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Kuujjuaq : pourquoi les aînés de Tusaajiapik ont dû quitter leur résidence, et ce que révèle le flou officiel

Treize aînés inuit ont été transférés à 1 500 km de chez eux pour des « problèmes techniques » jamais détaillés. L'édifice deviendra un refuge pour sans-abri : une affaire qui touche au cœur des soins aux aînés dans l'Arctique.

Kuujjuaq : pourquoi les aînés de Tusaajiapik ont dû quitter leur résidence, et ce que révèle le flou officiel

Un déménagement forcé, des explications minces

À Kuujjuaq, village inuit de l'Arctique situé sur les berges de la rivière Koksoak, la résidence Tusaajiapik a fermé ses portes à l'automne. Selon Nunatsiaq News, qui a publié un éditorial sur le sujet, <cite index="1-6">les autorités sanitaires sont restées « désespérément vagues » au sujet de l'édifice, qui hébergeait jusqu'à tout récemment des aînés et d'autres personnes nécessitant des soins de longue durée</cite>.

Le dossier a commencé au printemps. Comme l'a rapporté CBC, <cite index="11-4">le Centre de santé Ungava Tulattavik, qui exploite la résidence, a annoncé chercher des solutions de rechange pour ses 13 résidents, dont 10 étaient alités ou en fauteuil roulant</cite>. <cite index="2-11">Trente-cinq employés y travaillaient, notamment des infirmières, des travailleurs sociaux et des préposés aux soins</cite>.

Le déménagement a été présenté comme une mesure de précaution. <cite index="2-6">Le communiqué conjoint parlait d'une « approche préventive », sans expliquer en quoi consistaient les problèmes techniques</cite>.

Un transfert à 1 500 kilomètres

À la fin de septembre, la décision a pris une tournure concrète. D'après Nunatsiaq News, <cite index="3-4">le transfert s'inscrit dans une entente tripartite qui inclut le centre d'hébergement et de soins de longue durée d'Argyle Inc., une résidence privée pour aînés de Pointe-Claire, dans la banlieue de Montréal</cite>. <cite index="3-5">Les autorités promettent un milieu de vie « sécuritaire, bienveillant et adapté sur le plan culturel », avec un accès occasionnel à la nourriture traditionnelle et le soutien de trois travailleurs inuit</cite>.

Pour les familles, la réalité est plus rude. Nunatsiaq News a recueilli le témoignage d'Alaku Kululaa, dont la mère de 90 ans a été déplacée le 30 septembre. <cite index="5-4">Elle affirme n'avoir reçu aucun avis écrit : l'infirmière-chef l'a informée de vive voix à la mi-septembre, environ deux semaines avant le départ</cite>. D'autres proches, rapporte le même média, <cite index="5-11">ont constaté que certains membres du personnel ignoraient d'où venaient les résidents, ce qui obligeait les familles à expliquer leur parcours et leurs besoins</cite>.

CBC rapportait pour sa part que <cite index="11-13">les proches des personnes transférées dans le sud peuvent bénéficier de mesures spéciales : jusqu'à six billets d'avion par année, ainsi que la prise en charge de l'hébergement, des repas et du transport local</cite>.

Chauffage, gicleurs : des versions qui ne concordent pas

Le point central du dossier est la raison réelle de la fermeture. Plusieurs explications circulent, et elles ne s'accordent pas.

La première est le chauffage. En avril, selon Radio-Canada International, <cite index="23-6,23-7">le directeur général du centre de santé, Larry Watt, a évoqué des travaux sur une fournaise, dont la plupart des pièces devaient être expédiées du sud, pour un coût pouvant atteindre 15 millions de dollars</cite>. Or <cite index="23-8">le directeur général de l'Office d'habitation du Nunavik, Lupin Daignault, a répondu que l'organisme assure un entretien régulier de l'immeuble et qu'il n'avait pas connaissance de problèmes de chauffage</cite>.

