Robotique

Robots vedettes, robots tueurs : la même mécanique, deux mondes de règles

Pendant que la Chine met en scène ses humanoïdes sprinteurs à Pékin et Shanghai, l'ONU et le CICR réclament un traité contraignant sur les armes autonomes. Deux scènes, une seule pile technologique.

Le 25 août 2026 aura offert un contraste saisissant. À Genève et à New York, le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, et le président du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) lançaient un appel commun pour un instrument juridique contraignant sur les systèmes d'armes létales autonomes (SALA) — les « robots tueurs » du langage courant. Le même jour, à Pékin, un humanoïde baptisé Tiangong franchissait la ligne du 100 mètres sous la barre des neuf secondes, avant de s'écraser contre un mur rembourré. À Shanghai, un « carnaval » de robots attirait les foules ; ailleurs dans les Jeux mondiaux des humanoïdes, des machines s'effondraient lamentablement dans une épreuve de tir à la corde.

Ces deux scènes n'ont rien à voir en apparence. Elles reposent pourtant sur exactement les mêmes briques : locomotion dynamique, perception multimodale, planification et prise de décision embarquée. C'est le nœud de l'affaire, et c'est ce qui explique pourquoi la régulation court désormais loin derrière l'ingénierie.

Un appel qui arrive avec une échéance

L'avertissement conjoint de l'ONU et du CICR, relayé notamment par Le Temps, RFI et The Independent, n'est pas une première. Guterres et le CICR avaient déjà publié un appel commun en octobre 2023, réclamant la conclusion d'un instrument juridiquement contraignant avant 2026. Nous sommes en 2026, et l'instrument n'existe pas.

La position défendue est double : interdire purement et simplement les systèmes d'armes autonomes imprévisibles — ceux dont on ne peut anticiper les effets — et interdire ceux qui ciblent directement des êtres humains, tout en encadrant strictement le reste par des règles sur le contrôle humain, la durée d'engagement, la zone géographique et les types de cibles.

Le message des deux organisations est brutalement simple : la décision de tuer ne doit jamais être déléguée à un algorithme. Le CICR parle de perte de dignité humaine, de déresponsabilisation juridique et d'incapacité des machines à opérer les jugements contextuels qu'exige le droit international humanitaire — distinction entre combattants et civils, proportionnalité, précaution.

Le problème, comme le soulignent plusieurs des couvertures internationales, c'est que le débat n'est plus prospectif. Des munitions rôdeuses et des drones dotés de modes de ciblage automatisé sont déjà déployés, notamment en Ukraine, où le brouillage électronique massif a poussé les deux camps à donner davantage d'autonomie terminale aux appareils. Quand la liaison radio tombe, la machine finit sa course seule. La « ligne rouge morale » n'est plus une hypothèse de laboratoire : elle est en train d'être poussée par la contrainte tactique.

Genève : dix-douze ans de discussions, zéro traité

Le forum officiel de ces négociations reste le Groupe d'experts gouvernementaux (GGE) sur les SALA, rattaché à la Convention sur certaines armes classiques (CCAC) à Genève. Il travaille depuis 2014 — d'abord en réunions informelles, puis avec un mandat formel depuis 2016. Son produit le plus tangible demeure une liste de onze « principes directeurs » non contraignants adoptée en 2019.

La raison de ce surplace est structurelle : la CCAC fonctionne au consensus. Il suffit qu'un seul État s'y oppose pour bloquer tout texte. La Russie, l'Inde et plusieurs puissances militaires ont systématiquement refusé la voie du traité, préférant des « bonnes pratiques » volontaires. Les États-Unis défendent une approche fondée sur le respect du droit existant plutôt qu'un nouvel instrument.

D'où le basculement en cours vers l'Assemblée générale de l'ONU, où le vote à la majorité change la donne. En décembre 2023, une première résolution sur les SALA a été adoptée par 152 voix contre 4. En décembre 2024, une deuxième résolution — soutenue par 166 États — a établi des consultations informelles ouvertes, tenues à New York en mai 2025. Une majorité écrasante d'États réclame maintenant un cadre normatif. Reste que l'Assemblée générale n'a pas le pouvoir d'imposer un traité aux États qui construisent ces systèmes.

Et le Canada ?

Le Canada participe aux travaux du GGE depuis leur origine et vote en faveur des résolutions de l'Assemblée générale. Ottawa a soutenu la nécessité d'un « contrôle humain significatif » sur l'usage de la force. La politique de défense Protection, Sécurité, Engagement, publiée en 2017, affirmait explicitement que les Forces armées canadiennes maintiendraient un humain dans la boucle décisionnelle pour l'emploi de la force létale.

