Il y a des guerres qui ne font pas de bruit. Elles se livrent dans les cartels d'exposition, les listes de participants, les cases à cocher d'un formulaire douanier. Cette semaine, trois dossiers apparemment sans lien commun — une biennale d'art en Corée du Sud, une déclaration du ministère taïwanais chargé des affaires continentales, un durcissement des contrôles frontaliers chinois — dessinent le même champ de bataille : celui de la nomenclature. Qui a le droit de s'appeler comme il l'entend? Et que reste-t-il d'une souveraineté quand on vous rebaptise?
Gwangju : le nom retiré, puis rendu
Selon le Taipei Times, la Biennale de Gwangju, l'un des grands rendez-vous de l'art contemporain en Asie, a rétabli l'appellation « Taïwan » après avoir modifié la façon dont l'île était identifiée dans sa documentation officielle. L'affaire, relayée aussi par l'agence taïwanaise CNA, s'inscrit dans un scénario devenu familier : une institution culturelle internationale, soucieuse de ménager Pékin ou pressée par ses partenaires chinois, remplace « Taïwan » par une formule plus neutre — « Chinese Taipei », « Taipei, Chine », ou simplement le nom d'une ville sans État — puis fait volte-face devant la protestation des artistes, des commissaires et des autorités taïwanaises.
Le cas n'est pas isolé. En 2018, le Festival du film de Kaohsiung avait vu des cinéastes chinois se retirer en bloc. En 2019, le Golden Horse Film Festival de Taipei, plus grand prix du cinéma sinophone, a été boycotté par l'industrie chinoise après un discours d'une réalisatrice taïwanaise. Aux Jeux olympiques, l'île concourt depuis les accords de Lausanne de 1981 sous le nom de « Chinese Taipei », avec un drapeau qui n'est pas le sien et un hymne qui n'en est pas un — une humiliation ritualisée que les Taïwanais ont tenté, sans succès, de renverser par référendum en 2018.
Ce qui rend l'épisode de Gwangju significatif, c'est le recul. La pression a fonctionné. Dans une guerre d'usure symbolique, chaque nom récupéré compte, parce que chaque nom cédé fait jurisprudence.
Le MAC monte au front : « la culture n'est pas un outil politique »
Parallèlement, le Mainland Affairs Council (MAC), l'organisme gouvernemental taïwanais responsable des relations avec la Chine, a condamné les tentatives d'instrumentalisation d'événements culturels, toujours selon le Taipei Times. La formulation est diplomatique; le message, limpide. Pékin utilise depuis des années les échanges artistiques, les tournées de troupes, les festivals et les coproductions comme leviers d'influence — et comme instruments de requalification statutaire.
La logique est celle du « front uni », doctrine du Parti communiste chinois qui vise à coopter les élites, les diasporas et les milieux culturels pour affaiblir la cohésion d'un adversaire de l'intérieur. Le MAC a resserré ces dernières années son encadrement des collaborations avec des entités chinoises, notamment après des affaires impliquant des artistes taïwanais sommés de relayer sur les réseaux sociaux chinois des messages de soutien à la réunification.
Cette vigilance s'inscrit dans un climat sécuritaire tendu. Le même jour, le Taipei Times rapportait une nouvelle peine prononcée contre un duo d'espions père-fils, ainsi que les débats parlementaires sur un projet de loi encadrant les drones — deux dossiers qui rappellent que l'infiltration et la pression militaire ne sont pas des abstractions. Taipei fait aussi ses comptes du côté de ses alliés : des discussions de développement avec Saint-Vincent-et-les-Grenadines, l'un de ses douze partenaires diplomatiques formels restants, illustrent l'étroitesse de la marge.
Pékin déplace la frontière dans le formulaire
À l'inverse de Gwangju, où Taïwan a regagné son nom, la Chine avance sur son propre terrain : celui de l'administration. Le Taipei Times signale de nouvelles règles chinoises de contrôle frontalier qui devraient toucher les Taïwanais. L'enjeu est technique en apparence, politique en profondeur : en traitant les voyageurs taïwanais non pas comme des étrangers franchissant une frontière internationale, mais comme des ressortissants chinois circulant à l'intérieur d'un même pays, Pékin inscrit sa revendication dans la routine bureaucratique.
