Côte-Nord

Sept-Îles bâtit sur l'aluminium : un quai à 37 M$, un aréna commandité et une dépendance qui inquiète

Le quai Mgr-Blanche renaît après 18 mois de travaux, pendant qu'Aluminerie Alouette verse 2 M$ pour le futur aréna. Deux bonnes nouvelles qui posent la même question : qui paiera demain?

La même semaine, deux annonces ont donné à Sept-Îles des allures de ville en pleine relance. D'un côté, l'inauguration du quai Monseigneur-Blanche, relevé et reconstruit au coût de 37 millions de dollars après un an et demi de chantier. De l'autre, un don de 2 millions de dollars d'Aluminerie Alouette pour le futur aréna municipal, au moment même où l'entreprise confirme poursuivre ses investissements malgré les tarifs américains sur l'aluminium.

Prises séparément, ce sont deux manchettes réjouissantes. Prises ensemble, elles racontent autre chose : la manière dont une ville de 25 000 habitants finance ses infrastructures lourdes en s'appuyant sur un tissu industriel exposé aux soubresauts du commerce mondial.

Un quai de 1956 qui prenait l'eau

Le quai Mgr-Blanche n'est pas une infrastructure anodine. Construit en 1956, il sert depuis 2006 de terminal aux remorqueurs qui assistent les navires dans la baie de Sept-Îles, et depuis 2010 de point de débarquement pour les croisiéristes. Comme l'a rapporté Radio-Canada, la structure s'affaissait et l'eau passait par-dessus lors des grandes marées, au point qu'une portion avait dû être fermée ces dernières années.

Les travaux, achevés cet été, ont permis de relever le tablier du quai et d'aménager trois nouveaux postes à quai destinés aux remorqueurs. L'émission Bonjour la Côte, de Radio-Canada, a consacré un segment à la transformation de l'ouvrage, présentée comme une adaptation directe aux aléas provoqués par les changements climatiques.

C'est là un point souvent négligé dans le débat public : sur la Côte-Nord, l'adaptation climatique n'est pas une abstraction budgétaire, c'est une question de hauteur de béton. Le rehaussement d'un quai construit à l'époque où l'on ouvrait la mine du lac Jeannine relève d'une logique simple : les niveaux d'eau et l'intensité des tempêtes ne correspondent plus aux paramètres de conception de l'après-guerre. Ce chantier n'est ni le premier ni le dernier du genre dans la région, où l'érosion côtière et la submersion figurent parmi les préoccupations récurrentes des municipalités riveraines du golfe.

Le Port de Sept-Îles, un géant discret

Pour comprendre l'importance de ces 37 millions, il faut rappeler le poids réel du Port de Sept-Îles. L'administration portuaire se présente comme l'un des plus importants ports miniers en Amérique du Nord, avec un volume de marchandises manutentionnées qui la place régulièrement parmi les tout premiers ports canadiens en tonnage. L'essentiel de ce volume provient du minerai de fer de la fosse du Labrador, acheminé par rail depuis Fermont, Labrador City et Schefferville, puis chargé sur des navires de type Chinamax à Pointe-Noire.

Dans cet écosystème, un quai à remorqueurs n'a rien d'accessoire : sans assistance de remorquage fiable, les manœuvres de vraquiers géants dans la baie deviennent impossibles. Le quai Mgr-Blanche est donc à la fois une infrastructure de sécurité maritime et une porte d'entrée touristique, les croisiéristes y débarquant durant la saison estivale. Deux vocations, deux économies : l'industrie lourde et le tourisme, qui cohabitent sur la même dalle de béton.

Alouette : 2 M$ pour l'aréna, des investissements malgré les tarifs

À quelques kilomètres de là, à Pointe-Noire, Aluminerie Alouette exploite la plus grande aluminerie des Amériques. L'entreprise, un consortium détenu notamment par Rio Tinto, Investissement Québec, Norsk Hydro et des partenaires japonais, emploie directement plus d'un millier de personnes et fait vivre indirectement une part considérable de l'économie septilienne.

Selon ce qu'a rapporté TVA Nouvelles, la guerre commerciale entre le Canada et les États-Unis n'a pas freiné les ambitions de l'entreprise, qui poursuit ses investissements malgré l'incertitude créée par les tarifs américains sur l'aluminium. Rappelons que Washington a porté à 50 % les droits de douane sur l'aluminium importé au cours de l'année, une décision qui frappe de plein fouet une filière québécoise dont la production est très majoritairement destinée au marché américain.

