Politique

Groenland : comment Washington étend son empreinte militaire sans toucher au drapeau danois

Les États-Unis renforcent leur dispositif militaire au Groenland tout en laissant formellement l'île sous souveraineté danoise. Un compromis qui dit tout des rapports de force dans l'Arctique.

Groenland : comment Washington étend son empreinte militaire sans toucher au drapeau danois

Pendant des mois, la question groenlandaise a été posée dans les termes les plus brutaux qui soient : achat, annexion, « d'une manière ou d'une autre ». Elle trouve aujourd'hui une issue nettement plus prosaïque, et beaucoup plus conforme à la tradition diplomatique de l'Atlantique Nord : les États-Unis obtiennent une présence militaire élargie sur la plus grande île du monde, et le Danemark conserve sa souveraineté, du moins sur le papier.

L'entente a suscité un soulagement perceptible chez les alliés. Le ministre canadien de la Défense nationale, David McGuinty, l'a qualifiée d'« encourageante », rapportait La Presse, soulignant qu'elle permet de renforcer la défense de l'Arctique nord-américain sans remettre en cause le statut d'un territoire allié. Le mot est mesuré, mais il en dit long sur le niveau d'anxiété qui régnait dans les capitales de l'OTAN depuis deux ans.

Un territoire autonome, une défense déléguée

Pour comprendre pourquoi un tel arrangement est possible, il faut revenir à l'architecture juridique singulière du Groenland. L'île est un territoire autonome du royaume de Danemark. Depuis la loi sur l'autonomie renforcée de 2009, Nuuk contrôle la quasi-totalité de ses affaires intérieures, y compris les ressources du sous-sol, et dispose d'un droit reconnu à l'indépendance par référendum. Mais deux domaines demeurent à Copenhague : la politique étrangère et la défense.

En pratique, cela signifie qu'un accord militaire américain touchant le Groenland doit être conclu avec le Danemark, tout en obtenant l'adhésion politique du gouvernement groenlandais — faute de quoi il serait ingérable sur le terrain. C'est exactement le triangle dans lequel s'est inscrite la négociation.

Le précédent existe, et il est ancien. Dès 1941, alors que le Danemark était occupé par l'Allemagne nazie, l'ambassadeur danois à Washington signait un accord autorisant les forces américaines à établir des installations au Groenland. En 1951, un traité de défense conclu dans le cadre de l'OTAN a formalisé cette présence : les États-Unis peuvent y opérer des zones de défense, avec l'assentiment danois. C'est sur cette base qu'a été construite la base aérienne de Thulé, rebaptisée Pituffik Space Base en 2023, à quelque 1500 kilomètres au nord du cercle polaire.

Autrement dit, Washington n'avait nul besoin d'acheter le Groenland pour y être militairement présent. Il l'est depuis plus de quatre-vingts ans. La nouveauté tient à l'échelle et à la nature de ce qui s'y ajoute.

Ce que « renforcer la présence » veut dire concrètement

Un élargissement de l'empreinte américaine dans l'Arctique passe par une série de leviers techniques peu spectaculaires mais lourds de conséquences.

Il y a d'abord les infrastructures aéroportuaires. Le Groenland s'est doté ces dernières années de nouvelles pistes longues, notamment à Nuuk, capables d'accueillir des appareils lourds. Toute installation susceptible de recevoir des avions de transport stratégique ou de ravitaillement modifie la portée opérationnelle d'une force aérienne dans une région où les distances sont l'ennemi principal.

Il y a ensuite la surveillance. Pituffik abrite un radar d'alerte avancée qui fait partie du système de détection des missiles balistiques et de suivi des objets spatiaux. Moderniser ces capteurs, y ajouter des radars, des stations de communication satellitaire et des moyens de guerre électronique constitue la manière la plus efficace d'accroître son poids sans multiplier les soldats.

