Montréal

Deux morts au travail à Montréal : quand le danger tient à quelques mètres invisibles

Un émondeur de 27 ans électrocuté, un manutentionnaire de 25 ans happé sur le tarmac de Montréal-Trudeau. Deux drames en une semaine qui ramènent la même question : celle du périmètre de sécurité.

Deux jeunes hommes, deux métiers sans rapport apparent, deux enquêtes distinctes de la Commission des normes, de l'équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). Et pourtant, un fil conducteur troublant : dans les deux cas, la mort semble s'être jouée sur une question de distance. Quelques mètres. Une limite qu'aucune ligne peinte au sol ne matérialise vraiment, et qui ne pardonne pas.

Ce que l'on sait des deux drames

Le premier accident est survenu à Montréal, où un émondeur de 27 ans a perdu la vie après être entré en contact avec une ligne électrique d'Hydro-Québec, selon les informations rapportées par Radio-Canada. La ligne en cause serait une ligne à basse tension — une précision qui, loin de rassurer, devrait au contraire alerter. Dans l'imaginaire collectif, le danger électrique est associé aux imposantes lignes de transport à haute tension. Or, en pratique, une ligne de distribution basse tension suffit amplement à tuer un travailleur, surtout lorsque celui-ci est en hauteur, en sueur, en contact avec un tronc humide ou une nacelle métallique.

Le second accident s'est produit à l'Aéroport international Montréal-Trudeau. Un employé de 25 ans est mort sur le tarmac dans les circonstances rapportées par TVA Nouvelles, qui évoque le fait que l'homme se serait trouvé trop près d'un appareil. Des enjeux de sécurité liés au respect des zones autour de l'avion pourraient être en cause. L'enquête de la CNESST, comme celle du Bureau de la sécurité des transports du Canada lorsque l'appareil est impliqué, devra établir la chronologie précise des faits.

Dans les deux dossiers, la prudence s'impose : les conclusions officielles ne sont pas connues, et il faudra des mois avant que les rapports d'enquête soient rendus publics. Mais la coïncidence temporelle de ces deux décès, dans la même région, à quelques jours d'intervalle, mérite qu'on s'y arrête.

La logique du périmètre : une prévention par la distance

Ce qui frappe, c'est la parenté conceptuelle des deux dangers. L'émondage et la manutention aéroportuaire n'ont rien en commun, sauf ceci : dans les deux cas, la mesure de prévention centrale n'est ni un casque, ni un harnais, ni un gant. C'est une distance.

Du côté électrique, le Code de sécurité pour les travaux de construction du Québec ainsi que les règles encadrant les travaux d'élagage prévoient des distances d'approche minimales à respecter par rapport aux conducteurs sous tension, variables selon le niveau de tension. Pour un travailleur non qualifié en travaux électriques — ce qu'est généralement un émondeur —, l'approche des lignes exige normalement une coordination avec Hydro-Québec, qui peut procéder à la mise hors tension, à la pose de protecteurs isolants sur les conducteurs, ou à l'assignation d'un surveillant. Hydro-Québec offre d'ailleurs un service dédié aux entrepreneurs et aux propriétaires qui doivent travailler à proximité de son réseau.

Du côté aéroportuaire, la logique est identique. Autour d'un aéronef en opération, on définit des zones de danger : le cône d'aspiration à l'avant des réacteurs, le souffle des gaz à l'arrière, le rayon de rotation des hélices sur les appareils à turbopropulsion, sans compter les mouvements de l'appareil lui-même lors du repoussage. Les procédures des transporteurs et des entreprises de services d'escale prévoient des séquences strictes : cales, cônes de sécurité, communication avec le poste de pilotage, signaleurs. Là encore, la sécurité repose sur le fait de ne pas franchir une ligne qu'on ne voit pas.

C'est précisément ce qui rend ces périmètres redoutables. Un garde-corps se voit. Un plancher glissant se remarque. Un rayon de sécurité, lui, n'existe que dans la tête du travailleur — et dans la qualité de la formation qu'il a reçue.

L'émondage, un secteur à risque documenté

Le milieu de l'arboriculture et de l'émondage figure depuis longtemps parmi les activités où la CNESST intervient régulièrement. Chutes de hauteur, coupures de scie à chaîne, écrasement par une branche mal évaluée, contact électrique : la combinaison de risques est particulièrement dense. L'Association des services en émondage et en arboriculture du Québec ainsi que la Société internationale d'arboriculture — Québec militent depuis des années pour une professionnalisation accrue du secteur, notamment par la certification d'arboriste.

