Le 25 août 2026 aura été une journée révélatrice pour Trois-Rivières. À quelques heures d'intervalle, deux annonces ont dessiné les contours d'une ville qui avance sur deux jambes — et pas toujours dans la même direction. D'un côté, Culture Trois-Rivières lançait sa saison 2026-2027 à la salle Anaïs-Allard-Rousseau en confirmant le retour tant attendu de la salle J.-Antonio-Thompson, fermée depuis plus de deux ans pour travaux. De l'autre, Mayrand Entrepôt d'alimentation confirmait son implantation au District 55, le pôle commercial en développement en périphérie, avec une ouverture prévue à l'été 2027.
Deux nouvelles positives, diront plusieurs. Mais placées côte à côte, elles racontent surtout l'arbitrage permanent auquel se livre Trois-Rivières depuis une vingtaine d'années : investir dans un centre-ville patrimonial qu'il faut constamment ranimer, ou accompagner la croissance des pôles routiers où les commerçants, eux, choisissent d'aller.
La Thompson, une locomotive qu'on remet sur les rails
La salle J.-Antonio-Thompson n'est pas un équipement culturel comme les autres. Construite en 1928 sous le nom de Capitol, l'ancien cinéma de la rue des Forges est un des rares théâtres à l'italienne encore debout au Québec. La Ville de Trois-Rivières l'a acquis dans les années 1980, l'a rebaptisé en hommage à J.-Antonio Thompson, puis en a fait le principal diffuseur de spectacles de la Mauricie, avec plus de 1 000 sièges. Sa fermeture prolongée, imposée par un chantier de mise aux normes et de restauration, a laissé un vide béant dans l'écosystème culturel régional.
Ce vide, il a fallu le combler ailleurs. Pendant plus de deux ans, Culture Trois-Rivières a redéployé sa programmation vers la salle Anaïs-Allard-Rousseau, l'amphithéâtre Cogeco, les églises et divers lieux de fortune. Une gymnastique coûteuse en logistique et, surtout, en fréquentation : une salle de 1 000 places ne se remplace pas par une salle de 400. Comme le rapportait Le Nouvelliste au lancement de la saison, c'est bel et bien la réouverture de la Thompson qui a « volé la vedette » mardi, devant une assistance visiblement soulagée.
L'enjeu dépasse largement la scène. Une salle de spectacle de cette taille au cœur du secteur des Forges, c'est un générateur de trafic pour les restaurants, les bars, les stationnements et les commerces du centre-ville. Chaque soir de représentation, ce sont des centaines de personnes qui mangent, boivent et se garent dans un rayon de 500 mètres. Les études de retombées des salles de diffusion au Québec évaluent généralement à plusieurs dizaines de dollars par spectateur les dépenses connexes engagées autour d'une sortie culturelle. Multipliez par une centaine de représentations annuelles, et vous obtenez l'ordre de grandeur de ce que le centre-ville trifluvien a perdu pendant le chantier.
Qui paie le retour en scène
C'est ici que la question du financement devient centrale. La restauration d'un bâtiment centenaire classé n'a rien d'une opération banale : structure, systèmes mécaniques, accessibilité universelle, sécurité incendie, acoustique, sièges, dorures. Les chantiers de ce type, au Québec, se chiffrent presque systématiquement en dizaines de millions de dollars, et les dépassements de coûts y sont plus la règle que l'exception. Le Grand Théâtre de Québec, la salle Albert-Rousseau ou le Théâtre Gilles-Vigneault de Saint-Jérôme en témoignent.
Dans le cas trifluvien, le financement s'appuie sur le trio habituel : la Ville, le gouvernement du Québec via le ministère de la Culture et des Communications, et Ottawa. Les contribuables trifluviens en assument une part directe, à même une taxe foncière déjà sous pression dans un contexte de coûts de construction élevés. C'est la nature même de ce genre d'investissement : personne ne rentabilise une salle de spectacle patrimoniale au sens comptable. Elle se justifie par ses externalités — vitalité commerciale, identité, attractivité résidentielle, capacité de recevoir des tournées nationales.
