C'est l'une des questions les plus disputées de l'histoire américaine, et elle revient par la porte du laboratoire. Selon un long récit publié par The Atlantic, un groupe de chercheurs affirme avoir mené pendant une quinzaine d'années, en grande discrétion, un travail de génétique destiné à établir si Thomas Jefferson, troisième président des États-Unis et rédacteur principal de la Déclaration d'indépendance, a bien eu des enfants avec Sally Hemings, une femme qu'il tenait en esclavage à Monticello, en Virginie.
La réponse que rapporte le magazine est affirmative. Elle n'a rien d'une surprise pour la majorité des historiens, qui considèrent la chose comme établie depuis un quart de siècle. Mais elle touche un point sensible : la différence entre « probable au-delà du doute raisonnable » et « démontré par l'ADN » n'est pas mince, ni pour la discipline historique, ni pour les descendants, ni pour un pays qui se querelle actuellement sur la manière de raconter son propre passé.
Deux siècles de rumeur, de démenti et de silence
L'accusation est presque contemporaine de la présidence elle-même. En 1802, le pamphlétaire James Callender, journaliste rancunier et ancien allié devenu ennemi, écrit dans un journal de Richmond que le président entretient depuis des années une relation avec « Sally », une femme asservie de sa plantation. Jefferson ne répond jamais publiquement. Ses adversaires fédéralistes s'en délectent, ses partisans crient à la calomnie, et la question s'installe dans une zone grise où elle restera près de deux siècles.
En 1873, un journal de l'Ohio, le Pike County Republican, publie le témoignage de Madison Hemings, fils de Sally Hemings, qui affirme sans détour que Jefferson est son père et raconte l'histoire de sa famille, y compris le séjour parisien de sa mère au service du diplomate américain à la fin des années 1780. Ce récit, longtemps écarté comme peu fiable par une historiographie majoritairement blanche et souvent hagiographique, sera réévalué à la fin du XXe siècle.
Le tournant intellectuel vient de la juriste et historienne Annette Gordon-Reed, dont l'ouvrage de 1997 consacré à la controverse démonte méthodiquement la façon dont les historiens avaient traité les sources : en accordant un crédit d'office aux témoignages blancs et en exigeant des preuves impossibles des témoignages noirs. Son livre ultérieur sur les Hemings de Monticello, couronné par le prix Pulitzer, a fait de cette famille un objet d'histoire à part entière, et non une note de bas de page dans une biographie présidentielle.
Ce que l'ADN avait établi en 1998, et ce qu'il ne pouvait pas trancher
En novembre 1998, la revue Nature publie une courte étude signée par le pathologiste retraité Eugene Foster et ses collègues, sous le titre sans détour « Jefferson fathered slave's last child ». La méthode : comparer le chromosome Y de descendants mâles de la lignée Jefferson avec celui de descendants d'Eston Hemings, dernier fils de Sally Hemings. Le résultat montre une correspondance d'haplotype, rare, entre la lignée Jefferson et la descendance d'Eston. L'étude écarte au passage la filiation de Thomas Woodson, que sa famille rattachait aussi à Jefferson.
La limite était connue dès la publication, et Nature avait d'ailleurs dû composer avec un titre plus catégorique que les données. Le chromosome Y se transmet de père en fils sans se recombiner : il identifie une lignée, pas un individu. Une vingtaine d'hommes de la parenté Jefferson portaient le même chromosome, dont son frère Randolph et les fils de celui-ci, présents à Monticello. Les sceptiques s'y sont engouffrés. En 2000, la Thomas Jefferson Foundation, propriétaire de Monticello, conclut à une « forte probabilité » que Jefferson soit le père d'Eston et vraisemblablement des six enfants de Sally Hemings, position toujours affichée sur son site. En 2001, une commission d'universitaires réunie autour du juriste Robert Turner publie un rapport dissident, plaidant pour Randolph Jefferson. Le débat s'enlise alors dans une guerre de vraisemblances : concordance entre les périodes de conception et les séjours documentés de Jefferson à Monticello, affranchissements ciblés dans son testament, ressemblance physique rapportée par des visiteurs.
Ce que change une approche par génome entier
L'intérêt de la démarche décrite par The Atlantic tient à un changement d'échelle. Là où l'analyse de 1998 ne lisait qu'un fragment de lignée paternelle, la génomique contemporaine permet de travailler sur l'ADN autosomique, hérité des deux parents, et donc de mesurer des degrés d'apparentement entre individus plutôt que d'identifier une simple famille. Combinée à la généalogie génétique, aux vastes bases de données de tests commerciaux et aux techniques de séquençage d'ADN ancien, cette approche peut en principe distinguer deux frères, ce que le chromosome Y ne permettait pas.
Les précédents existent et ils sont spectaculaires. Le séquençage a permis d'identifier les restes de Richard III retrouvés sous un stationnement de Leicester, de confirmer l'identification des Romanov, de reconstituer le génome de Beethoven à partir de mèches de cheveux et d'en tirer des conclusions sur sa santé, et même de révéler une discordance de paternité dans sa lignée paternelle. À chaque fois, la même mécanique : la biologie ne remplace pas l'archive, elle en contraint l'interprétation.
Il faut toutefois rester prudent. Au moment d'écrire ces lignes, l'essentiel de ce qui est connu provient du récit de The Atlantic. Une affirmation de cette portée ne prendra sa pleine valeur qu'une fois la méthodologie publiée, les échantillons décrits, les chaînes de conservation documentées et les résultats soumis à l'examen d'autres laboratoires. Les analyses d'ADN dégradé sont particulièrement sensibles à la contamination, et la reconstruction d'un génome à partir de descendants vivants repose sur des hypothèses généalogiques qui doivent elles aussi être vérifiées.
Le consentement des vivants, un enjeu devenu central
Un autre aspect mérite attention : la discrétion revendiquée du projet. Depuis une décennie, les comités d'éthique et les communautés concernées exigent que la génétique appliquée aux ancêtres asservis se fasse avec le consentement explicite des descendants, et non à leur sujet. Le cas des restes humains conservés dans les collections universitaires américaines a déjà provoqué des crises retentissantes. Or les descendants de Sally Hemings ne forment pas un bloc : certains réclament depuis longtemps une reconnaissance pleine et entière, y compris le droit d'inhumation dans le cimetière familial de Monticello, refusé pendant des années par l'association des descendants « officiels » de Jefferson.
Une mémoire nationale déjà sous tension
Ce dossier arrive dans un climat particulier. Depuis 2025, l'administration américaine a fait de l'interprétation du passé un terrain d'intervention directe, avec un décret présidentiel visant à corriger ce qu'elle décrit comme une idéologie « anti-américaine » dans les musées fédéraux, et une reprise en main du Kennedy Center dont The Atlantic a récemment analysé les comptes pour mesurer les effets. Dans ce contexte, une démonstration scientifique portant sur la vie intime d'un Père fondateur et sur son rapport à l'esclavage n'a aucune chance de rester un objet de laboratoire.
Elle rappelle pourtant une évidence historique que Monticello assume désormais dans son parcours de visite : Jefferson a écrit que tous les hommes naissent égaux et a tenu plus de six cents personnes en esclavage au cours de sa vie. Sally Hemings, arrivée à Monticello enfant, demi-sœur de l'épouse défunte de Jefferson, n'a jamais été affranchie formellement. Aucune preuve génétique, si robuste soit-elle, ne dira ce que fut cette relation du point de vue d'une femme qui n'avait pas le droit de dire non. C'est là que l'enquête historique reprend la main, et qu'elle ne peut être déléguée à aucun séquenceur.
