Intelligence artificielle

Le Pentagone obtient le feu vert d’une cour d’appel pour écarter Anthropic des contrats de défense

Une cour d’appel fédérale autorise Washington à traiter Anthropic comme un risque pour la chaîne d’approvisionnement. C’est un précédent majeur dans les rapports entre l’État américain et les laboratoires d’IA.

Le Pentagone obtient le feu vert d’une cour d’appel pour écarter Anthropic des contrats de défense

Une cour d’appel fédérale américaine a donné raison vendredi à l’administration Trump. Le Département de la Défense peut désigner Anthropic, l’entreprise derrière les modèles d’intelligence artificielle Claude, comme un « risque pour la chaîne d’approvisionnement » et l’exclure des contrats militaires. Selon Business Insider, le gouvernement peut désormais mettre l’entreprise sur une liste noire pour l’ensemble des contrats du Pentagone. Le Globe and Mail précise que la décision permet de retirer les modèles Claude des systèmes gouvernementaux et d’interdire l’usage des produits d’Anthropic pour tout travail lié à la Défense. Le site brésilien G1 résume la situation : Anthropic reste considérée par le Pentagone comme un risque pour la sécurité nationale et demeure empêchée de conclure des contrats militaires.

Pour la première fois, un laboratoire d’IA américain de premier plan est traité par son propre gouvernement avec un outil habituellement réservé à des fournisseurs jugés liés à des puissances hostiles.

Ce que permet concrètement la désignation

La notion de « risque pour la chaîne d’approvisionnement » vient du droit américain des marchés publics de défense. Elle permet au Pentagone d’écarter un fournisseur, ou les produits qui intègrent sa technologie, lorsqu’il estime que leur présence dans ses systèmes pourrait compromettre des missions ou des données sensibles. Ce type de mécanisme a surtout servi contre des équipementiers de télécommunications ou des fabricants de logiciels soupçonnés de liens avec des États étrangers.

D’après les comptes rendus du Globe and Mail et de Business Insider, les conséquences pratiques sont de trois ordres :

  • Retrait des systèmes existants. Les modèles Claude déjà déployés dans l’appareil de défense doivent être désactivés et remplacés.
  • Exclusion des nouveaux marchés. Anthropic ne peut plus soumissionner ni être retenue pour des contrats militaires.
  • Effet en cascade sur les sous-traitants. L’interdiction vise l’usage des produits d’Anthropic pour les travaux de la Défense. Un intégrateur qui a bâti un outil sur Claude pour un client militaire devra donc changer de modèle ou renoncer au contrat.
  • Ce troisième volet est sans doute le plus lourd. Au cours des dernières années, Anthropic avait fait une entrée remarquée dans l’écosystème de la sécurité nationale. En 2024, l’entreprise avait annoncé un partenariat avec Palantir et Amazon Web Services pour rendre Claude accessible dans des environnements classifiés. Elle avait ensuite lancé des versions de ses modèles destinées aux agences gouvernementales. À l’été 2025, elle figurait parmi les entreprises retenues par le bureau de l’IA du Pentagone pour des contrats de prototypage, aux côtés d’OpenAI, de Google et de xAI. C’est cette intégration, directe et indirecte, que la désignation vient défaire.

    Aux origines du bras de fer

    Le conflit ne porte pas sur une défaillance technique. Selon les comptes rendus publiés au moment où la crise a éclaté, plus tôt cette année, il est né d’un désaccord sur les conditions d’utilisation. Anthropic refusait que ses modèles servent à la surveillance de masse de la population américaine ou à des systèmes d’armes entièrement autonomes. Le Pentagone exigeait de pouvoir employer ces outils pour toute fin légale. L’administration a alors riposté par la désignation de risque, puis par l’ordre donné aux agences fédérales de cesser d’utiliser les produits de l’entreprise. Anthropic a contesté ces mesures devant les tribunaux, en y voyant des représailles contre une entreprise qui défendait ses politiques d’usage.

    L’arrêt rendu vendredi tranche, à ce stade, en faveur de l’exécutif. Les dépêches disponibles ne détaillent pas l’ensemble du raisonnement de la cour. Mais l’issue est claire : les juges ne se sont pas opposés à ce que le gouvernement exerce sa prérogative en matière d’achats de défense, domaine où les tribunaux américains accordent traditionnellement une large déférence au pouvoir exécutif.

    Un précédent pour tous les laboratoires d’IA

    La portée de la décision dépasse largement Anthropic. Jusqu’ici, les laboratoires d’IA négociaient avec l’État américain comme n’importe quel fournisseur : ils pouvaient fixer des limites d’utilisation, et le client acceptait ou allait voir ailleurs. En validant l’usage d’un instrument de sécurité nationale contre une entreprise qui a refusé certaines conditions, la cour change ce rapport de force.

