Un lundi matin, sur les collines de Berkeley, une quarantaine de marcheurs gravissent un sentier. Ils ont été ingénieurs, chercheurs, chefs de produit. Ils sont aujourd'hui sans emploi, et ils avancent ensemble pour tenir. Le reportage publié lundi par Le Figaro, consacré à ces « naufragés de la tech » autour de San Francisco, met un visage sur un paradoxe que les chiffres confirment : la Californie est à la fois la capitale mondiale de l'intelligence artificielle et l'épicentre des suppressions de postes technologiques.
Une année record de licenciements
Selon une analyse du San Francisco Chronicle publiée à la fin de juillet, il y a eu en 2026 plus de licenciements technologiques que sur toute l'année 2025. La Californie en est l'épicentre : plus de 16 000 travailleurs du secteur y ont perdu leur emploi en sept mois, d'après les avis de licenciements collectifs déposés auprès de l'État (les avis dits WARN).
Les plus grosses vagues touchent des géants. Toujours selon le Chronicle, Oracle a supprimé 21 000 postes, Amazon plus de 17 000, Dell 11 000 et Meta plus de 10 000. Des entreprises de la Baie comme Workday, GitLab et Robinhood ont chacune supprimé des centaines d'emplois. Le Chronicle note aussi que ces vagues coïncident avec des investissements colossaux dans l'IA, en centres de données, en puces et en énergie, qui poussent les entreprises à réduire leurs coûts ailleurs.
Le quotidien de San Francisco recense par ailleurs d'autres annonces : Visa prévoit environ 2 600 suppressions de postes, soit à peu près 7 % de ses effectifs, en se réorganisant autour de l'IA, tandis qu'Uber supprime 390 emplois dans quatre bureaux de la Baie dans le cadre d'une réduction mondiale de 3 300 postes.
Une analyse de Bloomberg, relayée notamment par le magazine financier FA Mag, établit pour sa part que les employeurs technologiques ont déposé des avis de licenciement visant plus de 14 500 travailleurs de la Baie au cours des douze mois terminés en juin, presque le double de l'exercice précédent.
Deux marchés du travail en un
Le paradoxe tient en une phrase : la Baie de San Francisco n'a jamais autant attiré de capitaux, et pourtant ses anciens ingénieurs peinent à se faire embaucher. Bloomberg décrit des start-up valorisées à des sommets, des rémunérations autrefois impensables et des surenchères pour les spécialistes de l'IA, qui donnent l'impression d'un marché du travail en feu. Mais la réalité est plus contrastée.
D'après la firme d'analyse Lightcast, citée par Bloomberg, la demande d'ingénieurs logiciels dans la Baie a chuté de 42 % depuis 2022, alors que les emplois liés à l'IA, en informatique et en sciences informatiques, ont bondi de 37 %. Le secteur de l'information, qui regroupe l'essentiel de la tech, a perdu environ 2 000 emplois en douze mois. Ce sont plutôt l'éducation privée, la santé et l'hôtellerie qui tirent la reprise, selon Ted Egan, économiste en chef de la Ville de San Francisco. Il parle d'une sorte de bascule entre l'effet stimulant des investissements dans l'IA et l'effet dépressif des mises à pied dans les entreprises technologiques établies.
Le profil recherché change aussi. Toujours selon Lightcast, les offres pour les ingénieurs dits « déployés en première ligne », qui combinent compétences logicielles, produit et relation client, ont augmenté de près de 600 % dans la Baie depuis 2022, avec un salaire annoncé médian de 202 300 $ US. Salesforce s'est engagée à en embaucher 1 000. Un ancien développeur de 55 ans, licencié en juillet, confiait à Bloomberg que le métier de développeur d'interface lui paraît désormais « un peu le problème d'hier ».
Les plus jeunes sont particulièrement exposés. Selon Revelio Labs, cité par Bloomberg, l'emploi des 22 à 25 ans dans les professions les plus exposées à l'IA a reculé de 16,8 % en Californie depuis le lancement de ChatGPT, contre 4,6 % pour les autres travailleurs.
Un chômage qui grimpe sur la côte ouest
Le phénomène dépasse la seule Baie. Selon CNN, en juin, la Californie, l'Oregon et l'État de Washington affichaient ensemble le deuxième taux de chômage le plus élevé du pays, à 5,2 %, d'après le Bureau of Labor Statistics, derrière Washington, D.C. L'emploi dans l'industrie de l'information en Californie a atteint un creux de six ans en avril.
Ben Hyman, économiste à l'Université de Californie à Los Angeles, explique à CNN que les demandes d'assurance-chômage augmentent chez les anciens travailleurs de professions très exposées à l'IA, en particulier les titulaires de diplômes avancés dans la Baie. Il parle d'effets « très concentrés » sur les industries apparentées à la tech plutôt que sur toute l'économie californienne. Une analyse de la Réserve fédérale de San Francisco, mentionnée par CNN, montre d'ailleurs que les chômeurs très diplômés figurent parmi ceux qui retrouvent le plus difficilement du travail.
