Robotique

Meta et Fourier : un humanoïde bâti à Shanghai, en pleine tempête réglementaire américaine

Meta a conçu en trois mois un prototype humanoïde, « Max », avec le Chinois Fourier. Un pari logiciel qui se heurte aux restrictions américaines sur les robots chinois.

Meta et Fourier : un humanoïde bâti à Shanghai, en pleine tempête réglementaire américaine

Meta, la maison mère de Facebook, a un corps pour son intelligence artificielle. Selon The Information, reprise par Reuters, l'entreprise a bâti un prototype de robot humanoïde avec la société chinoise Fourier et travaille déjà à une seconde version. L'annonce, tombée samedi, a été relayée en quelques heures par la presse technologique mondiale, de YourStory à Mon Carnet en passant par KultureGeek. Derrière le coup d'éclat se dessine surtout un dossier de géopolitique industrielle : comment un géant américain construit-il un robot dans un pays que Washington vient de fermer à ce type de machines?

Ce que l'on sait de « Max »

Le prototype porte le nom interne de « Max ». D'après The Next Web, qui résume l'enquête de The Information, il pèse environ 48 kg et a été mis au point en environ trois mois. Selon Dataconomy, il mesure à peu près 1,5 m. Il embarque la puce Jetson Thor de Nvidia, des haut-parleurs, un visage capable de reproduire des expressions humaines et des mains à cinq doigts qui saisissent de petits objets comme des bouteilles ou des jouets, selon les informations rapportées par Wire Israel.

L'équipe de Meta ne s'est pas contentée de passer commande. Toujours d'après Dataconomy, Li-Chen Miller, vice-présidente produit pour la robotique chez Meta, a passé près de deux mois dans l'usine shanghaïenne de Fourier. Le robot a été montré à certains employés lors d'un sommet interne sur la robotique, à la fin d'août. Selon BigGo Finance, la deuxième génération est en chantier depuis septembre.

Sur la finalité, Meta se montre prudent. L'entreprise affirme que la collaboration relève de la recherche et de l'expérimentation internes et qu'elle n'a aucun projet de vente de ces robots. Aucune date de lancement n'a été fixée pour un produit humanoïde, précise Dataconomy.

Fourier, un partenaire venu de la réadaptation

Fourier n'est pas un nom familier du grand public, mais le profil de l'entreprise explique ce choix. Fondée en 2015 à Shanghai, elle a d'abord fabriqué des exosquelettes et des robots de rééducation. Selon TMTPost, ses produits de réadaptation sont déployés dans plus de 2 000 établissements, dans plus de 40 pays. Son premier humanoïde, le GR-1, présenté en 2023, a été décrit par la même source comme le premier humanoïde chinois à atteindre la production en série.

Son modèle le plus récent, le GR-3, dévoilé en août 2025, mesure 165 cm pour 71 kg, compte 55 degrés de liberté et fonctionne avec deux batteries remplaçables à chaud, pour environ trois heures d'autonomie continue, toujours selon TMTPost. Fourier le présente comme un « robot de soins », pensé pour la compagnie et l'accompagnement, notamment des personnes âgées. Le GR-3 est vendu plus de 200 000 yuans (environ 27 500 dollars américains), a précisé la direction à l'époque, et cible d'abord les clients institutionnels plutôt que les foyers.

Cette orientation colle aux exigences de Meta. D'après Interesting Engineering, l'entreprise recherche surtout l'interaction avec les humains : reconnaissance vocale, gestes, contact visuel. Le robot est décrit par Bosworth, directeur technique de Meta, comme l'incarnation physique de Muse, l'agent d'IA grand public du groupe, rapporte KuCoin News en citant le Wall Street Journal.

Un pari logiciel, pas un pari de quincaillerie

Ce partenariat s'inscrit dans une stratégie annoncée depuis plus d'un an. En septembre 2025, Andrew Bosworth qualifiait les humanoïdes de pari « de la taille de la réalité augmentée » et affirmait que le matériel n'était pas le point dur. « Le goulot d'étranglement, c'est le logiciel », disait-il à The Verge, selon le compte rendu de TechBuzz. L'idée : devenir à la robotique ce qu'Android est aux téléphones, en concédant sous licence une plateforme logicielle à d'autres fabricants.

Cette ambition s'appuie sur une organisation déjà en place. Selon MediaPost, une division robotique a été créée au sein de Reality Labs, dirigée par Marc Whitten, ancien patron de Cruise, la filiale de conduite autonome de General Motors. Le laboratoire de superintelligence de Meta travaille de son côté à un « modèle du monde » capable de simuler la physique de la manipulation fine, d'après TechBuzz. En mai, Meta a aussi acquis Assured Robot Intelligence, une jeune pousse qui développe des modèles d'IA aidant les robots à comprendre et à s'adapter au comportement humain, rapporte Investing.com.

