La campagne provinciale vient de trouver son visage lanaudois, et il est télévisuel. Selon ce qu'a d'abord révélé Le Journal de Québec, repris ensuite par Mon Joliette, l'animatrice Clodine Desrochers portera les couleurs de la Coalition Avenir Québec dans Joliette. Une annonce qui installe d'emblée le débat régional sur deux rails parallèles : d'un côté, une stratégie de notoriété dans une circonscription que le Parti québécois considère comme un bastion; de l'autre, un milieu municipal et citoyen qui, lui, ne demande pas des visages connus, mais des engagements chiffrés sur une route qu'il juge dangereuse depuis des décennies.
Joliette, terre péquiste où la CAQ cherche une brèche
Joliette n'est pas une circonscription ordinaire dans l'échiquier québécois. C'est le siège que Véronique Hivon a occupé de 2008 à 2022, avant de laisser la place à Guillaume Cliche-Rivard? Non : c'est bien à Joliette que le Parti québécois a maintenu une présence continue même dans ses années les plus creuses. En 2018, alors que la CAQ raflait l'essentiel des circonscriptions de la couronne nord et de plusieurs régions, Véronique Hivon y était réélue avec une avance confortable. En 2022, dans la vague caquiste la plus forte de l'histoire récente, le PQ y a conservé le siège avec l'élection de François St-Louis, une des trois seules victoires péquistes de ce scrutin avec Camille-Laurin et l'Îles-de-la-Madeleine.
Autrement dit : la CAQ a déjà tenté d'enfoncer cette porte et ne l'a pas ouverte, même au sommet de sa popularité. Le calcul derrière une candidature-vedette devient alors lisible. Dans une circonscription où le vote d'allégeance résiste, un nom que tout le monde reconnaît permet de contourner la logique partisane et de miser sur la reconnaissance personnelle. C'est la même mécanique que le parti de François Legault a utilisée à répétition depuis 2018, avec des résultats inégaux : des recrues médiatiques ont parfois converti leur capital de sympathie en siège, d'autres se sont heurtées à des racines locales plus profondes qu'anticipé.
La nuance, en 2026, c'est le contexte. Les sondages publiés depuis plus d'un an placent la CAQ loin derrière le Parti québécois dans les intentions de vote francophones, et le parti au pouvoir aborde la campagne sous la direction de Christine Fréchette, dont l'équipe est nommément évoquée dans les annonces de la campagne. Une candidature-vedette dans un château fort adverse relève dès lors moins de la conquête que du message : montrer que le parti recrute encore, qu'il occupe le terrain, qu'il n'a pas renoncé à Lanaudière.
Le vrai test régional s'appelle la route 125
Pendant ce temps, le milieu lanaudois pose ses propres conditions. Mobilité 125 — le regroupement porté notamment par le maire de Saint-Esprit, Germain Majeau — demande à tous les partis politiques de s'engager formellement à lancer les travaux de la voie de contournement de la route 125. L'argument central du regroupement, tel que rapporté par Mon Joliette, est simple et redoutable en campagne : le projet n'a jamais été aussi avancé qu'aujourd'hui. Ce n'est plus une idée, c'est un dossier sur le bureau.
La route 125, dans le secteur de Saint-Esprit et de Sainte-Julienne, est un cas d'école de conflit entre vocation routière et vocation urbaine. Cet axe nord-sud sert à la fois de lien régional entre la couronne nord de Montréal et la Matawinie, de route de camionnage et de rue principale traversant des noyaux villageois. Résultat : circulation lourde au cœur des villages, traverses piétonnes anxiogènes, temps de réponse allongés, et une accidentologie qui alimente depuis longtemps la mobilisation citoyenne. Une voie de contournement n'est pas un caprice d'aménagement : c'est la condition pour que ces municipalités puissent redevenir des milieux de vie plutôt que des corridors de transit.
Ce genre de projet a aussi une valeur d'indicateur politique. Contrairement à une promesse-cadre ou à une intention budgétaire, une voie de contournement s'inscrit — ou pas — au Plan québécois des infrastructures, dans une des catégories qui font toute la différence : « à l'étude », « en planification » ou « en réalisation ». Le passage d'une catégorie à l'autre est l'unique preuve tangible qu'un engagement s'est transformé en argent. C'est précisément là que Mobilité 125 place la barre : le regroupement ne demande pas un appui de principe, il demande le début des travaux.
