Premières nations

Grand chef atikamekw : un vote qui se joue aussi à Joliette

Le vote par anticipation tenu au Château Joliette rappelle que l'avenir du Conseil de la nation atikamekw se décide autant en ville que dans les trois communautés du Nitaskinan.

Le mardi 25 août 2026, les électeurs de la nation atikamekw étaient conviés aux urnes pour un vote par anticipation en vue de l'élection du Grand chef du Conseil de la nation atikamekw (CNA), qui dirigera l'organisation pour les quatre prochaines années. Comme le rapportait Mon Joliette, des bureaux de scrutin étaient ouverts de 9 h à 19 h au Château Joliette, en plus des bureaux installés dans les communautés de Manawan, Wemotaci et Opitciwan, ainsi qu'à La Tuque.

Le détail peut sembler technique. Il ne l'est pas. Le fait qu'une ville de Lanaudière, à des centaines de kilomètres au sud du territoire ancestral, serve de point de vote en dit long sur ce qu'est devenue la nation atikamekw en 2026 : une nation dont une part significative des membres vit désormais à l'extérieur des communautés, à Joliette, à La Tuque, à Trois-Rivières, à Montréal ou à Québec, et dont la vie politique doit composer avec cette réalité.

Une nation de trois communautés, un territoire jamais cédé

Le Conseil de la nation atikamekw, fondé en 1982, est l'organisation politique qui regroupe les trois communautés atikamekw : Manawan, dans Lanaudière, Wemotaci et Opitciwan, en Haute-Mauricie. Selon les données publiées par Services aux Autochtones Canada et par le CNA lui-même, la population atikamekw dépasse les 8 000 personnes, ce qui en fait l'une des nations autochtones dont la démographie croît le plus rapidement au Québec. L'atikamekw nehiromowin demeure par ailleurs l'une des rares langues autochtones du Québec encore parlée par la grande majorité des membres de la nation, aux côtés de l'innu-aimun, du cri et de l'inuktitut — un actif que le prochain Grand chef héritera de protéger.

La particularité juridique de la nation atikamekw est déterminante pour comprendre le poste en jeu. Le territoire ancestral, le Nitaskinan — « notre terre » —, couvre environ 80 000 kilomètres carrés en Haute-Mauricie et dans le nord de Lanaudière. Il n'a jamais fait l'objet d'un traité de cession. Contrairement aux Cris et aux Inuits du Québec, liés par la Convention de la Baie-James et du Nord québécois de 1975, les Atikamekw n'ont signé aucune entente globale avec Québec et Ottawa. Les négociations territoriales, entamées dans les années 1970 sous l'égide du Conseil Attikamek-Montagnais, puis poursuivies séparément à partir des années 1990, s'étirent depuis un demi-siècle.

C'est ce blocage qui a mené, le 8 septembre 2014, à la Déclaration de souveraineté du Nitaskinan, proclamée par le CNA à Wemotaci. Le texte affirme la compétence de la nation sur l'ensemble de son territoire ancestral, y compris sur la gestion des ressources naturelles et sur les redevances forestières et hydroélectriques. La déclaration a été largement couverte à l'époque par Radio-Canada et par la presse québécoise. Douze ans plus tard, sa portée concrète reste l'un des grands chantiers inachevés : des ententes sectorielles ont été conclues en foresterie, en protection de la jeunesse et en développement économique, mais l'entente globale, elle, n'existe toujours pas.

Ce que le Grand chef peut réellement faire

Il faut le dire sans détour : la marge de manœuvre du Grand chef atikamekw est réelle, mais encadrée. Le CNA n'est pas un gouvernement doté de pouvoirs fiscaux étendus. C'est une organisation politique régionale qui coordonne les trois conseils de bande, porte la voix commune de la nation dans les négociations avec Québec et Ottawa et administre des programmes en santé, en éducation, en services sociaux et en développement territorial. Les chefs de Manawan, de Wemotaci et d'Opitciwan conservent leurs propres mandats et leurs propres priorités, souvent divergentes selon les réalités locales — l'enclavement d'Opitciwan, la proximité de La Tuque pour Wemotaci, la route forestière de Manawan.

Le prochain Grand chef héritera donc d'un rôle d'abord diplomatique : maintenir l'unité des trois communautés, tenir la ligne sur le Nitaskinan face à deux ordres de gouvernement, et négocier dans un contexte budgétaire fédéral et provincial tendu. Car l'environnement politique de 2026 n'aide pas. Ottawa est plongé dans une guerre commerciale ouverte avec Washington : Radio-Canada, La Presse et Le Nouvelliste rapportaient cette semaine que le gouvernement Carney dévoilait mardi les détails de sa riposte tarifaire dollar pour dollar, avec entrée en vigueur le 8 septembre, pendant que Donald Trump menaçait de doubler à 50 % les droits sur les véhicules canadiens dès 2027. France 24 et le Japan Times soulignaient de leur côté que la langue française elle-même s'est invitée dans le contentieux, Trump niant avoir exigé des concessions sur le sujet.

