Aux États-Unis, la plus grande agence de financement de la recherche biomédicale au monde se retrouve une fois de plus devant un juge. Selon Higher Ed Dive, un groupe de chercheurs a déposé une poursuite contre les National Institutes of Health (NIH), alléguant que l'agence a soumis les demandes de subvention et les projets déjà financés à un balayage informatique fondé sur des centaines de mots-clés, dans le but d'écarter des travaux jugés indésirables par l'administration Trump. Les plaignants soutiennent que ce mécanisme de tri, jamais publié ni soumis aux procédures habituelles, vicie l'ensemble du processus d'évaluation par les pairs et porte atteinte à leurs droits constitutionnels.
L'accusation est lourde, parce qu'elle ne porte pas sur le montant des budgets ni sur les priorités scientifiques d'un gouvernement — deux terrains où l'exécutif dispose d'une large marge de manœuvre —, mais sur la méthode. Ce qui est reproché aux NIH, c'est d'avoir remplacé, en tout ou en partie, un examen scientifique par une recherche automatisée de termes : diversité, équité, genre, identité de genre, populations marginalisées, hésitation vaccinale, désinformation, changements climatiques. Autant de mots qui, selon les plaignants, ont suffi à faire basculer un dossier du côté des projets à ne pas financer, ou à interrompre.
D'où vient ce contentieux
Le dossier ne surgit pas de nulle part. Dès les premières semaines de 2025, les agences fédérales américaines ont reçu des directives découlant de décrets présidentiels visant les programmes de diversité, d'équité et d'inclusion, ainsi que les travaux touchant l'identité de genre. Les NIH, dont le budget annuel avoisine les 48 milliards de dollars américains et qui financent environ 60 000 subventions actives dans quelque 2 500 établissements, ont procédé à des centaines de résiliations de subventions au printemps 2025. Des chercheurs ont reçu des lettres à formulation quasi identique leur annonçant que leur projet ne correspondait plus aux priorités de l'agence.
La mécanique interne de ce tri a rapidement fuité dans la presse spécialisée. Nature, Science et STAT News ont documenté l'existence de listes de termes signalés circulant dans l'appareil fédéral, y compris dans d'autres agences comme la National Science Foundation, où une liste de milliers de subventions passées au peigne fin avait été rendue publique par un sénateur républicain. Le procédé n'était donc pas un secret : il était simplement non officiel, ce qui est précisément le nœud juridique.
Un premier round judiciaire a déjà eu lieu. En juin 2025, dans l'affaire portée notamment par l'American Public Health Association, le juge fédéral William Young, du district du Massachusetts, a jugé les résiliations arbitraires et illégales, avec des mots rares pour un magistrat nommé sous Reagan : il a évoqué une discrimination assumée et s'est dit stupéfait par ce qu'il voyait. Il a ordonné le rétablissement d'une partie des subventions. En août 2025, la Cour suprême, par une décision fragmentée, a permis à l'administration de suspendre le rétablissement des subventions individuelles tout en laissant subsister la contestation des documents d'orientation à la source des coupes. Résultat : une insécurité juridique totale pour les laboratoires concernés.
Pourquoi l'argument constitutionnel change la donne
Les poursuites précédentes s'appuyaient surtout sur l'Administrative Procedure Act, la loi qui encadre la façon dont les agences fédérales prennent leurs décisions. L'argument est procédural : une agence ne peut pas changer les règles du jeu sans motivation, sans publication, sans cohérence.
Le recours rapporté par Higher Ed Dive va plus loin en invoquant la Constitution. Deux angles ressortent. D'abord le Premier amendement : si l'État écarte un projet non pas pour sa faiblesse méthodologique, mais parce qu'il emploie certains mots ou aborde certains sujets, on entre dans la discrimination fondée sur le point de vue, que la jurisprudence américaine considère comme la forme la plus suspecte de restriction de l'expression. Ensuite la clause de garantie d'une procédure équitable : un chercheur dont le financement est coupé par un filtre secret ne peut ni connaître les critères, ni les contester.
L'enjeu dépasse les demandeurs. Les NIH ont bâti depuis les années 1940 un système d'évaluation par les pairs qui sert de modèle à une bonne partie du monde : des comités d'experts notent la qualité scientifique, puis des conseils consultatifs recommandent le financement. Si un filtre lexical s'insère en amont ou en aval de cette chaîne, c'est la légitimité de l'ensemble du dispositif qui s'effrite — y compris aux yeux des scientifiques étrangers qui collaborent avec des laboratoires américains.
Des effets déjà mesurables sur le terrain
Les conséquences ne sont pas théoriques. Des essais cliniques sur le VIH, des cohortes de suivi à long terme, des recherches sur les disparités de santé maternelle ont été interrompus en cours de route, parfois avec des participants déjà recrutés. Interrompre une cohorte, ce n'est pas mettre un projet sur pause : c'est perdre des années de données.
À cela s'ajoute la tentative de plafonner à 15 % les frais indirects versés aux universités — la part des subventions qui paie les animaleries, les salles blanches, la conformité éthique —, mesure bloquée par les tribunaux mais qui a suffi à geler des embauches. Plusieurs grandes universités américaines ont réduit leurs admissions doctorales en sciences de la vie pour l'année 2025-2026. Le Chronicle of Higher Education et Inside Higher Ed ont recensé des gels d'embauche dans des dizaines d'établissements. Higher Ed Dive rapportait par ailleurs cette semaine que l'Université du Maine se prépare à des mises à pied pour combler un déficit projeté de 19 millions de dollars — un cas qui tient d'abord aux inscriptions, mais qui illustre la fragilité financière d'un secteur qui absorbe simultanément plusieurs chocs fédéraux.
Une bataille suivie de très près à l'étranger
L'incertitude américaine est devenue un argument de recrutement ailleurs. L'Union européenne a annoncé au printemps 2025 un programme doté de 500 millions d'euros pour attirer des chercheurs, et la France a lancé son initiative « Choose Europe for Science ». Le Royaume-Uni, l'Allemagne, la Chine et le Canada ont tous ajusté leurs dispositifs pour capter des équipes en quête de stabilité.
Le tableau est toutefois moins univoque qu'il n'y paraît. Une chronique publiée dans le South China Morning Post rappelait récemment que des doctorants chinois continuent de choisir les États-Unis pour une raison que les classements ne mesurent pas : la liberté relative d'y exister et d'y penser sans se justifier en permanence. C'est précisément ce capital-là — la réputation d'un système où la qualité de l'idée prime sur sa conformité politique — que le filtrage par mots-clés met en jeu.
Ce qui se joue maintenant
La suite dépendra de la capacité des plaignants à documenter l'existence matérielle du filtre : listes, courriels internes, instructions aux gestionnaires de programmes. Sans preuve documentaire, l'argument constitutionnel reste difficile à faire tenir. Avec elle, l'administration devrait expliquer pourquoi un outil de tri lexical a pu se substituer, même partiellement, à un examen scientifique.
Quelle que soit l'issue, un précédent est en train de se former. Si les tribunaux valident la pratique, tout futur gouvernement américain disposera d'un levier discret pour orienter la science publique sans passer par le Congrès. S'ils la condamnent, ils réaffirmeront que l'argent public de la recherche, une fois alloué par la loi, n'est pas une faveur révocable au gré des humeurs politiques. Le monde de la recherche attend la réponse.