La deuxième piste est l'absence de gicleurs automatiques. <cite index="17-7,17-8">Après l'incendie de 2014 dans une résidence pour aînés de L'Isle-Verte, qui avait fait 32 morts, le Québec a imposé des gicleurs automatiques dans les résidences accueillant 10 personnes ou plus; l'échéance de conformité a été repoussée à décembre 2027</cite>. Le maire adjoint de Kuujjuaq, Claude Gadbois, a dit à Nunatsiaq News qu'il ne croyait pas que le chauffage soit la raison principale. <cite index="18-10">« Le problème, c'est qu'il n'y a pas de système de gicleurs »</cite>, a-t-il déclaré.

Reste une question sans réponse. <cite index="17-9,17-10">Interrogée sur la raison de ce déménagement plus d'un an avant l'échéance, la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik a invoqué « de nombreux problèmes » impossibles à régler rapidement, sans préciser si les gicleurs en faisaient partie</cite>.

De résidence pour aînés à refuge pour sans-abri

Le dossier a pris un tour plus troublant quand on a appris le sort réservé à l'édifice. Selon Nunatsiaq News, <cite index="17-5">une entente entre la municipalité, l'Office d'habitation, la régie régionale et le centre de santé permettra d'utiliser le bâtiment comme refuge jusqu'en octobre 2027</cite>. <cite index="17-13">Le protocole prévoit que la municipalité en assumera seule l'exploitation du 5 novembre 2026 au 21 octobre 2027</cite>.

Le besoin est criant. Le maire adjoint a expliqué que <cite index="1-2">25 des 2 600 habitants du village ont besoin d'un lit en refuge chaque nuit</cite>, après la fermeture de l'ancien refuge en septembre pour cause de moisissures. <cite index="17-14">Les utilisateurs du refuge ont dû s'installer dans des tentes derrière le bâtiment</cite>.

Les autorités se veulent rassurantes, mais le message est paradoxal. Après des travaux, dont le remplacement de valves du système de chauffage, l'immeuble sera sécuritaire pour des personnes mobiles, <cite index="17-1">sans toutefois répondre aux normes exigées pour un centre de soins de longue durée</cite>. Pour Nunatsiaq News, <cite index="16-13">l'ensemble donne l'impression que les autorités sanitaires ont évincé des aînés et des résidents en soins de longue durée pour céder leur maison aux sans-abri</cite>. Rien ne démontre pourtant un lien de cause à effet, et le journal le reconnaît en posant la question plutôt qu'en affirmant.

Un problème d'infrastructures laissé en plan

L'éditorial de Nunatsiaq News propose une lecture plus structurelle : <cite index="1-20">des problèmes d'infrastructures sont restés sans solution si longtemps qu'il n'y a plus assez de place pour loger à la fois les aînés vulnérables et les personnes sans abri</cite>. Gadbois en donne un exemple : <cite index="1-21">un projet de la Société d'habitation du Québec pour un établissement de neuf lits a avorté il y a quatre ans, parce que le village avait besoin de plus du double</cite>.

Le responsable de l'Office d'habitation avait lui aussi pointé la cause profonde dès avril : selon CBC, <cite index="11-18">cette perturbation met en lumière un manque de places en soins de longue durée dans le Nord</cite>. Larry Watt reconnaissait d'ailleurs que <cite index="11-9">la résidence n'avait pas été conçue au départ pour des soins hospitaliers ni pour des aînés d'autres communautés, mais que le centre en assure le service faute d'infrastructures</cite>.

Rien n'est réglé pour l'avenir : <cite index="10-8,10-9">une étude préliminaire évalue la faisabilité et l'ampleur d'une remise aux normes de Tusaajiapik, et une estimation des coûts est attendue cet hiver</cite>.

Un schéma connu dans l'Arctique canadien

L'histoire de Kuujjuaq n'est pas isolée. Elle s'inscrit dans un phénomène bien documenté dans l'Inuit Nunangat, la patrie des Inuit du Canada, où les distances, les coûts de construction et la pénurie de personnel qualifié poussent à envoyer les aînés vers le sud.

