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Éthiopie : au Tigré, la guerre se double d'une bataille de l'information où le faux circule plus vite que le vrai

Vidéos détournées, images anciennes, contenus générés par IA : la reprise des combats au Tigré s'accompagne d'une guerre informationnelle qui brouille la compréhension du conflit, dans un contexte d'accès restreint au terrain.

Éthiopie : au Tigré, la guerre se double d'une bataille de l'information où le faux circule plus vite que le vrai

Quand les combats reprennent au Tigré, une autre offensive se déclenche en parallèle, plus discrète mais tout aussi décisive : celle de l'information. Selon France 24, qui consacre un reportage à cette dimension du conflit, les réseaux sociaux éthiopiens sont désormais saturés de vidéos détournées, d'images anciennes présentées comme récentes et de contenus fabriqués au moyen de l'intelligence artificielle. Le résultat est un brouillard épais, dans lequel il devient très difficile, même pour un observateur aguerri, de distinguer ce qui s'est réellement produit de ce qui relève de la propagande.

Une guerre qui se joue aussi sur les écrans

Le phénomène n'est pas propre à l'Éthiopie, mais il y prend une acuité particulière. D'après France 24, la reprise des combats au Tigré est accompagnée d'une circulation massive de contenus trompeurs, qui servent chacun un camp : exagérer les succès militaires, dramatiser les pertes de l'adversaire, ou encore attribuer à l'autre des exactions filmées ailleurs, parfois des années plus tôt.

Les techniques de manipulation sont connues des spécialistes de la vérification, mais leur combinaison fait la différence. Il y a d'abord le recyclage : une vidéo tournée lors d'un autre conflit, ou lors de la guerre de 2020-2022 au Tigré, est republiée avec une légende neuve. Il y a ensuite le détournement : une séquence authentique est privée de son contexte, de sa date ou de son lieu. Il y a enfin, et c'est la nouveauté, la fabrication pure et simple : images, voix ou séquences produites par des outils d'intelligence artificielle générative, de plus en plus convaincantes et de moins en moins coûteuses à produire.

Pourquoi l'Éthiopie est un terrain si propice

Plusieurs facteurs se conjuguent. Le premier est l'accès au terrain : France 24 souligne que les journalistes ont du mal à se rendre sur place. Or l'information indépendante, vérifiable, géolocalisée, est le principal antidote à la rumeur. Lorsqu'elle manque, le vide est immédiatement comblé par des contenus invérifiables, souvent poussés par des acteurs partisans.

Le deuxième facteur est historique. Le conflit du Tigré, qui a éclaté en novembre 2020 entre le gouvernement fédéral éthiopien et les autorités régionales tigréennes, s'est déroulé en grande partie derrière un rideau de silence : coupures de communications, restrictions imposées aux médias, accès humanitaire entravé. Cette expérience a profondément abîmé la confiance du public envers les sources officielles comme envers les médias, ce qui nourrit un terreau fertile pour les récits concurrents. Un accord de cessation des hostilités a été signé à Pretoria en novembre 2022, mais les tensions sont restées vives, et la reprise des combats rouvre les mêmes fractures.

Le troisième facteur tient à la structure de l'espace public numérique. Dans un pays vaste et très diversifié, où coexistent de nombreuses langues et des communautés profondément polarisées, les plateformes sociales sont devenues un lieu central de mobilisation politique. Les diasporas, très actives en ligne, jouent aussi un rôle d'amplificateur : des messages produits à l'étranger reviennent ensuite alimenter les conversations locales, sans que l'on sache toujours qui en est à l'origine.

L'intelligence artificielle change l'échelle du problème

La désinformation en temps de guerre est aussi ancienne que la guerre elle-même. Ce qui change, c'est la vitesse et le volume. Produire un faux visuel crédible exigeait autrefois du temps et des compétences ; ce n'est plus le cas. Les contenus générés par IA abaissent la barrière d'entrée et permettent à presque n'importe quel acteur, étatique, militant ou opportuniste, de saturer l'espace informationnel.