Dans la foulée, Radio-Canada a annoncé qu'Alouette devenait le plus récent contributeur au financement du nouvel aréna de Sept-Îles, avec un don de 2 millions de dollars. La Ville travaille depuis plusieurs années au remplacement de ses installations vieillissantes, un projet dont la facture a suivi la même courbe inflationniste que tous les chantiers publics québécois depuis 2020.

La question que personne n'aime poser

Un don corporatif de 2 millions pour un équipement de loisir, c'est une excellente nouvelle pour les contribuables septiliens. C'est aussi une dépendance de plus.

Le modèle est bien rodé dans les villes mono-industrielles du Québec : l'employeur dominant finance les aménagements collectifs, y appose son nom, et consolide sa licence sociale d'exploitation. Baie-Comeau et son papetière, Alma et Arvida avec Rio Tinto, Rouyn-Noranda avec la Fonderie Horne : partout, la même équation. Elle fonctionne tant que l'entreprise se porte bien.

Mais que se passe-t-il si le bailleur de fonds privé vacille? Les tarifs américains ne sont pas un incident de parcours : ils remettent en cause l'accès au marché qui justifie l'existence même d'une aluminerie sur le bord du golfe. Ajoutons à cela des contrats d'électricité à renégocier avec Hydro-Québec dans un contexte où la société d'État réévalue les tarifs consentis aux grands industriels, et l'on comprend que la stabilité apparente d'Alouette repose sur plusieurs variables hors du contrôle de Sept-Îles.

Un aréna, une fois construit, coûte cher à opérer pendant quarante ans. Un don ponctuel ne finance pas l'exploitation. Si la contribution privée disparaît des prochains projets, ce sont les taxes municipales et les programmes gouvernementaux qui devront combler l'écart.

Redevances minières : la promesse caquiste et ses angles morts

C'est précisément ce débat qu'a relancé la Coalition avenir Québec en promettant, comme l'a rapporté TVA Nouvelles, de doubler la part des redevances minières redistribuées aux régions qui accueillent d'importants projets d'exploitation.

Sur le principe, la revendication est ancienne et largement partagée sur la Côte-Nord comme en Abitibi-Témiscamingue : les régions ressources supportent les impacts — camionnage, poussière, pression sur le logement, services publics sous tension — pendant que l'essentiel des revenus transite par Québec. Le Fonds des ressources naturelles, volet Territoires miniers, redistribue déjà une portion des droits miniers aux municipalités concernées, mais les montants demeurent modestes au regard des besoins.

Deux réserves s'imposent toutefois. D'abord, doubler une part relativement petite d'une assiette volatile ne produit pas un financement stable : les droits miniers fluctuent au gré du prix du fer, qui a connu des variations spectaculaires au cours de la dernière décennie. Ensuite, une promesse électorale n'est pas une formule d'indexation inscrite dans la loi. Or ce dont les municipalités nord-côtières ont besoin pour planifier des quais, des arénas et des réseaux d'aqueduc, c'est de prévisibilité sur vingt ans, pas de bonnes années suivies de mauvaises.

Ailleurs sur la Côte-Nord, la même tension

Le débat sur l'acceptabilité de l'industrie extractive ne se limite pas à Sept-Îles. Radio-Canada rapportait qu'une cinquantaine de citoyens se sont présentés à une séance du conseil municipal de Baie-Comeau pour confronter les élus au sujet de la carrière Jean-Fournier. Poussière, bruit, proximité résidentielle : les griefs classiques.

À l'autre extrémité du territoire, sur la Basse-Côte-Nord, les municipalités misent plutôt sur la coopération transfrontalière avec le Labrador pour assurer la pérennité de leurs villages, notamment par le tourisme d'expédition. Une stratégie de diversification née de la nécessité, dans des communautés qui n'ont jamais eu de grand employeur industriel.

Entre le quai relevé de Sept-Îles et les villages de la Basse-Côte, c'est toute la Côte-Nord qui cherche un modèle de financement durable pour ses infrastructures. L'aluminium et le fer paient aujourd'hui. La vraie question, celle qui devrait occuper la prochaine campagne électorale, est de savoir ce qui paiera demain.