    Le message adressé à l’industrie est limpide. Une entreprise qui impose des lignes rouges éthiques à l’armée s’expose non seulement à perdre un client, mais aussi à être étiquetée comme une menace. Cette étiquette peut ensuite la couper de tout un réseau de partenaires. Pour les laboratoires qui ont bâti leur image sur la sécurité de l’IA, c’est un dilemme nouveau : maintenir des restrictions au risque de l’exclusion, ou les assouplir pour rester dans le marché public le plus lucratif du monde.

    Le précédent intéresse aussi les juristes. Un outil conçu pour se protéger de fournisseurs étrangers suspects sert ici contre une entreprise américaine, pour un différend qui porte sur des principes d’usage plutôt que sur une vulnérabilité ou une ingérence. La question de savoir si ce détournement de finalité est légitime reste au cœur du litige.

    Les prochaines étapes judiciaires

    La décision d’une formation de cour d’appel n’est pas nécessairement le dernier mot. Plusieurs voies restent ouvertes à Anthropic :

  • Une nouvelle audition en formation plénière (en banc). L’entreprise peut demander que l’ensemble des juges de la cour réexamine l’affaire. Ces demandes sont rarement accordées, sauf lorsqu’une question de principe importante est en jeu.

  • Un recours devant la Cour suprême. Anthropic peut déposer une requête en certiorari. La Cour choisit elle-même les dossiers qu’elle entend, mais l’affaire soulève des questions inédites sur les pouvoirs de l’exécutif face aux entreprises technologiques.

  • La suite du procès sur le fond. Si la décision d’appel porte sur des mesures provisoires, le dossier retourne devant le tribunal de première instance, où les arguments sur les représailles et la liberté d’expression pourront être débattus plus complètement.

Entre-temps, la désignation produit ses effets. Même une victoire ultérieure d’Anthropic ne réparerait pas facilement les parts de marché perdues auprès d’intégrateurs qui auront migré vers d’autres modèles.

Les concurrents et les sous-traitants en première ligne

Pour les rivaux d’Anthropic, l’espace libéré est considérable. OpenAI, Google, xAI et Microsoft, qui ont tous des relations avec l’appareil fédéral américain, sont les candidats naturels pour remplacer Claude dans les systèmes de défense. Le moment coïncide avec une accélération de l’offensive commerciale de Microsoft. Selon NDTV, l’entreprise vient de remanier Copilot avec un outil de programmation et un agent autonome toujours actif, dans une course qui la met directement en concurrence avec ChatGPT et Claude.

Pour les sous-traitants de la défense, la décision entraîne un chantier immédiat. Ils doivent recenser tous les outils qui s’appuient sur Claude, que ce soit pour l’analyse de documents, la programmation ou le traitement du renseignement. Ils doivent ensuite planifier les remplacements et vérifier leur conformité contractuelle. Les grandes firmes qui revendent des modèles d’IA à travers leurs propres plateformes devront aussi démontrer qu’elles cloisonnent l’accès à Claude pour leurs clients militaires. Les coûts de transition et les délais pourraient être substantiels.

Sur le plan commercial, Anthropic conserve sa clientèle civile, qui constitue l’essentiel de ses revenus. Le risque tient plutôt à la réputation. Des clients privés sensibles aux signaux de Washington, notamment dans les secteurs réglementés, pourraient hésiter à dépendre d’un fournisseur que le gouvernement qualifie de risque pour la sécurité nationale.

Un débat qui se joue aussi sur la scène internationale

L’affaire survient au moment où la gouvernance militaire de l’IA s’invite dans la diplomatie. G1 rapporte que Xi Jinping a déclaré, lors de sa présence à la Maison-Blanche, que la Chine et les États-Unis ont la responsabilité de maintenir l’intelligence artificielle sous contrôle humain. La formule rejoint, en apparence, l’une des lignes rouges qu’Anthropic refusait d’abandonner : l’exclusion des armes pleinement autonomes.

Le contraste est frappant. À Washington, le débat sur les limites éthiques de l’IA militaire se règle devant les tribunaux, entre un gouvernement qui revendique une liberté d’usage totale et une entreprise qui voulait fixer des bornes. La décision de vendredi ne dit pas qui avait raison sur le fond. Elle établit toutefois qu’aux États-Unis, du moins pour l’instant, c’est l’État qui fixe les conditions, et que le coût d’un refus peut être l’exclusion pure et simple.