La rentrée collégiale 2026 au Bas-Saint-Laurent raconte deux histoires difficilement conciliables. À une centaine de kilomètres l'un de l'autre, deux établissements publics vivent des trajectoires opposées : le Cégep de Matane enregistre le plus faible nombre d'étudiants de son histoire, tandis que le Cégep de Rimouski, avec ses composantes de l'Institut maritime du Québec (IMQ) et du Centre matapédien d'études collégiales, accueille environ 2 900 personnes, soit 5 % de plus que l'an dernier.
Ce contraste n'est pas un simple accident statistique. Il découle en grande partie d'un même choc réglementaire — le resserrement fédéral et québécois de l'accueil des étudiants internationaux — dont les effets varient radicalement selon la composition de la population étudiante de chaque établissement. Là où l'international représentait une bouée de sauvetage démographique, la coupure fait mal. Là où le recrutement demeure majoritairement québécois, la vague passe presque inaperçue.
Matane : quand la stratégie internationale devient un talon d'Achille
Radio-Canada rapportait cette semaine, dans un reportage de Jean-François Deschênes, que le nombre d'étudiants au Cégep de Matane poursuit sa chute et n'a jamais été aussi bas. Le plus petit cégep de la province est frappé de plein fouet par les nouvelles règles contraignantes encadrant l'admission des étudiants internationaux. La direction, indique le diffuseur public, ne baisse pas les bras et mise désormais sur le recrutement québécois pour assurer l'avenir de l'établissement.
Pour comprendre l'ampleur du recul, il faut revenir en arrière. Depuis une quinzaine d'années, le Cégep de Matane s'était bâti une réputation enviable de champion de l'internationalisation. Ses programmes en tourisme, en informatique, en gestion et surtout son Centre matapédien... pardon, son offre en animation 3D et en design de jeux vidéo attiraient des cohortes venues de France, d'Afrique de l'Ouest et du Maghreb. À certaines sessions, la proportion d'étudiants internationaux frôlait ou dépassait le tiers de l'effectif total, une situation exceptionnelle dans le réseau collégial public québécois. Cette clientèle permettait littéralement de maintenir ouverts des programmes qui, sur la seule base du bassin local, n'auraient jamais atteint le seuil de viabilité.
C'est précisément cette dépendance qui se retourne aujourd'hui contre l'établissement. En janvier 2024, Ottawa a instauré un plafond national sur les permis d'études, doublé d'une exigence nouvelle : la lettre d'attestation provinciale (LAP), sans laquelle Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) refuse tout traitement de demande. Le fédéral a ensuite réduit encore la cible pour 2025, et le gouvernement du Québec a de son côté fixé des seuils par établissement, en plus de resserrer les exigences financières et linguistiques. Résultat : même un cégep qui reçoit des candidatures ne peut plus nécessairement les convertir en inscriptions.
À cela s'ajoute la lenteur, voire les refus en cascade, du traitement des permis d'études dans certains bureaux consulaires. Plusieurs établissements régionaux ont rapporté, ces deux dernières années, des taux de refus supérieurs à 50 % pour des candidats admis et parfois déjà inscrits. Pour un cégep de la taille de Matane, une centaine de refus, c'est une saignée.
Rimouski : la croissance amène ses propres pressions
À l'autre bout du spectre, le Cégep de Rimouski affiche une santé démographique que bien des établissements régionaux lui envient. Radio-Canada, dans un reportage d'Émie Bélanger, précise que près de 2 900 étudiants fréquentent cet automne le campus rimouskois, l'IMQ et le Centre matapédien d'études collégiales à Amqui — une hausse de 5 % sur un an.
Cette progression s'explique par plusieurs facteurs convergents. L'IMQ demeure un établissement unique au Canada francophone pour la formation en navigation, en génie mécanique de marine et en plongée professionnelle, avec un rayonnement pancanadien et international qui ne dépend pas des mêmes dynamiques que les programmes préuniversitaires. Rimouski bénéficie aussi de son statut de véritable ville universitaire et collégiale — avec l'UQAR, l'Institut maritime, le Centre de recherche sur les biotechnologies marines et l'ISMER — qui en fait un pôle d'attraction pour les jeunes de tout l'est du Québec, y compris de la Gaspésie et de la Côte-Nord.
Mais la croissance n'est pas gratuite. Le même reportage souligne que la hausse de la population étudiante fait grimper les besoins, notamment en services adaptés. C'est une tendance lourde documentée à l'échelle du réseau : la Fédération des cégeps estime que le nombre d'étudiants en situation de handicap — troubles d'apprentissage, TDAH, troubles du spectre de l'autisme, santé mentale — a explosé depuis quinze ans, passant de quelques milliers à plus de 30 000 dans l'ensemble du réseau collégial. Les enveloppes budgétaires dédiées n'ont pas suivi au même rythme, ce qui se traduit par des listes d'attente pour obtenir un plan d'intervention, des délais pour les évaluations diagnostiques et une pression accrue sur les conseillers en services adaptés et les professionnels de l'aide à la réussite.