Ce bruit de fond n'est pas anecdotique pour les Premières Nations. Quand Ottawa consacre son capital politique et ses ressources budgétaires à une crise commerciale, les dossiers de négociation territoriale et de financement des services autochtones tendent à reculer dans l'ordre des priorités. Le prochain Grand chef devra se battre pour l'attention autant que pour les moyens.

Joyce Echaquan : le dossier qui ne se referme pas

Aucune élection atikamekw ne peut faire abstraction du 28 septembre 2020. Ce jour-là, Joyce Echaquan, mère de sept enfants originaire de Manawan, mourait à l'hôpital de Joliette après avoir diffusé en direct les insultes racistes que lui adressaient des membres du personnel soignant. Le rapport de la coroner Géhane Kamel, déposé en octobre 2021, concluait que le racisme et les préjugés avaient contribué à son décès et que celui-ci aurait pu être évité. La coroner recommandait notamment au gouvernement du Québec de reconnaître l'existence du racisme systémique dans ses institutions — une recommandation que le gouvernement Legault avait alors refusé d'endosser dans ces termes.

De cette tragédie est né le Principe de Joyce, document déposé par le CNA et le Conseil des Atikamekw de Manawan en novembre 2020, qui réclame un accès équitable et sans discrimination aux services de santé et sociaux pour les personnes autochtones, ainsi que la reconnaissance de leurs savoirs traditionnels en matière de santé. Le Principe a été appuyé par le gouvernement fédéral, mais Québec ne l'a jamais formellement adopté, précisément à cause de la mention du racisme systémique.

Six ans plus tard, le suivi de ce dossier reste l'un des tests les plus visibles du leadership atikamekw. Un poste de commissaire au bien-être et aux droits des Atikamekw a été créé, des mesures de sécurisation culturelle ont été implantées au CISSS de Lanaudière, et le Bureau du Principe de Joyce poursuit son travail. Mais la question de fond — l'accès sécuritaire aux soins pour les Atikamekw qui vivent hors communauté, justement dans des villes comme Joliette — demeure entière. C'est là que se rejoignent les deux fils de cette élection : le vote urbain et la sécurité des membres en milieu urbain sont les deux faces d'une même réalité démographique.

Langue, jeunesse et services : les chantiers de fond

Au-delà du territoire et de la santé, trois enjeux structurent le mandat qui s'ouvre.

La langue d'abord. L'atikamekw nehiromowin résiste mieux que bien des langues autochtones, mais la scolarisation en français, la migration urbaine et l'omniprésence des contenus anglophones en ligne exercent une pression constante. Les efforts de normalisation de l'écriture et de production de matériel pédagogique reposent largement sur des budgets ponctuels.

La protection de la jeunesse ensuite. La nation atikamekw a été pionnière au Québec avec le Système d'intervention d'autorité atikamekw (SIAA), reconnu par Québec, qui permet à la nation d'assumer elle-même une partie des responsabilités en matière de protection de l'enfance. La loi fédérale C-92 sur les services à l'enfance et à la famille autochtones, dont la validité constitutionnelle a été confirmée par la Cour suprême du Canada en février 2024, ouvre la porte à une pleine compétence législative. Reste à en financer l'exercice.

Le logement et les infrastructures enfin. À Manawan comme à Opitciwan, la pénurie de logements et la surpopulation des ménages sont documentées depuis des années par les rapports fédéraux et par les reportages de Radio-Canada et de l'Aboriginal Peoples Television Network. C'est le genre de dossier où le Grand chef n'a d'autre levier que la pression politique soutenue.

Un scrutin à surveiller

Le vote par anticipation du 25 août précède le scrutin général. Au-delà des noms et des résultats, l'exercice illustre une évolution de fond : la nation atikamekw se pense désormais comme une communauté politique dispersée, dont les membres urbains réclament — et obtiennent — les moyens de participer. Le prochain Grand chef devra parler à Manawan comme à Joliette, à Opitciwan comme à Montréal.

Et il devra le faire en portant un dossier vieux de cinquante ans, dans une conjoncture où Ottawa a l'œil rivé sur Washington. C'est peut-être là le véritable enjeu de cette élection : convaincre deux gouvernements distraits que le Nitaskinan n'attendra pas encore une génération.