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En Russie, des élections sous cloche pendant que la guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année

Les Russes ont voté à la mi-septembre dans un scrutin sans véritable concurrence, pensé moins pour trancher que pour afficher la stabilité du pouvoir en pleine guerre prolongée.

En Russie, des élections sous cloche pendant que la guerre en Ukraine entre dans sa cinquième année

Pendant trois jours, à la mi-septembre, la Russie a fait ce qu'elle fait tous les cinq ans : elle a organisé un vote national. Des bureaux ouverts dans les écoles, des urnes transparentes, des commissions locales, des affiches sobres. Le Taipei Times, parmi d'autres, a résumé la séquence en une formule qui dit l'essentiel du décor : les Russes votent alors que la guerre contre l'Ukraine s'étire dans sa cinquième année.

Le contraste est justement ce qui rend ce scrutin intéressant. Il ne s'agit pas d'une élection où l'on ignore le résultat. Il s'agit d'un exercice d'État : produire de la légitimité, tester la machine administrative, occuper l'espace public et, accessoirement, mesurer la docilité des régions. Comprendre comment un pouvoir autoritaire en guerre met en scène un vote intérieur en apprend souvent davantage sur lui qu'un décompte de sièges.

Une Douma qui ne conteste plus rien

La Douma d'État, chambre basse du Parlement russe, compte 450 députés élus pour cinq ans, la moitié au scrutin proportionnel de liste, l'autre moitié dans des circonscriptions uninominales. Cette architecture mixte, rétablie en 2016, a un effet mécanique : elle amplifie la position du parti dominant, Russie unie, qui rafle l'essentiel des sièges de circonscription même là où son score de liste plafonne.

Depuis 2022, l'assemblée n'a plus rien d'une enceinte délibérative. Elle a voté à cadence rapide les lois sur la « discréditation » des forces armées, celles sur les « agents de l'étranger », les textes encadrant la mobilisation et l'annexion proclamée de quatre régions ukrainiennes. Les formations dites d'opposition qui y siègent — le Parti communiste, le LDPR nationaliste, Russie juste — ont soutenu l'essentiel de ces mesures. On parle en russe d'« opposition systémique » : des partis autorisés à exister à condition de ne jamais contester le cadre.

Le pluralisme affiché sert donc une fonction précise. Il donne au scrutin l'apparence d'un choix, canalise les mécontentements sociaux vers des étiquettes inoffensives et permet au Kremlin d'observer où le ressentiment monte : coût de la vie, salaires, services de santé dégradés, indemnisations des familles de militaires.

Le vote étalé, l'urne électronique et la vérification impossible

La Russie a généralisé depuis 2020 deux innovations qui ont transformé la nature de l'observation électorale : le vote sur plusieurs jours et le vote électronique à distance. Le premier oblige à sécuriser les urnes la nuit, ce que les observateurs indépendants jugeaient déjà difficile à contrôler avant la guerre. Le second déplace une part croissante des suffrages vers un système informatique dont le code et les journaux d'audit ne sont pas réellement ouverts à un examen extérieur.

Le mouvement Golos, principale organisation russe de défense des droits des électeurs, a documenté pendant des années le vote forcé des employés du secteur public, les « carrousels », les commissions verrouillées et les refus d'accréditation. Il a été déclaré « agent de l'étranger », puis liquidé, et ses figures ont été poursuivies. Autrement dit, l'infrastructure civique qui permettait de dire si un scrutin russe était propre ou non a été démantelée avant même que le scrutin n'ait lieu.

La Commission électorale centrale, elle, publie des chiffres abondants : taux de participation par région, résultats par circonscription, statistiques sur le vote à distance. Le paradoxe est que la transparence des données coexiste avec l'impossibilité d'en vérifier la formation. On connaît le résultat, pas le processus.

Les observateurs internationaux ont disparu du paysage

Jusqu'en 2021, le Bureau des institutions démocratiques et des droits de l'homme de l'OSCE tentait encore de déployer des missions en Russie, avec des restrictions de plus en plus lourdes sur le nombre d'observateurs. Ces missions ont cessé. Moscou a depuis recours à des « observateurs internationaux » invités à titre individuel, souvent issus de partis de la droite radicale ou de la gauche antioccidentale européenne, ou de pays partenaires, dont les déclarations de satisfaction sont diffusées par les médias d'État.

