La campagne électorale de 2026 n'est pas encore commencée que la Coalition avenir Québec a déjà planté son premier piquet. Devant les militants réunis à la fin de l'été, la nouvelle cheffe Christine Fréchette a annoncé son engagement inaugural : doubler les sommes versées aux régions ressources à même les revenus tirés de l'exploitation des ressources naturelles. Radio-Canada a rapporté la nouvelle, en soulignant qu'il s'agit du tout premier engagement électoral de l'équipe Fréchette.
En Abitibi-Témiscamingue, l'annonce arrive dans un contexte bien particulier. Au même moment, à quelque 500 kilomètres au nord-ouest de Québec, la Ville de Malartic s'impatiente devant le ministère des Transports et de la Mobilité durable, qui tarde à sécuriser une traverse piétonnière sur la rue Royale — laquelle est aussi la route 117, l'artère qui relie l'Abitibi au reste du Québec. Radio-Canada a résumé le problème en une question toute simple : « Pouvez-vous traverser cette rue en 15 secondes? »
Deux nouvelles, deux échelles. D'un côté, une promesse chiffrée en centaines de millions. De l'autre, quelques mètres d'asphalte et quelques secondes de feu piéton. C'est précisément dans cet écart que se loge le débat de fond sur ce que vaut réellement une région ressource au Québec.
Une ville née de la mine, refaite par la mine
Malartic n'est pas une municipalité comme les autres. Fondée dans les années 1930 à la faveur de la ruée vers l'or de la faille de Cadillac, la ville a connu une seconde naissance à la fin des années 2000 : pour permettre l'exploitation de la fosse à ciel ouvert de Canadian Malartic — la plus grande mine d'or à ciel ouvert en exploitation au pays —, quelque 200 bâtiments du quartier sud ont été déménagés ou démolis, et des centaines de résidents ont été relogés dans un nouveau secteur au nord de la route 117.
Ce déplacement massif a eu une conséquence urbanistique lourde : la route 117 traverse aujourd'hui le cœur habité de la municipalité, séparant physiquement des quartiers résidentiels des services, des commerces et des institutions. Pour des milliers de camions et de véhicules qui filent entre Val-d'Or et Rouyn-Noranda, la rue Royale n'est qu'un tronçon de route nationale. Pour les Malarticois, c'est la rue principale.
La mine, elle, a changé de mains : Agnico Eagle en a pris le plein contrôle en 2023, après le rachat de la part de Yamana Gold. Les redevances, les taxes et les retombées locales sont bien réelles. Mais elles ne se traduisent pas automatiquement par un feu de circulation dont la durée permettrait à une personne âgée, à un parent avec une poussette ou à un adolescent en fauteuil roulant de traverser sans courir. Cette décision-là relève de Québec.
Ce que les régions ressources reçoivent déjà
Pour bien mesurer la portée de la promesse caquiste, il faut comprendre le mécanisme existant. Depuis 2019, le gouvernement du Québec verse aux municipalités une part des revenus tirés des ressources naturelles par l'entremise du Fonds régions et ruralité (FRR), dont le volet 4 est justement consacré au « soutien à la vitalisation et à la coopération intermunicipale », et surtout par le Programme de partage des revenus des redevances sur les ressources naturelles (PPRRRN). Ce programme, administré par le ministère des Affaires municipales et de l'Habitation, redistribue une portion des redevances minières, forestières et hydriques aux MRC et aux municipalités des territoires où ces ressources sont exploitées.
Les montants en jeu demeurent toutefois modestes à l'échelle du budget de l'État. Les redevances minières perçues par Québec fluctuent fortement selon les cours des métaux : selon les données publiées par le ministère des Finances et l'Institut de la statistique du Québec, elles ont oscillé entre une centaine de millions et plus de 500 millions de dollars par année au cours de la dernière décennie, avec des sommets liés à l'envolée du prix de l'or. La part effectivement redistribuée aux communautés locales, elle, se compte plutôt en dizaines de millions répartis à travers l'ensemble des régions admissibles.
