Le message est devenu un réflexe presque unanime dans les entreprises exportatrices du Saguenay–Lac-Saint-Jean : achetez québécois. Radio-Canada rapportait cette semaine que les dirigeants de Bilodeau Canada, à Normandin, et de Chantiers Chibougamau, dont les installations desservent aussi le Nord-du-Québec et la région, recommandent aux consommateurs de privilégier les produits d'ici pour amortir le choc des nouveaux tarifs américains. De son côté, TVA Nouvelles constatait que le contexte commercial pousse effectivement des consommateurs de la région à scruter la provenance de ce qu'ils mettent dans leur panier.
Le geste est réel, la solidarité est palpable. Mais une question s'impose, et elle est arithmétique avant d'être politique : une région dont la prospérité repose depuis un siècle sur l'exportation de matières transformées peut-elle réellement se replier sur son marché intérieur?
Deux entreprises, deux expositions très différentes
Chantiers Chibougamau est l'un des joueurs les plus visibles du bois d'ingénierie au Québec. L'entreprise familiale, fondée en 1961, transforme l'épinette noire du Nord québécois en poutrelles, en bois lamellé-collé et en lamellé-croisé (CLT) sous la marque Nordic Structures, avec des installations à Chibougamau et à Landrienne. Une part substantielle de sa production structurale trouve preneur aux États-Unis, notamment dans les grands projets de construction en bois massif de la côte Est américaine. Ses produits de charpente sont doublement exposés : d'abord aux droits compensateurs et antidumping que Washington applique au bois d'œuvre résineux canadien depuis 2017, puis aux tarifs plus récents imposés au nom de la sécurité nationale.
L'ampleur du problème n'a rien d'anecdotique. Le département américain du Commerce a resserré à plusieurs reprises ses taux au cours des dernières années, et le cumul des mesures a fait grimper les prélèvements imposés aux producteurs canadiens à des niveaux inédits depuis le début du conflit — bien au-delà des taux à un chiffre du début du cycle. Pour un producteur québécois, chaque camion qui franchit la frontière voit sa marge amputée avant même d'avoir livré.
Bilodeau Canada, elle, joue dans une catégorie différente. L'entreprise de Normandin, fondée en 1956 et connue pour la tannerie, la fourrure, la taxidermie et une gamme de vêtements et d'accessoires, appartient à un créneau de niche où la marque québécoise fait partie de l'argument de vente. Pour ce type d'entreprise, l'achat local n'est pas une béquille : c'est un positionnement commercial cohérent. Une paire de mitaines en fourrure vendue à Québec ou à Saguenay remplace assez bien une paire vendue au Vermont.
Un madrier de charpente, non. C'est là que le discours de l'achat local rencontre sa limite structurelle.
Le problème d'échelle que personne ne peut contourner
Le Québec compte un peu moins de neuf millions d'habitants. Les États-Unis en comptent environ 340 millions, et leur marché résidentiel absorbe historiquement une part majeure de la production canadienne de bois d'œuvre. Aucune campagne d'achat local, aussi enthousiaste soit-elle, ne peut faire apparaître ici la demande d'un pays trente-huit fois plus peuplé.
Les données du gouvernement du Québec le confirment année après année : les États-Unis absorbent la très large majorité des exportations internationales de marchandises de la province, souvent autour des trois quarts du total. Dans le secteur forestier, cette concentration est encore plus marquée pour certains produits comme le bois d'œuvre et le papier. Le Saguenay–Lac-Saint-Jean est particulièrement vulnérable à cette dépendance : l'aluminium, le bois et les produits de la forêt y forment le socle de l'économie industrielle, et ces trois filières sont toutes visées par des mesures commerciales américaines.
Autrement dit, l'achat québécois peut soutenir la trésorerie, entretenir le lien avec la clientèle, préserver quelques dizaines d'emplois. Il ne remplace pas un carnet de commandes américain.
Ce que l'achat local peut réellement accomplir
Cela ne veut pas dire que le mouvement est symbolique. Il produit trois effets concrets.
D'abord, un effet de trésorerie immédiat. Une entreprise qui subit une baisse de commandes à l'export et qui capte simultanément quelques points de parts de marché au Québec réduit sa perte nette. Pour une PME manufacturière, ce sont parfois quelques semaines de liquidités qui font la différence entre un ralentissement et une mise à pied collective.
