Premières nations

Le Codex Azcatitlán rentre à Mexico : un prêt qui en dit long sur les restitutions

Conservé à Paris depuis le XIXe siècle, le manuscrit aztèque est exposé au Musée national d'anthropologie de Mexico. Un prêt, pas une restitution : la nuance est tout le dossier.

Le Codex Azcatitlán rentre à Mexico : un prêt qui en dit long sur les restitutions

Il tient dans une vingtaine de feuillets de papier européen, peints à la détrempe par des mains nahuas quelques années à peine après la chute de Tenochtitlan. Le Codex Azcatitlán raconte la migration mythique depuis Aztlán, l'installation dans la vallée de Mexico, la succession des souverains mexicas, puis l'arrivée des Espagnols. C'est l'un des rares documents où des Autochtones du centre du Mexique écrivent leur propre histoire, au moment précis où cette histoire bascule.

Depuis la mi-septembre, ce manuscrit est exposé au Musée national d'anthropologie de Mexico, comme l'a rapporté Courrier international en reprenant la presse mexicaine. C'est un événement : le codex n'avait pas remis les pieds sur le continent américain depuis le XIXe siècle. Mais il faut lire la petite ligne du communiqué. Il s'agit d'un prêt, consenti dans le cadre d'un échange culturel entre Paris et Mexico. Le document repartira. Et c'est justement là que le dossier devient intéressant.

Comment un manuscrit mexica s'est retrouvé sur les quais de Seine

Le Codex Azcatitlán appartient au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France, où il est catalogué parmi les manuscrits mexicains. Son parcours résume assez bien celui de dizaines de codex mésoaméricains dispersés en Europe.

Au XIXe siècle, le savant français Joseph Marius Alexis Aubin réunit au Mexique une collection considérable de documents pictographiques, à une époque où les archives du jeune État mexicain sont mal protégées et où la frontière entre la collecte savante, l'achat opportuniste et la sortie illicite est poreuse. Il rapatrie le tout en France. La collection change ensuite de mains, passe par le collectionneur Eugène Goupil, et finit par entrer dans les collections publiques françaises à la toute fin du siècle. Depuis, elle y est restée.

Ce détail administratif a des conséquences juridiques massives. En France, les collections publiques sont frappées du principe d'inaliénabilité : un objet entré dans le domaine public mobilier ne peut en sortir que par une loi votée au Parlement. C'est ce verrou, et non une quelconque mauvaise volonté d'un conservateur, qui explique pourquoi les demandes mexicaines répétées se heurtent depuis des décennies à une fin de non-recevoir polie. Paris ne dit pas non au Mexique : Paris dit qu'il faudrait changer la loi.

Prêter pour ne pas rendre

Le prêt temporaire est devenu, partout en Europe, l'outil privilégié de gestion des demandes de restitution. Il permet un moment d'émotion collective, des images fortes, une visite officielle réussie — sans transfert de propriété.

La mécanique n'a rien de propre au Mexique. On l'a vue à l'œuvre avec le Vatican, qui a remis à la Grèce trois fragments du Parthénon en les qualifiant de « donation » pontificale plutôt que de restitution, manière élégante de ne pas créer de précédent pour le British Museum. On la retrouve dans la logique du prêt spectaculaire de la tapisserie de Bayeux au Royaume-Uni, annoncé comme un geste d'amitié franco-britannique : l'objet voyage, la propriété ne bouge pas.

Les gouvernements mexicains successifs ont, eux, fait de la circulation des codex un axe de politique étrangère. Lors des commémorations des cinq cents ans de la chute de Tenochtitlan, Mexico a multiplié les demandes auprès des institutions européennes détentrices de manuscrits, avec un succès inégal : des prêts obtenus ici, des refus ailleurs, notamment pour les pièces jugées trop fragiles pour voyager. Le fameux panache de plumes attribué à Moctezuma, conservé à Vienne, reste l'exemple canonique du refus justifié par la conservation — argument technique réel, mais qui sert aussi commodément d'écran à un débat politique.