La lettre de mandat du ministre des Affaires étrangères de 2019 demandait d'ailleurs de « faire progresser les efforts internationaux visant à interdire le développement et l'utilisation de systèmes d'armes létales autonomes ». Dans la pratique, le Canada s'est toutefois montré prudent sur la forme exacte de cet engagement, sans se ranger franchement du côté des quelque trente États qui exigent un traité d'interdiction complet. Campagne pour arrêter les robots tueurs — dont le pilier historique, Mines Action Canada, est basé à Ottawa — reproche depuis des années à Ottawa cet écart entre le discours et la position de négociation. La coalition regroupe aujourd'hui plus de 250 organisations dans une soixantaine de pays.

Le spectacle chinois : compétence réelle, mise en scène assumée

Les Jeux mondiaux des humanoïdes 2026 et le carnaval robotique de Shanghai relèvent d'une stratégie industrielle explicite. Comme le rapporte MIT Technology Review, l'« IA incarnée » (embodied AI) figure au cœur du dernier plan quinquennal chinois, et près de 90 % de la chaîne d'approvisionnement des humanoïdes serait désormais localisée en Chine. La démonstration publique n'est pas un divertissement accessoire : c'est un outil de recrutement, de levée de capitaux et de signalement géopolitique.

Il faut cependant lire les images avec rigueur. Le Tiangong de X-Humanoid a couru le 100 mètres en environ 9,39 secondes, soit mieux que les 9,58 s d'Usain Bolt — mais sur un parcours aménagé, avec un départ, une trajectoire et une gestion d'énergie sans commune mesure avec une course d'athlétisme homologuée. Il a terminé en s'encastrant dans un mur, avant d'être emporté par des techniciens, comme le rapporte notamment Estadão. Et dans l'épreuve de tir à la corde, filmée par The Independent, les machines se sont écroulées.

La performance est réelle, l'exploit est encadré. C'est précisément ce qui devrait retenir l'attention : ce qui est en train d'être maîtrisé, ce n'est pas la victoire sur un sprinteur jamaïcain, c'est la stabilisation d'une locomotion bipède rapide, la coordination corps entier, le suivi d'objets en mouvement. Le prototype de Galbot renvoyant la balle face à l'ancienne joueuse Zheng Jie, comme le rapporte VnExpress, démontre du suivi de trajectoire, de l'ajustement de position et de la synchronisation gestuelle en temps réel.

Transposez ces mêmes capacités sur une plateforme armée et vous obtenez l'objet exact dont Guterres et le CICR demandent l'encadrement. Il n'y a pas deux filières technologiques : il y en a une, avec deux débouchés.

Le marché, lui, a déjà commencé à douter

L'ironie du calendrier : au moment même où la Chine étale sa suprématie, son champion boursier s'effondre. Unitree, entrée en Bourse à Shanghai avec une envolée spectaculaire, a perdu près de 45 % de sa valeur en moins d'une semaine, rapporte Clubic. Le signal est double : appétit énorme pour le secteur, et incertitude tout aussi grande sur les modèles d'affaires réels. Combien d'humanoïdes accomplissent aujourd'hui une tâche économiquement rentable, hors démonstration et hors logistique très contrainte ? Peu.

Cette exubérance a ses cadavres. Numerama documente le cas de Dreame, spécialiste des aspirateurs-robots devenu constructeur automobile en fanfare, puis liquidateur de sa propre division en douze mois. Le même média note que des humanoïdes Unitree sont désormais vendus en promotion sur des plateformes livrant en France — signe que l'objet est passé du laboratoire au commerce de détail sans que personne ne se soit vraiment demandé à quoi il servirait.

Ce que cela change pour le Québec

Le Québec n'assemble pas d'humanoïdes de compétition, mais il occupe des créneaux exposés. Mila, l'institut québécois d'intelligence artificielle fondé par Yoshua Bengio, est un pôle mondial de recherche en apprentissage automatique ; Bengio est par ailleurs l'un des signataires les plus constants des appels contre les armes autonomes, et il présidait le premier Rapport scientifique international sur la sécurité de l'IA avancée remis en 2025.

La filière québécoise compte aussi des acteurs en robotique industrielle, en vision par ordinateur, en drones et en simulation — Kinova à Boisbriand pour les bras robotisés, un écosystème d'aérospatiale et de systèmes embarqués dans le Grand Montréal. Autant de compétences intrinsèquement duales. Un contrôleur de préhension, un module de perception embarqué, un algorithme de navigation autonome n'ont pas de moralité propre : ils ont des acheteurs.

C'est là que l'absence de cadre juridique contraignant devient un problème concret et non abstrait. Sans définition internationale de ce qui constitue une arme autonome interdite, les régimes de contrôle à l'exportation — y compris canadiens — naviguent à vue sur des composants logiciels et matériels qui se retrouvent, indifféremment, dans un robot de gymnase et dans un système de ciblage.

Les onze principes directeurs de Genève ont sept ans. Les humanoïdes courent maintenant plus vite qu'Usain Bolt. L'écart entre les deux courbes est la véritable information de ce 25 août.