Il est rare qu'une usine de moteurs fasse figure de pièce maîtresse de la sécurité nucléaire d'un pays. C'est pourtant le portrait que dresse L'Usine Nouvelle d'Everllence France, un site industriel installé à Saint-Nazaire, sur la façade atlantique de la France, dont la production pourrait changer de mains et passer sous pavillon américain.
Ce que l'on sait du dossier
Selon les éléments publiés par L'Usine Nouvelle, Everllence France a été fondée en 1956. Elle emploie environ 600 personnes et affiche un chiffre d'affaires de 209 millions d'euros. L'entreprise fabrique des moteurs qui jouent, d'après le média, un rôle crucial pour la sécurité des centrales nucléaires, et d'autres qui équipent des sous-marins nucléaires.
Le titre de L'Usine Nouvelle parle d'une production « stratégique » qui « pourrait » passer sous contrôle américain. Le conditionnel compte : à partir des éléments dont nous disposons, rien n'indique qu'une transaction soit conclue. Nous ne sommes pas en mesure, à ce stade, d'identifier avec certitude l'acquéreur potentiel, ni les modalités ou le calendrier d'une éventuelle opération. Ces points restent à confirmer auprès de l'article complet et des parties concernées.
Pourquoi des moteurs sont-ils « stratégiques »?
Le mot peut surprendre, car un moteur n'a pas l'aura d'un réacteur ou d'un missile. Il faut pourtant se rappeler comment fonctionne une centrale nucléaire. Même à l'arrêt, un réacteur doit continuer d'être refroidi, et les systèmes de sûreté qui assurent ce refroidissement exigent de l'électricité en continu. Si le réseau électrique externe est perdu, des groupes électrogènes de secours prennent le relais. Ces groupes sont généralement entraînés par de gros moteurs diesel conçus pour démarrer sans faute au moment précis où tout le reste a lâché.
C'est dans cette logique que s'inscrit le propos de L'Usine Nouvelle lorsqu'il évoque des moteurs qui « sécurisent » les centrales : leur fiabilité conditionne la capacité d'une installation à traverser une panne majeure. Le secteur nucléaire impose à ce type d'équipement des exigences de qualification très strictes, ce qui limite le nombre de fournisseurs capables de répondre et rend leur remplacement long et coûteux.
Le volet naval ajoute une seconde dimension. Les sous-marins à propulsion nucléaire comptent eux aussi sur des moteurs pour des fonctions essentielles à bord. Ici, l'enjeu dépasse la sûreté industrielle et touche à la défense : savoir qui contrôle le fabricant de ces équipements, et qui peut en influencer les livraisons, relève de l'autonomie stratégique d'un État.
Une question de souveraineté industrielle
Le cas d'Everllence illustre un débat plus large qui traverse l'Europe depuis plusieurs années : que faire lorsqu'un fournisseur unique ou quasi unique d'un composant critique est susceptible d'être racheté par un groupe étranger? Les gouvernements européens se sont dotés, ces dernières années, de mécanismes de contrôle des investissements étrangers dans les secteurs jugés sensibles. En France, un dispositif d'autorisation préalable encadre ainsi certaines prises de contrôle dans la défense, l'énergie ou les technologies critiques. Nous n'avons pas pu vérifier ici si ce dispositif est ou sera activé dans le dossier d'Everllence, et il serait imprudent de le présumer.
Deux logiques s'opposent habituellement dans ce genre de dossier. Pour les partisans d'une vente, l'adossement à un grand groupe peut apporter des capitaux, un accès à de nouveaux marchés et une meilleure assise face à la concurrence mondiale. Pour ses détracteurs, il expose à des décisions prises à l'étranger, qu'il s'agisse de délocalisation, de réorientation des investissements ou de contraintes extraterritoriales qui pèseraient sur les clients. Ce dernier point est particulièrement sensible quand le client final est un opérateur nucléaire ou une marine nationale.
Ce qui se joue pour le site de Saint-Nazaire
Avec 600 salariés, Everllence France pèse lourd dans le tissu industriel de Saint-Nazaire, une ville historiquement tournée vers la construction navale. Au-delà des emplois directs, c'est un savoir-faire de mécanique lourde, patiemment construit depuis 1956, qui est en cause. Dans l'industrie, ce type de compétence se perd vite quand la production est déménagée ou que les centres de décision s'éloignent, et il se reconstitue très lentement.
Le chiffre d'affaires de 209 millions d'euros donne par ailleurs l'échelle de l'entreprise : une structure de taille moyenne, très spécialisée, dont la valeur tient moins au volume qu'au caractère difficilement substituable de ce qu'elle produit. C'est précisément ce profil qui attire les convoitises, et qui inquiète.
Ce qu'il reste à éclaircir
Plusieurs questions demeurent ouvertes, et un travail de vérification auprès des acteurs concernés serait nécessaire pour y répondre :
- Qui est l'acquéreur envisagé, et s'agit-il d'une vente de l'ensemble du groupe ou seulement du site français?
- Quelle est la position de l'État français, des clients du secteur nucléaire et de la défense, ainsi que des représentants des salariés?
- Quelles garanties, contractuelles ou réglementaires, pourraient encadrer la continuité des livraisons et la conservation du savoir-faire sur place?
- Quel est l'état d'avancement réel du processus, sachant que le titre de L'Usine Nouvelle est formulé au conditionnel?
Tant que ces éléments ne sont pas établis, la prudence s'impose. Ce que le dossier montre déjà avec netteté, c'est la fragilité d'un modèle où des équipements de sûreté nucléaire et de défense dépendent d'une seule entreprise de taille modeste, dont le sort peut se décider à l'étranger. Quelle que soit l'issue, l'épisode rappelle que la souveraineté industrielle se joue parfois bien en deçà des grands programmes d'armement : dans une usine de moteurs, sur un quai de Saint-Nazaire.