Autrement dit, le cégep qui va bien fait face à un problème de capacité, pendant que celui qui va mal fait face à un problème de survie de son offre.
L'enjeu réel : la main-d'œuvre et l'occupation du territoire
On aurait tort de réduire cette histoire à une querelle de chiffres entre deux villes. Au Bas-Saint-Laurent, le cégep est un des derniers grands équipements structurants qui retiennent les jeunes au-delà de 17 ans. Chaque programme fermé faute d'inscriptions, c'est une filière de formation qui disparaît d'un bassin de population — et une entreprise locale qui devra désormais recruter à Québec, à Lévis ou à l'étranger.
La région vit déjà une pression démographique sévère. L'Institut de la statistique du Québec projette pour le Bas-Saint-Laurent un vieillissement plus rapide que la moyenne provinciale et une croissance de population quasi nulle, voire négative dans certaines MRC. La Matanie et La Matapédia figurent parmi les territoires les plus exposés. Dans ce contexte, un cégep qui perd des étudiants n'est pas seulement un établissement en difficulté : c'est un signal avancé de dévitalisation.
Les employeurs régionaux le savent. Le Journal l'Horizon rapportait cette semaine les inquiétudes du député de Rimouski–La Matapédia, Maxime Blanchette-Joncas, quant aux effets du conflit tarifaire avec l'administration américaine sur l'économie régionale. Radio-Canada documentait de son côté la crainte de l'endettement chez les entreprises bas-laurentiennes face à la guerre commerciale. Dans une région dont l'économie repose largement sur la transformation du bois, l'agroalimentaire, l'éolien et le maritime, la double contrainte — moins de main-d'œuvre formée localement, plus de pression sur les marges — devient explosive.
Et les signaux de fragilité ne se limitent pas au collégial. Le Journal Le Soir rapportait que les représentants syndicaux du Centre de services scolaire des Phares dénoncent « des chaises vides » à l'aube de la rentrée, faute de personnel. Quand le primaire et le secondaire manquent d'adultes et que le collégial manque de jeunes, c'est toute la chaîne de formation régionale qui vacille.
Les stratégies de reconquête : réalistes?
La direction du Cégep de Matane, selon Radio-Canada, mise désormais sur le recrutement québécois. Concrètement, cela signifie plusieurs chantiers.
D'abord, la promotion des programmes distinctifs auprès des élèves du secondaire de l'extérieur de la région. Matane offre des formations que peu d'établissements possèdent, notamment en photographie et en animation numérique. C'est une carte à jouer, mais elle suppose de convaincre un jeune de Montréal ou de Sherbrooke de déménager à 600 kilomètres de chez lui.
Ensuite, l'hébergement. Les cégeps régionaux qui réussissent leur recrutement hors territoire sont généralement ceux qui offrent des résidences abordables et de qualité. Le gouvernement du Québec a annoncé au cours des dernières années des investissements dans les résidences étudiantes collégiales en région; l'ampleur réelle du déploiement à Matane reste à confirmer.
Troisièmement, les partenariats avec les entreprises locales : alternance travail-études, bourses, engagements d'embauche. Dans la Matanie, les secteurs éolien, manufacturier et touristique ont un intérêt direct à cofinancer la formation.
Enfin, la question politique. Plusieurs voix dans le réseau collégial réclament un mécanisme de financement plancher garanti pour les petits cégeps, indépendant du nombre d'inscriptions, sur le modèle de ce qui existe partiellement pour les établissements en région éloignée. Sans cela, la logique de financement à l'étudiant condamne mécaniquement les plus petits.
Ce qu'il faut surveiller
Trois échéances méritent l'attention dans les prochains mois. La confirmation des effectifs officiels au 20 septembre, date de référence du ministère de l'Enseignement supérieur, qui permettra de mesurer précisément l'ampleur du recul matanais et de la hausse rimouskoise. Les décisions ministérielles sur les seuils d'admission d'étudiants internationaux pour 2027, qui détermineront si Matane peut espérer un rebond ou doit planifier une décroissance durable. Et l'annonce éventuelle de fermetures ou de suspensions de programmes, geste toujours douloureux et rarement réversible.
Entre les deux, une évidence : le Bas-Saint-Laurent n'a pas un problème collégial, il en a deux, et ils exigent des réponses opposées. Financer la croissance à Rimouski, protéger la masse critique à Matane. Le réseau public a rarement été aussi mal outillé pour faire les deux en même temps.
