Les gouvernements du monde entier ont multiplié, ces dernières années, les promesses de réduction des émissions de méthane. Une nouvelle étude dirigée par des chercheurs de l'Institut international pour l'analyse des systèmes appliqués (IIASA) et cosignée par des collègues du Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) tente de mesurer ce que ces promesses donneraient si elles étaient appliquées jusqu'au bout. Le verdict, relayé par Phys.org, est contrasté : la trajectoire changerait de sens, mais sans atteindre la cible que la communauté internationale s'est fixée.
Ce que dit l'étude
Selon les résumés publiés par Phys.org, les auteurs concluent que, si les États mettaient pleinement en œuvre leurs plans de réduction du méthane, les émissions mondiales de ce gaz baisseraient de 11 % entre 2020 et 2030. Cette baisse suffirait à inverser la tendance actuelle, qui est à la hausse. C'est un résultat non négligeable : depuis plusieurs années, les concentrations atmosphériques de méthane progressent, et rien n'indiquait jusqu'ici que les engagements pris suffiraient à faire basculer la courbe.
Mais la même analyse précise que cette réduction de 11 % ne permettrait pas d'atteindre l'objectif du Pacte mondial sur le méthane (Global Methane Pledge). Lancé en 2021 lors de la conférence sur le climat de Glasgow, ce pacte vise une réduction de 30 % des émissions anthropiques de méthane d'ici 2030, par rapport aux niveaux de 2020. L'écart entre 11 % et 30 % est considérable : même dans le scénario où chaque gouvernement tiendrait parole, il resterait près des deux tiers du chemin à parcourir.
Il faut préciser un point de méthode. Les éléments dont nous disposons sur cette étude proviennent du résumé diffusé par Phys.org ; nous n'avons pas pu en consulter le détail chiffré, secteur par secteur ou pays par pays. Les lecteurs qui voudront évaluer la robustesse des hypothèses devront se reporter à la publication elle-même.
Pourquoi le méthane compte autant
Le méthane est le deuxième gaz à effet de serre d'origine humaine en importance après le dioxyde de carbone. Sa particularité tient à sa durée de vie dans l'atmosphère : elle est d'environ une douzaine d'années, bien plus courte que celle du CO₂, qui persiste durant des siècles. En contrepartie, sur une période de vingt ans, son pouvoir de réchauffement est de l'ordre de quatre-vingts fois supérieur à celui du CO₂, à masse égale, selon les estimations couramment citées par les organismes scientifiques.
Cette combinaison explique l'intérêt stratégique de ce gaz. Réduire le méthane produit un effet relativement rapide sur le rythme du réchauffement, là où les efforts sur le CO₂ ne se feront pleinement sentir que sur des décennies. De nombreux scientifiques le présentent comme un levier de « freinage d'urgence » : il ne remplace pas la décarbonation de l'économie, mais il peut gagner du temps et limiter les pointes de température à court terme.
Les sources de méthane sont aussi très diverses. Elles incluent l'agriculture (l'élevage de ruminants et la riziculture), le secteur des énergies fossiles (fuites et torchage dans la production de pétrole et de gaz, mines de charbon) et la gestion des déchets (décharges, eaux usées). Chacune appelle des solutions différentes, et celles-ci n'ont ni le même coût ni la même facilité de mise en œuvre.
Un pacte ambitieux, une application inégale
Le Pacte mondial sur le méthane est né d'une initiative conjointe des États-Unis et de l'Union européenne, rejoints depuis par une centaine de pays. Il est volontaire : il n'impose aucune contrainte juridique, et chaque signataire reste maître de la manière dont il compte contribuer à l'effort collectif. C'est précisément ce qui rend l'exercice de l'étude pertinent. Entre l'ambition affichée et les plans nationaux déposés, un écart peut se creuser, et il peut s'aggraver encore lorsque les plans ne sont pas appliqués intégralement.
Le chiffre de 11 % repose donc sur une hypothèse favorable : celle d'une mise en œuvre complète. Dans la pratique, les retards réglementaires, le manque de financement, les difficultés de mesure et les changements de priorités politiques font souvent dévier les trajectoires réelles des trajectoires prévues. Si l'objectif de 30 % est hors d'atteinte avec une exécution parfaite des plans actuels, il l'est a fortiori avec une exécution partielle.
Les leviers pour combler l'écart
Le constat de l'étude ne signifie pas que la cible soit inatteignable en soi, mais qu'elle suppose d'aller plus loin que les plans actuels. Plusieurs pistes reviennent de façon constante dans la littérature scientifique et dans les rapports des organismes internationaux.
Le secteur des énergies fossiles est généralement considéré comme celui où les réductions sont les plus rapides et les moins coûteuses : détecter et colmater les fuites, interdire le torchage de routine, capter le gaz des mines de charbon. Dans bien des cas, le méthane récupéré peut être vendu, ce qui réduit le coût net de ces mesures. Les technologies de détection par satellite et par drone ont aussi nettement progressé, ce qui facilite la vérification des engagements.
L'agriculture est plus délicate. Les émissions y sont diffuses, liées à des pratiques ancrées et à des enjeux de sécurité alimentaire. Les options existent (gestion du fumier, alimentation du bétail, gestion de l'eau dans les rizières), mais leur déploiement à grande échelle demande des incitations, de la formation et du financement, notamment dans les pays à revenu faible ou intermédiaire.
Les déchets, enfin, offrent des gains substantiels grâce à la captation du biogaz dans les décharges et à la réduction des déchets organiques enfouis. Là encore, l'investissement initial et la capacité des administrations locales pèsent lourd dans l'équation.
Ce que l'étude change dans le débat
La portée de ce travail est double. D'une part, il apporte une preuve encourageante : les engagements actuels, s'ils sont tenus, suffisent à renverser la dynamique de hausse. Ce n'est pas anodin dans un contexte où les concentrations de méthane atteignent des niveaux records. D'autre part, il rappelle que la distance entre la promesse mondiale et la réalité des plans nationaux demeure large, et que l'écart ne se comblera pas sans engagements plus ambitieux.
Pour les négociateurs, le message est clair : il ne suffit pas de réaffirmer l'objectif de 2030, il faut rehausser les contributions nationales, élargir le nombre de pays qui en déposent et renforcer les mécanismes de mesure, de déclaration et de vérification. Pour les observateurs, c'est aussi un rappel que les gains rapides sur le méthane ne dispensent pas d'agir sur le CO₂, mais qu'ils offrent une marge de manœuvre précieuse à court terme.
Reste à voir comment ces conclusions seront reçues par les gouvernements, et si elles nourriront de nouveaux engagements lors des prochaines échéances climatiques internationales. L'étude de l'IIASA et du PNUE ne tranche pas cette question politique, mais elle fournit un chiffre, 11 % contre 30 %, qui servira de point de repère au débat.