L'IA est-elle vraiment en cause?
C'est là que le débat se corse. Les économistes se gardent bien d'attribuer toutes les pertes d'emplois à l'IA. Nicole Bachaud, économiste chez ZipRecruiter, estime que les licenciements dépassent les normes historiques parce que les entreprises corrigent l'embauche excessive de l'après-pandémie et s'adaptent aux changements que l'IA apporte. Elle juge que l'IA sera un « créateur net d'emplois » plutôt qu'un destructeur, l'IA bouleversant davantage le contenu des postes que le nombre total d'employés. Amazon et Microsoft invoquent aussi l'élimination de couches de gestion.
L'économiste Christopher Thornberg, de Beacon Economics, rappelle de son côté que le marché du travail est façonné par des tendances plus larges, dont le rétrécissement de la population active lié aux restrictions fédérales sur l'immigration et le coût du logement. Le taux de chômage de San Francisco est d'ailleurs redescendu à 3,7 % en juin, selon le Chronicle, OpenAI et Anthropic ayant embauché des milliers de personnes localement en vue de leurs entrées en Bourse.
Un tableau de bord public lancé par l'État, le California AI-Unemployment Tracker, conçu avec le California Policy Lab de l'UCLA, n'a pour l'instant pas trouvé de vague de licenciements massifs attribuable à l'IA à l'échelle de l'État, selon les premiers comptes rendus. Il relève toutefois une hausse des demandes de prestations chez les diplômés occupant des postes très exposés, surtout dans la Baie. Autrement dit, l'effet est réel, mais circonscrit, et difficile à isoler.
Marcher pour ne pas sombrer
C'est dans ce contexte qu'est né (un)PTO, le groupe de randonnée évoqué par Le Figaro. Selon Bloomberg, Basem Istanbouli, ancien employé de Google, a lancé les sorties hebdomadaires en décembre. La première réunissait trois personnes, dont lui-même, un ami et un inconnu rencontré sur Reddit. La communauté en ligne compte désormais plus de 1 700 membres, et jusqu'à plus de 80 personnes se présentent parfois aux sorties.
L'objectif est d'abord de briser l'isolement : le groupe s'est depuis élargi à des rencontres axées sur la carrière, comme la préparation aux entrevues. Son fondateur s'inquiète d'ailleurs de voir autant de gens s'y joindre.
La réponse des pouvoirs publics
L'État tente d'amortir le choc, et l'approche californienne est surtout celle de la transparence et du suivi. Selon un résumé du cabinet A&O Shearman, un décret du gouverneur Gavin Newsom a demandé au Département du développement de l'emploi (EDD) de lancer un tableau de bord public sur les effets de l'IA sur l'emploi, d'élaborer un « guide de l'IA » pour les travailleurs déplacés et de proposer une modernisation de la loi WARN.
Le 30 septembre, le gouverneur a ensuite signé la loi SB 951. Selon le cabinet Littler, elle oblige, à partir du 1er janvier 2027, les employeurs à préciser dans leurs avis de licenciement collectif lorsque la mise à pied est causée en tout ou en grande partie par l'IA ou une autre technologie d'automatisation. L'EDD devra publier des résumés de ces avis ainsi qu'un bilan trimestriel à l'échelle de l'État, et remettre à la législature, au plus tard le 1er janvier 2028, un rapport sur les effets de l'IA sur l'embauche.
La loi ne interdit rien : c'est une mesure de divulgation. Littler relève aussi qu'elle laisse des questions en suspens, notamment l'absence de définition de ce que signifie « en grande partie » causé par l'IA. Les seuils habituels demeurent : 75 employés pour un établissement couvert, 50 licenciements et 60 jours de préavis, comme le précise un guide juridique de la firme Employees First.
L'aide directe reste modeste. Le programme NOVAworks, dans la Silicon Valley, financé par une subvention fédérale de 950 000 $ US administrée par l'EDD, peut servir jusqu'à 2 000 participants, avec du coaching, de la formation et de l'aide à la recherche d'emploi, selon le site de l'EDD.
Ce qu'il faut retenir
Le cas californien est un laboratoire. D'un côté, des investissements sans précédent dans l'IA et des salaires astronomiques pour une poignée de spécialistes. De l'autre, des milliers de professionnels qualifiés dont les compétences, développées il y a dix ou quinze ans, sont soudain moins demandées, et qui arrivent sur un marché où, selon un travailleur cité par CNN, décrocher un emploi technologique à San Francisco ressemble à « gagner à la loterie ».
Deux lectures coexistent. Pour les uns, l'IA reconfigure les emplois plus qu'elle ne les détruit, et la reprise suivra. Pour les autres, une génération entière de travailleurs du logiciel fait les frais d'une transition dont les bénéfices vont ailleurs. Les données actuelles ne tranchent pas : il faudra attendre les premiers avis déposés sous le régime de la loi SB 951, en 2027, pour mesurer ce que les entreprises elles-mêmes attribuent à l'IA. D'ici là, sur les sentiers de la Baie, les randonneurs continuent d'avancer, en groupe.