Le problème, c'est que le marché de l'émondage résidentiel et commercial demeure largement ouvert. Une camionnette, une scie à chaîne, quelques cordes : la barrière à l'entrée est faible. Résultat, des équipes peu formées côtoient des entreprises rigoureuses, et le client moyen n'a aucun moyen simple de distinguer les unes des autres. La sous-traitance en cascade complique encore le portrait : une municipalité, un gestionnaire d'immeubles ou une entreprise de services publics peut confier un contrat à un fournisseur qui le refile lui-même à un tiers, diluant au passage la chaîne de responsabilité en matière de santé et sécurité.

Le tarmac, une pression de tous les instants

Du côté aéroportuaire, la réalité est différente mais les tensions structurelles se ressemblent. La manutention au sol — bagages, chargement, dégivrage, repoussage, ravitaillement — est massivement confiée à des entreprises de services d'escale spécialisées, distinctes des transporteurs aériens et de l'administration aéroportuaire. Ces entreprises opèrent dans un environnement où chaque minute de retard coûte cher, où les rotations sont serrées, où les conditions climatiques montréalaises imposent l'hiver des cadences brutales.

À cela s'ajoute une main-d'œuvre souvent jeune, avec un taux de roulement élevé et des salaires d'entrée modestes. Un travailleur de 25 ans peut cumuler peu de mois d'ancienneté sur une aire de trafic. Or, la conscience du danger sur un tarmac ne s'acquiert pas seulement en salle de classe : elle se construit dans l'expérience, sous supervision. Quand le roulement de personnel s'accélère, cette transmission s'effrite.

Une complexité juridique s'ajoute : l'aviation relève de la compétence fédérale, et les entreprises de services aériens sont généralement assujetties au Code canadien du travail plutôt qu'à la Loi sur la santé et la sécurité du travail du Québec. Selon le statut exact de l'employeur impliqué, l'enquête pourrait donc relever du Programme du travail fédéral autant que de la CNESST. Cette zone grise entre régimes réglementaires n'aide pas à la clarté des obligations sur le terrain.

Ce que change — ou pas — une enquête de la CNESST

Lorsqu'un décès survient au travail, la CNESST déploie des inspecteurs, sécurise les lieux, interdit au besoin la reprise des travaux, puis produit un rapport d'enquête public identifiant les causes et formulant des correctifs. Ces rapports sont accessibles en ligne et constituent une mine d'information pour les préventionnistes. L'organisme peut aussi émettre des constats d'infraction menant à des amendes, qui ont été substantiellement relevées au fil des réformes législatives des dernières années.

Mais la mécanique a ses limites. Les rapports paraissent souvent plus d'un an après les faits. Les amendes, même augmentées, restent modestes pour une grande entreprise et lourdes pour une PME — ce qui produit parfois l'effet inverse de celui recherché. Et surtout, les mêmes causes reviennent : absence d'analyse de risques avant le début des travaux, procédure existante mais non appliquée, formation donnée sur papier mais non validée sur le terrain, supervision insuffisante.

La Loi modernisant le régime de santé et de sécurité du travail, adoptée en 2021, a étendu à l'ensemble des secteurs l'obligation de mettre en place des mécanismes de prévention et de participation des travailleurs — comités de santé et sécurité, représentants en santé et sécurité, programmes de prévention. Le déploiement de ces obligations s'est échelonné sur plusieurs années. L'enjeu, désormais, n'est plus tant l'existence du cadre que son application réelle dans les petites entreprises et chez les sous-traitants.

Une semaine chargée pour Montréal

Ces deux décès s'inscrivent dans une actualité montréalaise déjà dense. Le Journal de Montréal rapportait cette semaine un quatrième homicide en dix jours dans la métropole, tandis que Radio-Canada et Le Journal de Montréal suivaient la suspension d'un quatrième policier du SPVM dans le dossier des allégations de racisme au poste de quartier 39, à Montréal-Nord. TVA Nouvelles faisait par ailleurs état d'un rapport de la vérificatrice générale de Montréal concluant que la Ville manque de places d'hébergement d'urgence en cas de sinistre majeur.

Le point commun de ces dossiers? Chaque fois, un dispositif de protection existe sur papier — protocole de sécurité, encadrement policier, plan de mesures d'urgence — et chaque fois, la question posée est celle de son application concrète. Pour les familles des deux jeunes travailleurs décédés, cette nuance administrative n'a plus aucune importance. Mais pour les milliers de personnes qui, demain matin, monteront dans une nacelle ou marcheront sur une aire de trafic, elle fait toute la différence.