Cette substitution est un marqueur intéressant. Le Kremlin n'a pas renoncé au besoin de validation extérieure ; il en a changé le fournisseur. La forme compte encore, même vidée de sa fonction de contrôle.

Les territoires occupés, cœur symbolique du dispositif

Depuis 2023, le calendrier électoral russe inclut les régions ukrainiennes occupées de Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson, dont Moscou ne contrôle d'ailleurs pas l'intégralité du territoire. Ces votes, organisés dans des zones militarisées, parfois avec des urnes mobiles transportées de porte en porte accompagnées de militaires, ont été rejetés comme nuls et non avenus par Kiev, par l'Union européenne et par l'Assemblée générale des Nations unies, qui a condamné les tentatives d'annexion dès octobre 2022.

Leur utilité pour le pouvoir russe n'est pas électorale, elle est déclarative : elle vise à normaliser l'incorporation administrative de ces territoires, à produire des députés, des budgets, des listes d'électeurs, bref une routine bureaucratique qui rende le fait accompli plus difficile à défaire. C'est aussi l'un des points les plus explosifs de toute négociation future sur la fin de la guerre.

Ce que la guerre a fait à l'opinion russe

Les sondages restent un instrument imparfait dans un pays où répondre franchement peut coûter cher. Le Centre Levada, dernier grand institut indépendant, mesure néanmoins depuis 2022 deux tendances qui se superposent : un soutien majoritaire déclaré à l'« opération militaire spéciale » et, en parallèle, une préférence croissante pour des négociations de paix plutôt que pour la poursuite des combats. Le soutien est donc large mais peu intense : il ressemble davantage à une acceptation résignée qu'à une mobilisation patriotique.

La guerre a par ailleurs remodelé l'économie de l'intérieur du pays. Salaires militaires et primes d'engagement ont injecté de l'argent dans des régions pauvres où ces sommes sont sans équivalent local ; l'industrie de défense tourne à plein ; le chômage est historiquement bas. Mais l'inflation, les taux d'intérêt élevés et le départ de centaines de milliers de personnes — émigration, mobilisation, pertes — pèsent. Le vote sert aussi à mesurer cette tension sociale sans lui offrir de débouché politique.

Une opposition supprimée, pas seulement battue

Il faut rappeler ce qui rend ce scrutin incomparable à une élection disputée : l'opposition réelle n'a pas perdu, elle a été retirée du jeu. Alexeï Navalny est mort en février 2024 dans une colonie pénitentiaire de l'Arctique. Son organisation est classée « extrémiste », ce qui expose tout soutien à des poursuites pénales. Les médias indépendants russes — Meduza, Novaïa Gazeta, Dojd notamment — travaillent depuis l'étranger, étiquetés « indésirables » ou « agents de l'étranger », leurs sites bloqués et accessibles surtout par VPN, eux-mêmes de plus en plus entravés.

Les candidats critiques de la guerre sont écartés en amont par des motifs techniques : signatures invalidées, dossiers incomplets, condamnations administratives. Le filtrage se joue à l'enregistrement, bien avant l'urne. C'est la marque d'un système qui préfère la sélection préalable à la fraude visible.

Ce que le scrutin change réellement

Pas grand-chose sur la répartition du pouvoir, beaucoup sur sa narration. Un Parlement renouvelé donne au Kremlin une base formelle pour les décisions à venir : budgets militaires, ajustements fiscaux, éventuelles mesures de conscription, et, le cas échéant, ratification d'un accord mettant fin aux hostilités. Une chambre fraîchement élue est un instrument plus commode qu'une chambre en fin de mandat.

Le scrutin fonctionne enfin comme un test de l'appareil territorial : les gouverneurs sont évalués sur la participation et les scores obtenus dans leur région. Dans un État où les carrières administratives dépendent de ces chiffres, l'élection est avant tout un audit de loyauté interne.

Et c'est peut-être là le point central. Après cinq ans de guerre, Moscou ne demande pas à ses citoyens de choisir. Il leur demande de se présenter, de déposer un bulletin et de figurer dans une statistique. La participation, plus que le résultat, est le véritable message adressé au reste du monde.