Il y a enfin le domaine sous-marin. Le détroit entre le Groenland, l'Islande et le Royaume-Uni — le fameux « GIUK gap » de la guerre froide — reste le goulot d'étranglement par lequel les sous-marins russes de la flotte du Nord doivent passer pour rejoindre l'Atlantique. Capteurs acoustiques, avions de patrouille maritime, points d'appui logistiques : la remontée en puissance de cette surveillance est l'un des chantiers les plus discrets et les plus décisifs de l'OTAN depuis l'invasion de l'Ukraine.

Aucun de ces éléments n'exige un transfert de souveraineté. Tous exigent un accord de statut des forces clair : qui entre, avec quoi, où, sous quelle juridiction, et qui décide en cas de désaccord.

Pourquoi l'Arctique concentre les tensions

Le réchauffement climatique fait fondre la banquise plus vite que dans toute autre région du globe. Des routes maritimes autrefois impraticables s'ouvrent plusieurs mois par année, en particulier la route maritime du Nord, le long des côtes sibériennes, que Moscou promeut activement comme corridor commercial alternatif vers l'Asie.

La Russie possède la plus longue façade arctique et y a rouvert ou modernisé de nombreuses bases héritées de l'ère soviétique, en plus de disposer de la première flotte de brise-glaces au monde. La Chine, de son côté, se définit depuis 2018 comme un « État quasi arctique » et a multiplié les projets miniers, scientifiques et portuaires dans la région, y compris des tentatives d'investissement au Groenland qui ont été bloquées par Copenhague.

À cela s'ajoute la question des ressources. Le sous-sol groenlandais recèle des terres rares, de l'uranium, du zinc et des hydrocarbures. Dans un contexte où les chaînes d'approvisionnement en minéraux critiques sont devenues un enjeu de sécurité nationale à Washington comme à Bruxelles, l'île n'est plus perçue seulement comme un avant-poste militaire, mais comme un gisement stratégique.

L'adhésion de la Finlande et de la Suède à l'OTAN a par ailleurs transformé la carte : sept des huit États arctiques sont désormais membres de l'Alliance. Le huitième est la Russie. Le Groenland n'est plus une périphérie glacée, c'est une charnière.

Un compromis qui laisse des questions ouvertes

L'accord ne règle pas tout. La première inconnue concerne la population groenlandaise, forte d'environ 57 000 habitants, majoritairement inuit. Les sondages réalisés ces dernières années montrent une opposition massive à toute forme de rattachement aux États-Unis, mais aussi une volonté largement partagée d'émancipation vis-à-vis du Danemark. Le souvenir des déplacements forcés de familles inughuit lors de la construction de la base de Thulé, dans les années 1950, reste vif, tout comme celui de l'accident de 1968, quand un bombardier américain transportant des armes nucléaires s'est écrasé près de la base, contaminant la banquise.

La deuxième inconnue est danoise. Copenhague a annoncé coup sur coup des enveloppes de plusieurs milliards de couronnes pour l'Arctique : navires de patrouille, drones à longue endurance, capacités de surveillance satellitaire. Le pari danois consiste à démontrer qu'il assume lui-même la défense de son royaume, afin de couper court à l'argument selon lequel il en serait incapable.

La troisième inconnue est la plus politique. Un arrangement fondé sur la bonne foi tient aussi longtemps que les signataires y trouvent leur compte. Or le dossier groenlandais s'est ouvert par des déclarations mettant explicitement en doute la légitimité de la souveraineté danoise. Que la souveraineté soit maintenue « formellement », comme le formulent les dépêches, signale que la substance du contrôle est, elle, en train de se déplacer.

C'est là que réside la leçon la plus générale de l'épisode. Dans l'Arctique, la souveraineté ne se mesure plus seulement à la couleur d'un drapeau, mais à la capacité de savoir ce qui se passe sur son territoire, dans ses eaux et au-dessus de son espace aérien. Celui qui détient les radars, les pistes et les capteurs détient une part du pouvoir réel, quel que soit le nom inscrit sur la carte.