Le Globe and Mail a décrit, en 2022, comment <cite index="24-9,24-10">le gouvernement du Nunavut transfère depuis des années des aînés nécessitant des soins constants vers une résidence d'Ottawa, parce que le territoire manque de lits et ne dispose d'aucune unité sécurisée pour les cas de démence avancée</cite>. Le quotidien soulignait aussi une logique budgétaire : <cite index="24-14,24-15">un lit dans l'un des rares foyers du territoire peut coûter jusqu'à 325 000 $ par année, contre un peu moins de 200 000 $ pour une place à Ottawa</cite>.

Le poids historique de ces transferts est lourd. Le Globe and Mail rappelait que <cite index="24-17">plusieurs des résidents d'Ottawa sont des locuteurs unilingues de langues inuites qui appartiennent à la génération envoyée dans le sud pour se faire soigner de la tuberculose au milieu du XXe siècle</cite>. Une ancienne politicienne citée par le journal résumait : <cite index="24-18">« Soixante-cinq ans plus tard, ils sont envoyés de nouveau »</cite>.

La pression a fini par produire des réponses politiques. L'ancien ministre fédéral de la Santé, Mark Holland, avait qualifié la situation d'<cite index="26-4">« échec du gouvernement »</cite>, selon CBC, estimant que <cite index="26-18">l'envoi d'aînés hors du territoire « crée de très mauvais résultats de santé »</cite>. Un juge du Nunavut est même allé jusqu'à interdire le transfert d'une femme d'Iqaluit vers Calgary, estimant que <cite index="28-2">le cycle consistant à envoyer des Inuit dans des établissements à des milliers de kilomètres de leur famille et de leur culture « doit être brisé »</cite>.

Le Nunavut a depuis commencé à rapatrier des aînés. Nunatsiaq News a rapporté l'ouverture à Rankin Inlet d'un centre de 24 lits; <cite index="33-8">à l'époque, le ministre de la Santé évoquait 70 aînés nunavummiuts vivant en soins de longue durée hors du territoire</cite>. <cite index="33-10">Des chantiers de 24 et 48 lits sont en cours à Cambridge Bay et à Iqaluit</cite>, mais <cite index="33-11">leur achèvement n'est attendu qu'en 2028 et à la fin de 2029 ou au début de 2030</cite>.

Ce qui reste à éclaircir

Le cas de Tusaajiapik se distingue des transferts du Nunavut sur un point : il ne résulte pas d'un manque chronique de lits seulement, mais de la fermeture d'un établissement existant. Et la gestion de l'information y est au cœur du dossier.

Nunatsiaq News précise que, <cite index="1-24">malgré de nombreuses demandes depuis avril, il n'a obtenu aucune entrevue avec la régie régionale de la santé</cite>. Le journal ajoute que <cite index="1-27">personne n'a été mis à sa disposition pour expliquer pourquoi des dirigeants locaux affirment que le chauffage fonctionne, ni pourquoi les aînés ont déménagé un an avant l'entrée en vigueur des nouvelles exigences sur les gicleurs</cite>.

Trois questions demeurent donc ouvertes : la véritable raison de la fermeture, le coût et le calendrier d'une éventuelle remise aux normes, et la date à laquelle les aînés pourraient revenir dans leur région. Les familles, elles, réclament surtout de la clarté. Selon Nunatsiaq News, <cite index="5-7">elles demandent une meilleure communication et des garanties que leurs proches recevront des soins et un soutien adaptés à leur culture dans le sud</cite>.

Tant que ces réponses n'arrivent pas, le dossier de Kuujjuaq illustre une difficulté plus large : comment garantir à des aînés autochtones des soins dignes, dans leur langue et près des leurs, quand l'infrastructure de base fait défaut sur des territoires isolés.