Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine

Bonaventure et Paspébiac : deux visages de la démocratie dans la Baie-des-Chaleurs

Trois candidats se disputent l'investiture péquiste dans Bonaventure pendant que plus de 400 citoyens de Paspébiac réclament la démission de leur conseil municipal. Deux signaux, un même malaise.

À vol d'oiseau, une trentaine de kilomètres séparent New Carlisle de Paspébiac, sur la côte de la Baie-des-Chaleurs. C'est dans ce corridor étroit de la Gaspésie que se jouent, à quelques jours d'intervalle, deux épisodes politiques en apparence contradictoires. D'un côté, une course à trois pour porter les couleurs du Parti québécois dans la circonscription de Bonaventure — signe d'un appétit renouvelé pour la scène provinciale. De l'autre, une pétition citoyenne réclamant le départ des conseillers municipaux de Paspébiac, à quelques semaines à peine du scrutin municipal du 2 novembre.

Mis côte à côte, ces deux dossiers racontent la même histoire : celle d'un lien de confiance à recoudre entre les Gaspésiens et leurs institutions, et celle d'un modèle de gouvernance locale — le conseil municipal de petite ville — qui craque sous la pression.

Une investiture qui attire, un siège qui compte

Radio-Canada rapportait cette semaine que trois personnes convoitent l'investiture du Parti québécois dans Bonaventure, l'assemblée devant se tenir mardi. Dans une région où les partis peinent souvent à recruter, une course à trois n'est pas une banalité : c'est plutôt le symptôme d'un siège que l'on juge gagnable, et d'un intérêt réel pour la politique provinciale à l'approche du scrutin général d'octobre 2026.

Le contexte y est pour beaucoup. Bonaventure a longtemps été un bastion libéral — Nathalie Normandeau y a été élue et réélue de 1998 à 2011, avant que Sylvain Roy ne fasse basculer la circonscription vers le Parti québécois en 2012 et 2014. En 2018, Roy est réélu, mais quitte ensuite le caucus péquiste pour siéger comme indépendant. En 2022, la Coalition avenir Québec y fait élire Catherine Blouin, dans la vague qui a emporté presque toute la Gaspésie. Autrement dit : en une quinzaine d'années, Bonaventure a changé de couleur trois fois. C'est une circonscription volatile, où l'électorat sanctionne davantage les bilans que les étiquettes.

Les sondages provinciaux publiés depuis un an, largement relayés par Le Devoir, La Presse et Radio-Canada, placent le Parti québécois en tête des intentions de vote, avec un effondrement marqué de la CAQ. Dans ce contexte, l'investiture péquiste dans Bonaventure n'est plus un exercice symbolique : elle peut valoir un siège à l'Assemblée nationale. D'où l'intérêt de plusieurs aspirants.

Ce que le prochain député devra porter

Mais l'intérêt pour l'investiture ne dit rien de la satisfaction des citoyens envers les services publics. Au contraire, l'attractivité de la course reflète en bonne partie la liste des dossiers en souffrance dans la Baie-des-Chaleurs et l'ensemble de la Gaspésie.

La santé arrive au premier rang. Les ruptures de services en obstétrique, les fermetures temporaires d'urgences la nuit, la difficulté chronique de recruter des médecins de famille et des infirmières dans les hôpitaux de Maria et de Chandler ont fait l'objet de dizaines de reportages sur les ondes de Radio-Canada et dans les pages du Graffici au cours des dernières années. La réforme de Santé Québec, mise en branle en 2024, a par ailleurs nourri la crainte régionale d'un pouvoir décisionnel qui s'éloigne encore un peu plus des communautés.

Le transport suit de près : l'état de la route 132, seule véritable artère de la péninsule, la question du train de passagers vers Gaspé — dont la remise en service du tronçon jusqu'à Port-Daniel–Gascons a été confirmée par le gouvernement québécois — et l'accès aérien régional, dont les tarifs demeurent un irritant majeur malgré le programme d'accès aérien régional.

S'ajoutent le logement, dont la rareté freine l'attraction de nouveaux travailleurs, la connectivité Internet, l'érosion des berges qui menace des infrastructures riveraines dans la Baie-des-Chaleurs, et l'avenir des grands employeurs industriels de la région. Autant de dossiers qui exigent une présence constante à Québec — et qui expliquent pourquoi le poste de député y est perçu comme un levier stratégique, pas comme un simple titre.