Il existe par ailleurs un effet pervers, que les chercheurs désignent parfois sous le nom de « dividende du menteur » : lorsque tout peut être falsifié, il devient aussi plus facile de contester une preuve authentique en la déclarant fausse. Une vidéo réelle d'une exaction peut ainsi être balayée d'un revers de main sous prétexte qu'elle serait « générée par IA ». La vérité n'est pas seulement noyée sous les faux : elle est discréditée par principe.

Les outils de détection restent imparfaits. Les services de vérification des faits, les rédactions spécialisées et les chercheurs en sources ouvertes disposent de méthodes éprouvées (recherche d'image inversée, géolocalisation, analyse des métadonnées, croisement avec des images satellites), mais ces méthodes demandent du temps, alors que la rumeur se propage en quelques minutes. Le décalage entre la vitesse de diffusion et la vitesse de vérification est au cœur du problème.

Le rôle, et les limites, des plateformes

Les grandes plateformes sont régulièrement interpellées sur leur capacité à modérer les contenus dans des contextes de conflit hors de leurs marchés principaux. Les critiques portent sur l'insuffisance des équipes de modération maîtrisant les langues locales, sur la lenteur des réactions et sur des algorithmes qui favorisent l'engagement, donc souvent le contenu émotionnel et clivant. L'Éthiopie a déjà été citée dans le débat public international comme un cas où des discours haineux en ligne ont été soupçonnés d'aggraver des tensions sur le terrain, ce qui a nourri des procédures et des enquêtes publiques à l'étranger.

Il convient toutefois d'être précis : démontrer un lien causal entre un contenu en ligne et un acte de violence précis est extrêmement difficile, et les chercheurs invitent à la prudence. Ce qui est en revanche solidement établi, c'est que l'environnement informationnel dégradé complique le travail des journalistes, des organisations humanitaires et des diplomates, qui ont besoin d'une base factuelle commune pour agir.

Ce que peuvent faire les lecteurs, et les rédactions

Face à cette marée, quelques réflexes simples restent utiles, y compris pour un lecteur éloigné du conflit. Se méfier des vidéos spectaculaires sans source identifiable. Vérifier si une image apparaît déjà dans des publications plus anciennes. Observer le compte qui la diffuse : ancienneté, historique, affiliations apparentes. Attendre la confirmation par plusieurs médias indépendants avant de relayer. Et accepter, parfois, de ne pas savoir : dans un conflit où l'accès est limité, l'incertitude est une position honnête.

Pour les rédactions, l'enjeu est double. Il faut investir dans la vérification et dans l'expertise régionale, malgré la pression économique qui pèse sur le secteur. Il faut aussi expliquer au public comment l'on sait ce que l'on sait, en distinguant clairement le confirmé, le probable et l'invérifiable. C'est précisément ce que fait le travail documenté par France 24 : montrer que la guerre ne se mène pas seulement avec des armes, mais avec des récits.

Une question qui dépasse l'Éthiopie

Le cas éthiopien illustre une tendance plus large. Dans la plupart des conflits récents, l'espace numérique est devenu un théâtre d'opérations à part entière, où chaque camp cherche à gagner l'opinion, les soutiens extérieurs et, parfois, le moral de l'adversaire. Les contenus générés par IA ajoutent une couche d'incertitude que les institutions, les plateformes et les médias peinent encore à gérer.

Pour l'instant, la réponse reste fragmentée : initiatives de vérification, efforts d'étiquetage des contenus synthétiques, appels à plus de transparence des plateformes. Aucune ne suffit seule. Dans un pays où l'accès au terrain demeure restreint et où la défiance envers les sources officielles est profonde, la bataille de l'information risque de durer aussi longtemps que celle des armes, et d'en conditionner la lecture bien après la fin des combats.