Ce travail de fond est ancien et méthodique. Depuis 2015, les Taïwanais utilisent une carte de circulation électronique pour entrer en Chine, sans visa. Depuis 2018, Pékin délivre aux Taïwanais des permis de résidence de dix-huit chiffres, alignés sur le format de la carte d'identité chinoise, donnant accès aux services publics — offre séduisante et piège juridique à la fois. Chaque document harmonisé rapproche l'île du statut de province administrative, indépendamment de ce que pensent ses vingt-trois millions d'habitants.
En juin 2024, Pékin a par ailleurs publié des lignes directrices judiciaires prévoyant des poursuites, y compris par procédure d'absence, contre les « indépendantistes acharnés », avec la peine de mort comme sanction maximale théorique. Le MAC a réagi en élevant son avis de voyage pour la Chine continentale, Hong Kong et Macao au niveau « orange », déconseillant les déplacements non essentiels. Là encore, l'arme n'est pas le missile : c'est le code pénal, le registre, le tampon.
Pourquoi cela devrait parler au Québec
Un lectorat québécois n'a pas besoin qu'on lui explique longuement ce qu'un nom peut porter. Les débats sur la reconnaissance de la nation, sur la toponymie autochtone, sur les mots qu'une communauté a le droit d'imposer pour se désigner elle-même : tout cela dit qu'un vocabulaire n'est jamais innocent. Nommer, c'est déjà situer dans un ordre politique. La différence, dans le cas taïwanais, est l'asymétrie de puissance : le nom est contesté non par un débat interne, mais par une capitale étrangère de 1,4 milliard d'habitants disposant de leviers économiques planétaires.
Et ces leviers touchent le Québec. Taïwan produit, selon les estimations de l'industrie reprises par Reuters et le Financial Times, la vaste majorité des semi-conducteurs les plus avancés de la planète — TSMC à elle seule domine la fonderie de pointe. Or l'écosystème québécois de l'électronique, de l'aérospatiale et de l'intelligence artificielle dépend de ces puces, comme en dépendent les chaînes d'assemblage automobile ontariennes et les serveurs des centres de données alimentés par l'hydroélectricité.
Le Taipei Times rapportait justement cette semaine que SEMI et la Taiwan High Speed Rail Corp collaborent pour l'édition de Semicon Taiwan, la grand-messe annuelle du secteur qui attire à Taipei des dizaines de milliers de professionnels et de délégations étrangères, dont canadiennes. Le Canada et Taïwan ont d'ailleurs conclu en 2023 un Arrangement de promotion et de protection des investissements étrangers, premier instrument économique bilatéral du genre — négocié, notons-le, sans reconnaissance diplomatique, dans cette zone grise où Ottawa, comme Séoul, comme Paris, pratique l'ambiguïté prudente.
C'est précisément cette ambiguïté que la guerre des noms exploite. Quand une biennale débaptise Taïwan, elle ne fait pas que froisser des artistes : elle valide un précédent que Pékin invoquera ailleurs, dans une organisation internationale, une conférence sanitaire, un accord commercial. Le Taipei Times signalait aussi les progrès de la « diplomatie des jeunes » taïwanaise — programmes d'échanges, bourses, réseaux étudiants. Faute d'ambassades, Taipei mise sur le tissu civil pour exister.
Une souveraineté à l'usure
L'île n'a jamais déclaré formellement l'indépendance et la République de Chine, son nom officiel, demeure un compromis historique hérité de 1949. Mais sur le terrain, Taïwan a sa monnaie, son armée, ses élections libres — dont la présidentielle de 2024 qui a porté Lai Ching-te au pouvoir — et un passeport reconnu de fait par des dizaines de pays.
Ce qui se joue à Gwangju, dans les avis du MAC et aux postes frontaliers chinois, c'est la définition de la normalité. Pékin travaille à rendre banal le fait que Taïwan soit une province; Taipei travaille à rendre banal le fait qu'elle n'en soit pas une. Aucune des deux batailles ne se termine par un traité. Elles se gagnent ou se perdent une étiquette à la fois — et, pour l'instant, la Biennale de Gwangju a rendu la sienne.
