La nouvelle a de quoi faire grincer des dents sur la Côte-Nord : la Société des traversiers du Québec (STQ) réduit le nombre de traversées entre Tadoussac et Baie-Sainte-Catherine, faute d'un nombre suffisant de matelots pour armer ses navires. L'information, rapportée par Radio-Canada, tombe au pire moment de l'année, alors que la saison touristique bat son plein dans le fjord du Saguenay et que la circulation sur la route 138 atteint son sommet annuel.
Ce n'est pas un détail logistique. C'est un point de rupture. Car la traverse Tadoussac–Baie-Sainte-Catherine n'est pas un service d'agrément : elle est, littéralement, un segment de la route 138. Sans elle, la Côte-Nord est coupée du reste du Québec par voie terrestre.
Un traversier qui est une route
Il faut le rappeler, parce que cela change tout au dossier : la traverse entre Tadoussac et Baie-Sainte-Catherine est gratuite. Elle l'est précisément parce qu'elle constitue le prolongement de la route nationale 138 au-dessus de l'embouchure du Saguenay. Aucun pont, aucun tunnel, aucun contournement praticable. Le détour terrestre par Chicoutimi et le Lac-Saint-Jean représente plusieurs centaines de kilomètres et de nombreuses heures supplémentaires.
Selon les données publiques de la Société des traversiers du Québec, il s'agit de la traverse la plus achalandée de son réseau, avec un volume qui dépasse largement le million de passagers annuellement. En haute saison, la STQ exploite normalement deux navires en simultané — le NM Armand-Imbeau II et le NM Jos-Deschênes II, deux traversiers au gaz naturel liquéfié mis en service à la fin des années 2010 — pour maintenir une fréquence approchant le départ aux vingt minutes en journée.
Réduire les traversées, dans ce contexte, revient à réduire la capacité d'une route nationale. La file d'attente sur la 138 devient alors le symptôme le plus visible d'un problème administratif et syndical qui, lui, se joue à terre.
La pénurie de matelots : un scénario qui se répète
Ce qui frappe, c'est le caractère cyclique du problème. Les perturbations liées au manque de personnel navigant ne sont pas nouvelles à la STQ. Des annulations de départs pour cause d'effectifs insuffisants ont déjà touché la traverse de Tadoussac ces dernières années, tout comme d'autres liaisons du réseau, dont la desserte de l'Isle-aux-Coudres et celle de Matane–Baie-Comeau–Godbout, cette dernière ayant multiplié les épisodes d'interruption pour des raisons mécaniques et d'équipage.
La cause de fond est bien documentée par l'industrie maritime québécoise. Les métiers de matelot, d'officier de pont et de mécanicien de navire souffrent d'un déficit d'attractivité : horaires en rotation, éloignement, exigences de certification maritime encadrées par Transports Canada, et concurrence directe avec l'industrie privée — armateurs de vrac, remorquage, croisières — qui recrute dans le même bassin restreint. Les Comités sectoriels de main-d'œuvre du secteur maritime alertent depuis des années sur le vieillissement des équipages et sur le nombre insuffisant de diplômés sortant de l'Institut maritime du Québec, à Rimouski.
À cela s'ajoute une contrainte réglementaire incontournable : un traversier ne peut pas appareiller sans son effectif minimal de sécurité, fixé par le certificat d'armement en équipage délivré par Transports Canada. Un matelot manquant, et le navire reste à quai. Il n'y a pas de zone grise possible. C'est ce qui explique qu'une pénurie qui semble marginale sur papier — quelques postes non pourvus — se traduise immédiatement par des départs annulés et des files kilométriques.
L'effet domino sur l'économie touristique
Le moment choisi par le calendrier est cruel. Août est le cœur de la saison des croisières aux baleines à Tadoussac, l'un des produits touristiques les plus identifiables du Québec à l'international. Les Bergeronnes, Les Escoumins, Sacré-Cœur : tout le corridor bénéficie du flux de visiteurs qui transite par le traversier.