Dans ce schéma, acheter le corps à un partenaire expérimenté a une logique évidente : on économise des années de mise au point mécanique pour concentrer les efforts sur le « cerveau ». Les mains à cinq doigts de Max sont d'ailleurs un choix pragmatique, dans la ligne de Bosworth, qui jugeait inutile de viser les 23 degrés de liberté par main revendiqués par Tesla pour Optimus.

Pourquoi Shanghai? La réponse tient à la chaîne d'approvisionnement

Le porte-parole de Meta l'a reconnu à demi-mot : dans un contexte où certains composants sont difficiles à obtenir aux États-Unis, l'entreprise fait face aux mêmes défis que toute l'industrie. Le constat est partagé. Selon une enquête du Wall Street Journal résumée par DroneXL, les humanoïdes américains les plus en vue, dont Optimus de Tesla et les robots de Figure AI, dépendent fortement de composants fabriqués en Chine : moteurs, réducteurs, capteurs, aimants. Morgan Stanley estime que cette chaîne d'approvisionnement pourrait réduire jusqu'aux deux tiers le coût de fabrication d'un humanoïde.

Les volumes confirment l'écart. D'après RobotToday, Unitree a déclaré plus de 5 500 unités et AgiBot 5 168, alors que Tesla, Figure et Agility en auraient livré environ 150 chacun. Pour une entreprise qui veut tester vite des itérations matérielles, la proximité des fournisseurs de Shanghai ou de Shenzhen compte. Selon BigGo Finance, Meta recrute d'ailleurs des profils liés à la fabrication dans ces deux villes.

Le choc avec Washington

C'est là que le dossier se complique. Fin juillet, la Federal Communications Commission a interdit l'importation de nouveaux humanoïdes, chiens robots et onduleurs de fabrication chinoise, invoquant des risques pour la cybersécurité et la sécurité nationale, rapporte Al Jazeera. Les règles s'appliquent aux modèles qui n'étaient pas encore autorisés à la vente aux États-Unis. Selon CNN, cité par Shattered, Unitree, le plus grand fabricant chinois, a de plus été ajouté en juin à une liste noire d'entreprises liées à l'armée chinoise.

Le cas de Meta est plus subtil, car il s'agit de recherche interne. Mais TipRanks souligne un autre durcissement : la FCC a proposé en août de ramener de 4 000 à 40 unités l'exemption d'importation pour certains appareils restreints, ce qui compliquerait l'entrée de robots chinois aux États-Unis pour des essais. Le même article note que Meta recrute en Chine en vue d'une éventuelle production, malgré ces risques.

Il faut distinguer les faits des projections. Plusieurs analystes évoquent déjà des lettres de parlementaires américains sur la gestion des données et le rôle de Fourier, ou une seconde version assemblée aux États-Unis ou à chaîne mixte; ce sont des scénarios, pas des annonces. Même chose pour l'expiration, en novembre 2026, d'une trêve sur les contrôles à l'exportation entre Washington et Pékin, mentionnée par des sources agrégées de qualité inégale et qu'il vaut mieux vérifier avant de s'y fier.

La question des données, angle mort du débat

Un robot domestique équipé de caméras, de micros et d'un visage qui lit les expressions collecterait des données intimes au cœur des foyers. Inside AI rappelle que le bilan de Meta en matière de gestion des données suscite déjà des critiques de la part des régulateurs européens et américains, et qu'un robot ménager relèverait considérablement les enjeux. Ajoutez un partenaire industriel chinois, et la sensibilité politique monte d'un cran, même si rien n'indique à ce stade que des données transitent par Fourier.

Ce qui change, et ce qui ne change pas

Premier enseignement : la bataille des humanoïdes se joue autant dans les chaînes logistiques que dans les laboratoires d'IA. Meta, avec ses milliards investis dans Reality Labs, choisit l'efficacité industrielle là où les règles américaines la rendent de plus en plus risquée. Le groupe ne vend rien, ne promet rien, et garde ainsi la liberté de manœuvre.

Deuxième enseignement : Fourier gagne une validation symbolique considérable. Selon le site spécialisé Robots International, l'entreprise a levé environ 110 millions de dollars américains lors de sa série E; être choisie par l'une des plus grandes entreprises d'IA du monde renforce son crédit face à Unitree ou UBTech.

Troisième enseignement, plus prudent : Max est un prototype interne, sans calendrier commercial. Entre un robot qui saisit un jouet en laboratoire et un assistant fiable qui, selon la formule de Bosworth, sort des clés d'une poche, il reste un gouffre logiciel que personne n'a comblé. Les prochaines étapes à surveiller sont la réaction du Congrès, la nature exacte de la seconde version et la position de la FCC sur les essais de matériel chinois. Les réponses diront si l'« Android de la robotique » peut vraiment naître à cheval sur deux superpuissances en froid.