Régions ressources : Lanaudière regarde passer le train
L'autre annonce caquiste de la semaine éclaire, par contraste, la position particulière de Lanaudière. Le 24 août, la candidate de la CAQ dans Duplessis, Kateri Champagne Jourdain, accompagnée de Ian Lafrenière, a annoncé que l'équipe de Christine Fréchette doublerait les sommes versées aux régions ressources dans le cadre du Programme de partage des revenus des redevances sur les ressources naturelles, si elle forme le prochain gouvernement.
Ce programme redistribue une part des redevances minières et forestières aux municipalités et aux MRC des territoires où l'extraction a lieu. Sa logique est défendable : là où l'on creuse et où l'on coupe, la collectivité doit recevoir une contrepartie. Mais sa géographie est étroite. Lanaudière, malgré une Matawinie forestière étendue, n'est pas classée parmi les régions ressources au sens de ces mécanismes fiscaux, qui visent surtout la Côte-Nord, l'Abitibi-Témiscamingue, le Nord-du-Québec, la Gaspésie et le Bas-Saint-Laurent.
La conséquence politique est instructive. Une région comme Lanaudière se retrouve dans un angle mort récurrent des politiques régionales : trop proche de Montréal pour bénéficier des programmes de développement des régions éloignées, trop étendue et trop rurale dans sa partie nord pour se satisfaire des politiques métropolitaines. Doubler les redevances des régions ressources ne changera rien pour Saint-Esprit, Sainte-Julienne ou Rawdon. Pour ces municipalités, la mesure qui compte est un tracé, un devis, une ligne au PQI.
Ce que la semaine dit du reste de la campagne
Le reste de l'actualité régionale, rapportée par Mon Joliette, souligne la même tension entre le symbolique et le structurel. Une inspection de structure au-dessus de la rivière L'Assomption a forcé la fermeture partielle du boulevard Base-de-Roc à Joliette, opération menée par le ministère des Transports et de la Mobilité durable. À Terrebonne, des travaux nocturnes sur les autoroutes 640 et 40 rappellent la pression constante sur le réseau de la couronne nord. Ce sont des faits divers d'entretien, mais mis bout à bout, ils dessinent le portrait d'un réseau qui vieillit et d'une région dont la mobilité est un enjeu quotidien, pas thématique.
Et Lanaudière n'est pas qu'un enjeu routier. Le même jour, la nation atikamekw tenait son vote par anticipation pour choisir son Grand chef du Conseil de la Nation Atikamekw, avec un bureau de vote au Château Joliette et d'autres à Manawan, Wemotaci et Opitciwan. Voilà un rappel utile : le territoire lanaudois inclut des communautés dont les priorités — logement, services, accès au territoire — traversent rarement les campagnes provinciales autrement que par des mentions de circonstance. Dans un autre registre, la Maison Rosalie-Cadron prépare son Festival au fil des traditions pour la fin d'août, signe qu'une part de la vitalité régionale continue de se jouer hors du cadre électoral.
Qui parle au territoire?
La question posée par cette semaine lanaudoise est moins celle du talent d'une candidate que celle de la nature de l'offre politique. Une candidature-vedette apporte une couverture médiatique immédiate — la preuve en est que l'annonce a circulé avant même d'être officielle. Mais elle ne répond pas à la demande formulée par Mobilité 125, qui est d'une précision presque brutale : engagez-vous à commencer les travaux.
Le test des prochaines semaines est donc simple à évaluer. Les candidats de tous les partis dans Joliette, Rousseau, Montarville-Nord ou les circonscriptions voisines seront jugés sur leur capacité à dire oui ou non à la voie de contournement, avec un échéancier. Un « nous allons analyser le dossier » sera lu comme un refus déguisé par un regroupement qui affirme que le projet n'a jamais été aussi avancé. À l'inverse, un engagement daté deviendra l'étalon auquel tous les autres partis devront se mesurer.
Dans une région habituée à voir les grands programmes régionaux passer à côté d'elle, c'est là que se jouera la crédibilité. La caméra s'installe dans Joliette; reste à savoir si quelqu'un répondra à Saint-Esprit.
