi les centrales syndicales québécoises, et la CSN en particulier, ont progressivement intégré le logement à leur discours depuis le début de la décennie. Le phénomène n'est pas propre au Québec : dans plusieurs grandes régions urbaines d'Amérique du Nord et d'Europe, des syndicats d'infirmières, d'enseignants ou d'employés municipaux ont fait du coût de l'habitation un thème de mobilisation, parce que les villes où ils travaillent ne sont plus les villes où ils peuvent vivre. Laval, troisième ville du Québec par sa population, est entrée dans cette catégorie.
Une île qui n'a plus le réflexe de la banlieue abordable
Pendant des décennies, Laval a joué un rôle bien défini dans la région métropolitaine : offrir à des ménages de la classe moyenne un logement plus grand et moins cher qu'à Montréal, avec une auto et un terrain. Ce positionnement s'est érodé.
Plusieurs dynamiques se superposent. D'abord, l'arrivée du métro à Montmorency en 2007 et la densification du secteur central ont transformé le centre-ville lavallois en marché immobilier à part entière, avec des tours locatives dont les loyers se comparent à ceux de quartiers montréalais recherchés. Ensuite, la construction neuve des dernières années s'est concentrée sur des produits haut de gamme : condos locatifs, résidences pour personnes âgées, immeubles avec services. Ce type d'offre ajoute des unités au parc, mais pas nécessairement des unités accessibles aux ménages qui gagnent moins de 50 000 $ par année.
Enfin, le parc locatif ancien de Laval, plus petit que celui de Montréal en proportion, est particulièrement exposé aux hausses lors des changements de locataires. Les données de la Société canadienne d'hypothèques et de logement montrent depuis plusieurs années un taux d'inoccupation très bas dans l'ensemble de la région métropolitaine de Montréal, nettement sous le seuil d'équilibre généralement estimé à 3 %. Dans un tel marché, le locataire n'a plus de rapport de force : refuser une hausse suppose de pouvoir déménager, ce qui suppose qu'un logement soit disponible ailleurs à un prix comparable. C'est précisément ce qui manque.
Ce que le rassemblement met en lumière
Un rassemblement devant un hôtel de ville n'est pas un geste anodin sur le plan politique. Il cible un palier qui, au Québec, ne fixe ni les règles des augmentations de loyer, ni les budgets des programmes d'habitation sociale, mais qui contrôle deux leviers déterminants : le zonage et les règlements sur l'inclusion de logements abordables dans les nouveaux projets.
Laval s'est dotée d'outils en ce sens, dans la foulée de son schéma d'aménagement et de son code de l'urbanisme adoptés au tournant des années 2020, qui visaient une ville plus dense autour des axes de transport collectif. La question que pose la mobilisation syndicale est celle de l'écart entre les objectifs inscrits dans les documents de planification et les logements effectivement livrés à prix abordable. C'est un débat que l'on retrouve dans toutes les municipalités qui ont adopté des politiques d'inclusion : les promoteurs invoquent les coûts de construction, les taux d'intérêt et les délais réglementaires; les groupes de locataires répondent que les cibles sont trop basses ou trop facilement contournables par des contributions financières.
Le contexte municipal ajoute une couche d'incertitude. Comme le rapportait le Courrier Laval, l'opposition officielle a changé de tête à la mi-septembre : la conseillère Louise Lortie est devenue cheffe intérimaire de Parti Laval après le départ à la retraite de Claude Larochelle. Le logement figure parmi les dossiers sur lesquels une opposition municipale peut difficilement rester silencieuse.
Un automne où tout converge
Le rassemblement du 19 septembre ne survient pas en vase clos. Il s'inscrit dans une séquence électorale provinciale serrée : le scrutin est fixé au 5 octobre, le vote par anticipation aura lieu les 27 et 28 septembre, et le dernier débat des chefs est prévu le 23 septembre à Radio-Canada.
À Laval, le milieu communautaire a d'ailleurs pris les devants. Le 10 septembre, la Corporation de développement communautaire de Laval a tenu un débat au Cineplex Laval pour interpeller les partis sur les besoins de la région, un exercice auquel seules trois des cinq principales formations ont participé, selon le Courrier Laval. Le secteur culturel emprunte le même chemin : Culture Laval, rapporte Média Laval, réclame un rattrapage du financement et organise son propre débat le 25 septembre. Et les engagements commencent à tomber : toujours selon Média Laval, le Parti québécois promet une nouvelle maison d'hébergement pour femmes victimes de violence à Laval, un dossier directement lié à la pénurie de logements, puisque l'absence de logement de sortie prolonge les séjours en maison d'hébergement et bloque l'accès pour d'autres femmes.
C'est là que le lien entre logement et services sociaux devient concret. Quand le marché locatif est bloqué, les effets se déplacent : listes d'attente allongées dans les ressources d'hébergement, itinérance dite « cachée » chez des personnes qui travaillent, demandes accrues d'aide alimentaire chez des ménages dont le loyer dépasse la moitié du revenu.
La question qui restera après le 19 septembre
Une manifestation d'après-midi devant un hôtel de ville ne règle pas un déséquilibre structurel entre l'offre et la demande. Son utilité est ailleurs : elle rend visible une population qui n'est pas celle qu'on associe spontanément à la crise du logement. Pas seulement des personnes en situation de grande précarité, mais des salariées du réseau public, souvent syndiquées, souvent avec un emploi stable, qui n'arrivent plus à se loger dans la ville où elles soignent.
La vraie mesure du succès de cette mobilisation se lira plus tard : dans le nombre de logements véritablement abordables mis en chantier à Laval, dans le contenu des programmes d'habitation du prochain gouvernement, et dans la capacité des organisations syndicales à transformer une indignation ponctuelle en revendication soutenue. Pour l'instant, le message est plus modeste, mais clair : à Laval, le loyer est devenu une affaire collective.