Une réduction de fréquence, ce sont des attentes qui s'allongent, des visiteurs qui renoncent, des réservations d'excursions manquées et une réputation régionale qui s'abîme. Les acteurs touristiques de la Côte-Nord le savent : un touriste coincé deux heures dans une file d'attente à Baie-Sainte-Catherine est un touriste qui, l'an prochain, choisira une autre destination. L'impact ne se mesure pas seulement dans la journée où le service est réduit ; il se mesure sur plusieurs saisons.
Et l'enjeu dépasse le tourisme. Le camionnage lourd qui alimente Sept-Îles, Port-Cartier et Baie-Comeau, les travailleurs de la santé qui font la navette, les patients nord-côtiers qui descendent vers Québec pour des rendez-vous médicaux spécialisés, les familles qui font des allers-retours : tous dépendent de cette traverse. Quand la fréquence baisse, c'est l'accès aux services publics qui se dégrade pour une population entière.
Un signal de plus sur la fragilité structurelle de la région
La nouvelle s'inscrit dans une séquence qui, mise bout à bout, dessine un portrait préoccupant. Radio-Canada rapportait cette semaine que le recrutement d'étudiants demeure faible dans les cégeps de Baie-Comeau et de Sept-Îles, les politiques fédérales et provinciales en matière d'accueil d'étudiants étrangers frappant durement des établissements régionaux déjà fragilisés démographiquement. À Tête-à-la-Baleine, en Basse-Côte-Nord, la Ferme du Rigolet, qui tente de renforcer la sécurité alimentaire d'un village d'une centaine d'habitants sans lien routier, se bute elle aussi à des difficultés de recrutement.
Sur le front économique, TVA Nouvelles signalait l'incertitude qui gagne les industriels nord-côtiers, dont le groupe Boisaco à Sacré-Cœur, avec l'entrée en vigueur des nouveaux tarifs américains. Radio-Canada notait pour sa part que la région s'en tire relativement bien face à ces tarifs, mais que les acteurs régionaux réclament une réponse ciblée d'Ottawa et une reprise rapide des négociations.
Le fil conducteur est le même partout : la Côte-Nord manque de bras. Pas de bras pour armer les traversiers, pas d'étudiants pour remplir les cégeps qui formeront les prochains travailleurs, pas de main-d'œuvre agricole pour les projets d'autonomie alimentaire. La pénurie de matelots n'est pas un problème isolé de la STQ ; c'est la manifestation maritime d'un déficit démographique régional.
Ce qui manque : une solution durable
Dans ce contexte, la promesse de la Coalition avenir Québec de doubler les sommes versées aux régions ressources, également rapportée par Radio-Canada, prend une résonance particulière. De l'argent supplémentaire pour les régions productrices de ressources naturelles est une chose ; la capacité concrète d'y faire circuler les personnes et les marchandises en est une autre.
La question de fond que pose la réduction des traversées est simple : pourquoi le même problème revient-il d'année en année sans solution structurelle ? Les pistes évoquées dans le milieu maritime sont connues. Il y a la révision des conditions salariales et des horaires pour rendre les postes de matelot compétitifs face au privé. Il y a le renforcement du recrutement et de la rétention à l'Institut maritime du Québec, incluant des mesures ciblées pour attirer des candidats issus des régions concernées. Il y a la constitution d'un bassin de remplaçants qualifiés suffisamment large pour absorber les absences prévisibles — maladies, vacances, congés — sans que le service s'effondre. Il y a enfin la reconnaissance que la traverse de Tadoussac, parce qu'elle est une route nationale déguisée en navire, devrait bénéficier d'un statut de service essentiel assorti des ressources qui vont avec.
Tant que ces chantiers ne seront pas menés à terme, chaque été ramènera la même scène : des files d'attente qui s'étirent sur la 138, des touristes exaspérés, des camionneurs qui recalculent leurs itinéraires et une région qui, une fois de plus, constate que son lien vital avec le reste du Québec tient à quelques postes vacants.