Doubler cette enveloppe n'est donc pas anodin, mais l'ordre de grandeur reste éloigné du coût d'un réaménagement routier majeur. À titre de comparaison, la réfection d'un seul kilomètre de route nationale en milieu urbanisé peut facilement dépasser plusieurs millions de dollars.
Le nœud : qui décide?
C'est ici que le débat devient politique plutôt que comptable. Depuis des années, les élus de l'Abitibi-Témiscamingue — de la Conférence des préfets aux conseils municipaux — répètent la même chose : le problème n'est pas seulement le montant, c'est le pouvoir de décision.
La route 117 est une route du réseau supérieur, propriété du ministère des Transports et de la Mobilité durable. Une municipalité peut adopter toutes les résolutions qu'elle veut, elle ne peut pas modifier unilatéralement la signalisation, la géométrie ou la limite de vitesse sur cette portion de son territoire. Elle doit convaincre, documenter, attendre les études de circulation, puis attendre encore la programmation quinquennale du Ministère. Malartic n'en est pas à sa première démarche : la question de la sécurité sur la 117 revient régulièrement au conseil municipal depuis le déménagement du quartier sud.
Un programme de partage de redevances ne règle pas ce problème de gouvernance. Il envoie de l'argent dans des enveloppes dont l'usage est balisé par des ententes avec Québec, et il ne transfère pas la compétence sur les infrastructures routières nationales. Autrement dit, une ville pourrait recevoir le double d'argent l'an prochain et attendre encore trois ans son feu piéton allongé.
Ce que la région demande depuis longtemps
Le milieu régional ne réclame pas seulement des chèques. Depuis le Sommet sur les régions ressources et les travaux successifs de l'Union des municipalités du Québec et de la Fédération québécoise des municipalités, trois demandes reviennent : une prévisibilité pluriannuelle des sommes, une plus grande latitude locale dans leur affectation, et une décentralisation réelle de certaines décisions d'infrastructure.
S'ajoute un enjeu propre au Nord-Ouest québécois : la région porte une part disproportionnée des activités extractives du Québec — mines d'or, de cuivre, de zinc, projets de lithium en développement, foresterie — tout en composant avec des services publics sous pression. Le recrutement de médecins, la pénurie de logements à Val-d'Or et à Rouyn-Noranda, l'état du réseau routier et l'accès aux soins spécialisés demeurent des irritants documentés année après année par les médias régionaux, dont Radio-Canada Abitibi-Témiscamingue et Le Citoyen.
À Rouyn-Noranda, l'année 2025 est aussi marquée par les célébrations du centenaire de la ville — un match des Anciens Canadiens à l'Aréna Glencore le 12 septembre, notamment. Cent ans d'histoire minière, cent ans de contribution à l'économie québécoise. La coïncidence des calendriers n'est pas anodine : elle rappelle que la relation entre la région et l'État québécois est ancienne, et que la question du retour sur investissement collectif l'est tout autant.
Ce qu'il faudra surveiller
L'engagement de Christine Fréchette soulève des questions concrètes auxquelles la CAQ devra répondre d'ici le scrutin : à partir de quelle année de référence calcule-t-on le « doublement »? L'enveloppe sera-t-elle indexée ou liée aux fluctuations des cours des métaux, ce qui la rendrait imprévisible? Les sommes iront-elles aux MRC, aux municipalités, ou à des fonds régionaux? Et surtout : l'affectation sera-t-elle véritablement décidée localement, ou soumise à l'approbation ministérielle?
Les partis d'opposition — Parti québécois, Québec solidaire, Parti libéral du Québec — auront l'occasion de préciser leurs propres propositions en matière de fiscalité des ressources et de décentralisation. En Abitibi-Témiscamingue, où la CAQ détient actuellement les circonscriptions d'Abitibi-Est, d'Abitibi-Ouest et de Rouyn-Noranda–Témiscamingue, l'enjeu ne sera pas symbolique.
En attendant, à Malartic, la question posée par Radio-Canada demeure la meilleure des unités de mesure : combien de temps faut-il pour traverser la rue Royale? Et combien de temps faut-il pour qu'une décision prise à Québec change quelque chose sur le trottoir?