Autre front mexicain : la lutte contre les ventes aux enchères de pièces préhispaniques, notamment à Paris, où l'Institut national d'anthropologie et d'histoire dénonce régulièrement des adjudications portant sur des objets qu'il considère comme propriété inaliénable de la nation en vertu de la législation mexicaine sur les monuments archéologiques. Les tribunaux français n'ont pas suivi, faute de preuve de sortie illicite postérieure aux conventions internationales. Le résultat est un dialogue de sourds juridique, que le prêt d'un codex vient temporairement adoucir.

Ce que dit l'objet lui-même

Il y a une ironie dans ce parcours. Le Codex Azcatitlán n'est pas un objet sur les Autochtones, c'est un objet fait par des Autochtones. Ses auteurs, formés à la fois à la tradition pictographique nahua et aux conventions européennes apportées par les religieux, y déploient une chronologie, des glyphes toponymiques, des scènes de conquête. On y voit les colonnes espagnoles en marche, accompagnées d'interprètes et d'auxiliaires autochtones, ainsi que des figures souvent effacées du récit officiel, dont un conquistador d'origine africaine.

Autrement dit, ce manuscrit est une source primaire du point de vue des vaincus, produite dans les toutes premières décennies coloniales. Le fait qu'il soit conservé à des milliers de kilomètres des communautés nahuas qui en descendent n'est pas un simple problème logistique de chercheurs. C'est une question de contrôle narratif : qui décide de l'exposer, de le contextualiser, de le traduire, d'en autoriser la reproduction.

La numérisation a partiellement rebattu les cartes. Les grandes bibliothèques européennes ont mis en ligne une bonne partie de leurs fonds mésoaméricains, ce qui donne à des enseignants, des artistes et des chercheurs mexicains un accès qu'ils n'avaient pas il y a vingt ans. Plusieurs spécialistes parlent de « rapatriement numérique ». D'autres y voient un lot de consolation : l'image circule, l'objet reste.

Un débat européen qui n'avance qu'à petits pas

Depuis le rapport commandé en 2018 par la présidence française sur le patrimoine africain, qui recommandait des restitutions rapides, la France a procédé par lois d'exception — pour une série d'objets rendus au Bénin et un sabre au Sénégal — puis par une loi-cadre permettant le retour de restes humains. Les biens culturels non humains, eux, continuent de relever du cas par cas parlementaire. Les Pays-Bas et l'Allemagne ont avancé plus vite sur les bronzes du Bénin, mais l'affaire a démontré autre chose : une fois le transfert de propriété acté, la question de savoir à qui revient réellement l'objet — l'État, une autorité traditionnelle, une communauté — devient elle-même un enjeu politique.

Pour les peuples autochtones des Amériques, du Mexique à l'Amazonie, ces épisodes envoient un signal ambivalent. Les États réclament, négocient et exposent. Les communautés concernées ne sont pas toujours à la table. Un codex nahua exposé dans un musée national de la capitale reste un objet nationalisé, intégré à un récit d'État sur les origines — ce qui n'est pas la même chose qu'un patrimoine restitué à des descendants identifiés.

Ce qu'il faut surveiller

L'exposition de Mexico se terminera, et le Codex Azcatitlán reprendra l'avion vers Paris. La vraie question est de savoir si ce prêt ouvre un processus ou le referme. Les précédents européens montrent deux voies possibles : le prêt répété, qui institutionnalise le statu quo en le rendant supportable, ou le prêt de longue durée renouvelable, qui finit par ressembler à une restitution de fait sans le dire.

Entre-temps, un principe s'installe lentement dans le droit international du patrimoine : les sources qui racontent l'histoire d'un peuple devraient être accessibles à ce peuple. Le Codex Azcatitlán, rentré pour quelques mois, en est l'illustration la plus éloquente — et la plus provisoire.