Paspébiac : quand la gouvernance locale déraille

À 30 kilomètres de là, le portrait est tout autre. Toujours selon Radio-Canada, une pétition lancée par un citoyen, Jeremy Laplante, a recueilli plus de 400 signatures pour réclamer la démission des conseillers municipaux de Paspébiac. Dans une ville d'environ 3 000 habitants, 400 signatures représentent une proportion considérable de l'électorat — un signal qu'aucun conseil ne peut balayer du revers de la main.

Le cas de Paspébiac n'est pas isolé, et c'est là tout le problème. Depuis plusieurs années, la Commission municipale du Québec et le ministère des Affaires municipales et de l'Habitation traitent un volume croissant de plaintes en matière d'éthique et de déontologie provenant de petites municipalités. Les études de l'Union des municipalités du Québec et de la Fédération québécoise des municipalités ont documenté une hausse marquée des démissions d'élus municipaux entre 2021 et 2025, souvent attribuée au climat de travail, au harcèlement en ligne et aux dysfonctionnements internes des conseils.

Dans les municipalités de moins de 5 000 habitants, ce risque est structurellement plus élevé. Un conseil y compte typiquement un maire et six conseillers; l'appareil administratif est mince; la direction générale cumule les fonctions; et la proximité — atout démocratique en temps normal — devient un handicap dès que les conflits interpersonnels se substituent aux débats de fond. Il suffit de deux ou trois relations brisées autour de la table pour que la mécanique décisionnelle se bloque : budgets retardés, appels d'offres en attente, projets d'infrastructures suspendus. Ce sont les services aux citoyens qui écopent.

Il faut aussi rappeler une réalité juridique : au Québec, il n'existe pas de mécanisme de révocation permettant à une pétition de destituer un conseil municipal. Les élus sont en poste jusqu'à la fin de leur mandat, sauf démission volontaire, inhabilité prononcée par un tribunal, ou décision de la Commission municipale. Une pétition n'a donc, en droit, aucune force contraignante. Elle a en revanche une force politique considérable — surtout à deux mois d'un scrutin.

Le 2 novembre comme véritable réponse

C'est précisément ce calendrier qui rend l'épisode de Paspébiac déterminant. Les élections municipales générales du Québec ont lieu le 2 novembre 2025, avec dépôt des déclarations de candidature au début octobre. La mobilisation actuelle pourrait donc produire l'effet le plus démocratique possible : susciter des candidatures.

Car la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine souffre depuis longtemps d'un déficit d'engagement municipal. En 2021, une part importante des postes de maires et de conseillers de la région avaient été comblés par acclamation, faute d'adversaires — une tendance nationale, mais particulièrement marquée dans les territoires ruraux. Le Directeur général des élections du Québec a maintes fois souligné ce phénomène, qui prive les citoyens du débat électoral et affaiblit la légitimité perçue des élus.

Une pétition de 400 noms peut donc devenir un bassin de futurs candidats. Ou, à l'inverse, elle peut décourager encore davantage ceux qui hésitent à s'exposer publiquement. C'est le pari démocratique qui se joue à Paspébiac cet automne.

Deux mouvements, un même diagnostic

Le contraste entre une investiture provinciale disputée et une révolte citoyenne contre un conseil municipal n'est qu'apparent. Dans les deux cas, les citoyens de la Baie-des-Chaleurs disent la même chose : ils veulent des institutions qui fonctionnent, qui livrent, et qui rendent des comptes.

La scène provinciale attire parce qu'elle apparaît comme un levier — un siège, une voix à Québec, une capacité de faire bouger les dossiers de santé, de transport et de logement. La scène municipale, elle, se fissure parce que les attentes s'y expriment sans filtre et que les moyens y sont les plus minces.

Le prochain député de Bonaventure, quel que soit son parti, héritera de cette double exigence. Non seulement défendre la région à l'Assemblée nationale, mais aussi contribuer à un climat où l'engagement local redevient possible. Parce qu'une région ne se développe pas avec un seul élu efficace : elle se développe avec des dizaines de conseils municipaux capables de délibérer, de décider et de tenir la route.

Entre le 2 novembre 2025 et l'automne 2026, la Baie-des-Chaleurs aura deux occasions de trancher. Les deux comptent.