Ensuite, un effet de substitution aux importations. Les campagnes d'achat local ne visent pas seulement à convaincre le consommateur d'acheter plus : elles visent à lui faire remplacer un produit américain par un équivalent québécois. Dans les commerces de la région, ce réflexe a été documenté depuis le début des tensions commerciales, avec des étiquetages plus visibles de la provenance dans les grandes chaînes d'alimentation et une attention accrue des acheteurs.
Enfin, un effet politique. Chaque prise de parole d'un industriel régional dans les médias alimente la pression sur Québec et Ottawa pour obtenir des mesures de soutien : garanties de prêts, aide à la liquidité, programmes de diversification des marchés. Les gouvernements ont déjà annoncé, au fil des mois, des enveloppes destinées aux entreprises touchées par les tarifs, notamment dans le secteur forestier. Les associations sectorielles, dont le Conseil de l'industrie forestière du Québec, réclament de leur côté un allègement du régime forestier et une accélération de l'accès à la fibre pour compenser la hausse des coûts.
Diversifier : le mot d'ordre et ses obstacles
La vraie réponse structurelle, celle que répètent les économistes depuis des mois, s'appelle diversification. Vendre en Europe, au Japon, dans le reste du Canada. Sur papier, l'idée est irréprochable.
Dans les faits, elle se heurte à trois murs. Le premier est logistique : expédier du bois lamellé-croisé outre-mer coûte cher et grève la compétitivité d'un produit pondéreux. Le deuxième est normatif : les codes du bâtiment européens, japonais ou même les certifications interprovinciales exigent des homologations qui prennent des années. Le troisième est commercial : il faut bâtir un réseau de distribution et une réputation là où l'entreprise part de zéro, alors que les concurrents scandinaves et autrichiens dominent déjà le marché du bois massif en Europe.
À l'échelle canadienne, le commerce interprovincial offre une piste plus rapide. Les premiers ministres se sont entendus, au fil des rencontres du Conseil de la fédération, pour accélérer la levée des barrières internes et la reconnaissance mutuelle des normes. Un chantier de charpente à Toronto ou à Halifax reste plus accessible qu'un chantier à Osaka. Mais là encore, l'échelle ne compense pas : le Canada au complet représente à peine plus d'un dixième de la population américaine.
Ce qu'il faut surveiller dans les prochains mois
Trois indicateurs mériteront d'être suivis dans la région.
Le premier est l'emploi manufacturier. Les mises à pied temporaires dans les scieries et les usines de transformation constituent le signal le plus fiable d'un choc tarifaire qui passe du discours à la réalité. Statistique Canada publie ces données mensuellement pour la région métropolitaine de Saguenay et pour l'ensemble du Saguenay–Lac-Saint-Jean.
Le deuxième est l'investissement. Une entreprise qui reporte un projet d'agrandissement ou l'achat d'équipement signale qu'elle anticipe une contraction durable, pas un passage à vide.
Le troisième est la judiciarisation du conflit. Le Canada conteste depuis des années les droits américains sur le bois d'œuvre devant les mécanismes de règlement des différends de l'ACEUM et de l'Organisation mondiale du commerce, et a obtenu à répétition des décisions favorables — sans que cela mette fin au litige. La révision de l'ACEUM, prévue pour 2026, constitue l'échéance politique la plus lourde de conséquences pour les exportateurs régionaux.
Une solidarité utile, mais pas une politique industrielle
Il faut donc lire l'appel de Chantiers Chibougamau et de Bilodeau pour ce qu'il est : un geste légitime, mobilisateur, qui vaut mieux que l'attentisme. Acheter québécois n'est pas naïf. C'est simplement insuffisant.
La réalité économique du Saguenay–Lac-Saint-Jean, c'est celle d'une région bâtie pour exporter — l'aluminium vers les alumineries américaines, le bois vers les chantiers de la Nouvelle-Angleterre, la pâte vers les papetières du continent. Cette vocation a fait sa richesse; elle fait aujourd'hui sa vulnérabilité.
Entre le geste du consommateur qui retourne l'étiquette au supermarché et la commande de mille mètres cubes de CLT qui ne viendra pas de Boston, il y a un écart que la bonne volonté ne comblera pas. Combler cet écart relève de la politique commerciale, de l'accès à la fibre, du soutien à la liquidité et, à plus long terme, d'une transformation plus poussée de la matière première ici même. Ce sont des chantiers de gouvernements, pas de paniers d'épicerie.