À l'inverse, l'arrivée de Mayrand au District 55 relève strictement de l'investissement privé. Le distributeur alimentaire, bien implanté dans la grande région de Montréal avec son modèle hybride d'entrepôt d'alimentation ouvert aux restaurateurs comme au grand public, ouvrira à l'été 2027. Aucune subvention n'est requise pour convaincre un commerce de s'installer là où le trafic automobile est garanti. La Ville, elle, aura surtout fourni le zonage, les infrastructures et les accès.
District 55 : la logique du pôle routier
Le District 55 s'inscrit dans la continuité de ce qui s'est produit à Trois-Rivières depuis les années 2000 : le déplacement du commerce de détail vers les axes autoroutiers, autour de la 40 et de la 55. Le secteur des boulevards des Récollets et Thibeau, puis les développements plus récents près de l'échangeur, ont progressivement concentré les grandes surfaces, les bannières nationales et les restaurants de chaîne loin du noyau historique.
Ce modèle a une logique implacable : terrains moins chers, stationnement abondant et gratuit, visibilité autoroutière, accès facile pour la clientèle régionale — celle de Bécancour, de Shawinigan, de Nicolet — qui vient magasiner en voiture. Pour un joueur comme Mayrand, dont la clientèle inclut des restaurateurs venant charger des palettes de marchandise, le centre-ville n'est même pas une option envisageable. On ne recule pas un camion dans la rue des Forges.
Mais chaque nouveau mètre carré commercial en périphérie a un coût implicite : l'étalement des infrastructures municipales à entretenir, la dépendance automobile, et une concurrence pour le pouvoir d'achat qui se joue en défaveur des commerçants du centre. C'est le paradoxe des villes moyennes québécoises : elles subventionnent la revitalisation de leur cœur d'un côté, tout en autorisant de l'autre les développements qui le vident.
Deux annonces, un même calendrier politique
Le timing n'est pas anodin. Les élections municipales québécoises se tiennent le 1er novembre 2026, et les électeurs trifluviens iront aux urnes dans une ville où le bilan en matière de grands projets — amphithéâtre, réfection du centre-ville, gestion des finances — sera scruté. Une salle Thompson qui rouvre ses portes juste avant la campagne, c'est un ruban à couper au meilleur moment possible. Un entrepôt d'alimentation qui crée des emplois et des revenus de taxes, c'est une annonce que personne ne refuse.
S'y ajoute la perspective des élections provinciales de l'automne 2026, dont les préparatifs occupent déjà l'espace médiatique : Le Nouvelliste rapportait le même jour les candidatures de l'animatrice Clodine Desrochers pour la Coalition avenir Québec et de l'ancien ministre des Finances Nicolas Marceau pour le Parti québécois. Dans ce contexte, les investissements culturels en région deviennent des arguments de campagne, et la Mauricie — avec ses circonscriptions traditionnellement mobiles — recevra sa part de promesses.
Le climat économique, lui, complique l'équation. La guerre commerciale entre le Canada et les États-Unis est entrée dans une nouvelle phase avec les mesures tarifaires de rétorsion annoncées par Ottawa, comme le documentait Le Nouvelliste. Pour les détaillants alimentaires, cela signifie des coûts d'approvisionnement instables. Pour les municipalités, un contexte où les subventions provinciales et fédérales aux projets culturels risquent de se resserrer.
Ce qui change vraiment
La réouverture de la Thompson ne suffira pas, à elle seule, à régler l'équation du centre-ville trifluvien. Les locaux vacants de la rue des Forges, la question du stationnement, l'itinérance et le coût des loyers commerciaux demeurent. Mais elle rétablit une pièce maîtresse : sans salle de grande capacité, le centre-ville perdait sa raison d'attirer une clientèle régionale en soirée.
L'arrivée de Mayrand, de son côté, confirme que Trois-Rivières demeure un pôle de consommation régional attrayant pour les grandes bannières. C'est une bonne nouvelle économique, avec des emplois à la clé.
La vraie question, pour les prochains conseils municipaux, sera de savoir si ces deux stratégies peuvent coexister sans que l'une cannibalise l'autre. Ailleurs au Québec, des villes comme Sherbrooke, Drummondville ou Saint-Hyacinthe se heurtent au même dilemme et ont commencé à encadrer plus sévèrement l'expansion commerciale périphérique. À Trois-Rivières, le débat reste largement à faire. La saison culturelle 2026-2027, elle, commence maintenant.
