Dans les rangs du Kamouraska, de la Matapédia ou du Témiscouata, la campagne électorale provinciale se joue moins dans les salles de presse que dans les cuisines de ferme. Et le constat que livrent plusieurs producteurs est sans détour : ils ont l'impression de parler dans le vide.
Radio-Canada Bas-Saint-Laurent a fait état cette semaine du mécontentement d'agriculteurs de la région, qui dénoncent le peu d'intérêt manifesté par les partis politiques pour leurs enjeux depuis le début de la campagne. Des producteurs multiplient les démarches auprès des candidats locaux pour placer l'agriculture à l'ordre du jour, sans avoir le sentiment d'être réellement écoutés.
Un secteur structurant, une présence discrète dans le débat
Le paradoxe est connu de tous ceux qui circulent sur la 132 ou la 185 : l'agriculture est l'une des colonnes vertébrales économiques du Bas-Saint-Laurent, avec la forêt, la pêche, le tourisme et le secteur public. Fermes laitières, production bovine, acériculture dans le Témiscouata et les Basques, grandes cultures et productions maraîchères de créneau composent un tissu d'entreprises familiales réparties dans des dizaines de municipalités rurales.
Or, dans les campagnes électorales, les thèmes qui dominent l'espace médiatique — santé, coût de la vie, langue, finances publiques — laissent peu de place aux dossiers agricoles, qui exigent d'entrer dans la mécanique fine des programmes de soutien, de la fiscalité foncière ou de la réglementation environnementale. C'est précisément ce que reprochent les producteurs interrogés : des promesses générales sur « l'autonomie alimentaire » ne répondent pas à des problèmes très concrets, mesurables en dollars par hectolitre de lait ou par entaille.
Cinq dossiers que les producteurs veulent imposer
Les demandes formulées par le milieu agricole bas-laurentien convergent autour de quelques blocs.
La relève. C'est l'angle mort le plus documenté. Le transfert d'une ferme laitière suppose aujourd'hui la reprise d'un actif de plusieurs millions de dollars — bâtiments, terres, quota, machinerie — par des jeunes qui n'ont ni l'apport en capital ni la marge de manœuvre financière pour absorber une telle dette. Sans mécanisme d'aide au transfert plus musclé, des fermes se vendent à la pièce : les terres partent à un voisin ou à un investisseur, l'étable ferme, et un emploi de moins signifie parfois une famille de moins dans un village déjà fragile. Les producteurs demandent aux candidats de s'engager sur des outils fiscaux et financiers précis, pas sur des intentions.
Les revenus et la gestion du risque. Après des années marquées par la hausse des taux d'intérêt, des intrants et de la machinerie, la pression sur les liquidités reste vive. Les programmes de sécurité du revenu, dont l'assurance stabilisation gérée par La Financière agricole, sont au cœur des revendications : les producteurs veulent savoir quel parti accepterait de revoir les paramètres et de garantir une prévisibilité sur plusieurs années, plutôt que des mesures d'urgence annoncées au printemps quand le mal est fait.
La main-d'œuvre. Le Bas-Saint-Laurent partage avec les autres régions un marché du travail tendu, avec en prime la distance et le manque de logements. Le recours aux travailleurs étrangers temporaires, devenu structurel dans plusieurs productions, dépend de règles fédérales, mais Québec a des leviers : formation, francisation, transport, hébergement. Les candidats sont interpellés là-dessus.
Les coûts et la paperasse. Taxes foncières agricoles, exigences environnementales, délais d'autorisation, exigences de traçabilité : la charge administrative revient constamment dans le discours des producteurs, qui réclament une simplification réelle plutôt qu'un énième comité.
L'adaptation climatique. Les dernières saisons ont donné aux Bas-Laurentiens un échantillon de ce qui s'en vient : printemps tardifs, épisodes de pluie intense, sécheresses estivales, gels hors saison qui frappent l'acériculture et les fourrages. Adapter les fermes — drainage, brise-vent, variétés, gestion de l'eau, bandes riveraines — coûte cher et se planifie sur dix ans, pas sur un cycle électoral. Les producteurs veulent des engagements chiffrés sur le financement de cette transition, et l'assurance que les exigences environnementales viendront avec les moyens de les respecter.
L'eau, autre dossier qui s'invite dans les circonscriptions
Les agriculteurs ne sont pas seuls à cogner aux portes. Mon Témiscouata rapporte que l'Organisme de bassin versant du fleuve Saint-Jean a transmis aux candidats des circonscriptions de Côte-du-Sud et de Rivière-du-Loup–Témiscouata–Les Basques un document fondé sur ses propres données, afin de connaître leurs engagements en matière de protection de la ressource en eau.
Les deux démarches se croisent plus qu'elles ne s'opposent. La qualité de l'eau des bassins versants dépend en bonne partie des pratiques en milieu agricole et forestier, et les producteurs sont les premiers concernés par les règles sur les bandes riveraines, l'épandage ou le drainage. Le fait que ces groupes choisissent le même moment pour interpeller les candidats en dit long sur une stratégie partagée : profiter de la seule période où un aspirant député répond systématiquement au téléphone.
Une campagne régionale fragmentée
Le contexte politique n'aide pas à la clarté. Radio-Canada note que, au-delà des cinq partis qui monopolisent la couverture, des formations comme Climat Québec, le Parti nul et Démocratie directe présentent des candidats dans la région, offrant d'autres options aux électeurs. Le Journal Le Soir signalait pour sa part l'ajout d'un candidat du Parti Nul, Thomas Guay-Vachon, dans la circonscription de Rimouski.
Cette fragmentation a un effet concret sur les débats locaux : plus il y a de candidats sur une tribune, moins il reste de temps pour creuser un dossier technique comme la sécurité du revenu agricole. Les rencontres organisées par le milieu agricole — visites de fermes, tables de discussion, questionnaires envoyés aux partis — deviennent alors le principal canal permettant d'obtenir des réponses détaillées, et le principal outil de reddition de comptes après le scrutin.
Pourquoi cela dépasse le monde agricole
L'enjeu déborde largement la clôture des fermes. Dans plusieurs municipalités du Témiscouata, de la Matapédia ou des Basques, la ferme est l'un des derniers employeurs privés. Sa disparition entraîne une cascade : moins de clients pour le concessionnaire de machinerie, le vétérinaire, le meunier, la caisse; moins d'enfants à l'école du village; des terres qui se boisent ou qui se concentrent entre moins de mains. À l'inverse, une relève installée maintient un réseau complet de services.
C'est là, au fond, le message que les producteurs bas-laurentiens tentent de faire passer : leurs demandes ne relèvent pas d'un lobby sectoriel, mais d'une politique d'occupation du territoire. Reste à voir si les candidats, d'ici le vote, accepteront de répondre autrement qu'en généralités — et si les électeurs ruraux, eux, jugeront les réponses à la hauteur.
