Mauricie

« Osons la Mauricie de demain » : l'appel de deux patrons régionaux se heurte à un Québec sans marge de manœuvre

Les dirigeants du Groupe PRO-B et de TES Canada réclament une vision de développement pour la Mauricie. Or, à la veille du scrutin, les analystes préviennent qu'aucun parti n'aura les moyens de payer.

Deux dirigeants d'entreprise de la Mauricie ont choisi le cœur d'une campagne électorale pour lancer un appel qui ne passe pas inaperçu. Dans un point de vue publié le 26 août par Le Nouvelliste sous le titre « Osons la Mauricie de demain », Nathalie Lemelin, présidente-directrice générale du Groupe PRO-B, et Éric Gauthier, président-directeur général de TES Canada, plaident pour que la région cesse d'attendre et se dote d'une ambition économique claire.

Le moment est tout sauf anodin. Le même jour, Le Nouvelliste publiait un texte de La Presse Canadienne dont le titre agit comme une douche froide : « Pas de marge de manœuvre » pour financer les promesses électorales. Deux signaux contradictoires, la même journée, dans le même journal. D'un côté, des entrepreneurs qui demandent qu'on ose. De l'autre, des économistes qui rappellent que les coffres de l'État québécois sont vides.

Ce que demandent réellement les deux dirigeants

Le geste vaut la peine d'être décodé. Il est rare que des chefs d'entreprise mauriciens cosignent une intervention publique de nature politique en pleine campagne. Nathalie Lemelin dirige le Groupe PRO-B, une entreprise trifluvienne active dans les services d'entretien et de gestion d'immeubles, employeur régional important. Éric Gauthier, lui, porte le dossier le plus lourd de la région : le projet de production d'hydrogène vert et de gaz naturel renouvelable de TES Canada, dont le pôle est prévu à Shawinigan.

Leur appel n'est pas une demande de chèque ponctuel. C'est une revendication de vision : que la Mauricie soit traitée comme un territoire de développement stratégique, et non comme une région qu'on gère au rythme des annonces ponctuelles. Derrière l'expression « oser la Mauricie de demain » se cachent des demandes concrètes et récurrentes du milieu d'affaires régional : de la prévisibilité dans l'accès aux blocs d'énergie, des délais d'autorisation environnementale et municipale qui ne s'étirent pas sur des années, une main-d'œuvre qualifiée disponible localement, et des infrastructures — routières, ferroviaires, énergétiques — capables de soutenir de gros projets industriels.

C'est précisément là que le bât blesse. Aucune de ces demandes n'est gratuite. Toutes supposent des choix budgétaires ou réglementaires que le prochain gouvernement devra assumer.

Le dossier TES Canada, baromètre régional

On ne peut pas lire ce point de vue sans penser au parcours du projet de TES Canada lui-même. Annoncé à la fin de 2023, le projet prévoyait un investissement privé de l'ordre de quatre milliards de dollars pour produire de l'hydrogène vert à Shawinigan, alimenté par un parc éolien et solaire développé sur le territoire de la MRC de Mékinac et des environs, avec un bloc d'énergie réservé par Hydro-Québec.

Depuis, le dossier a traversé exactement le type de turbulences que dénoncent implicitement les auteurs. Consultations publiques houleuses dans le monde agricole, inquiétudes sur l'acceptabilité sociale des éoliennes, questions sur le prix de l'électricité consentie, révisions de calendrier. Radio-Canada et Le Nouvelliste ont abondamment couvert ces étapes. Le projet demeure sur la table, mais son horizon de réalisation s'est allongé.

Quand le PDG de TES Canada cosigne un texte demandant qu'on « ose », il parle donc en connaissance de cause. Le message adressé aux partis est limpide : les capitaux privés sont disponibles, ce qui manque, c'est la vitesse décisionnelle de l'État et l'accompagnement du territoire.

L'obstacle : un Québec qui n'a plus de coussin

Le portrait budgétaire brossé par La Presse Canadienne est sévère. Le Québec sort d'une séquence de déficits records — le budget de mars 2025 faisait état d'un manque à gagner historique dépassant les 13 milliards de dollars avant versements au Fonds des générations — et le retour à l'équilibre a été repoussé au-delà de l'horizon initialement promis. La guerre tarifaire avec les États-Unis, qui frappe directement les exportateurs manufacturiers québécois, ampute en prime les revenus anticipés.

Dans ce contexte, les économistes consultés par La Presse Canadienne préviennent que produire un cadre financier crédible relèvera de l'exercice de haute voltige. Chaque promesse électorale devra être financée soit par une hausse de revenus, soit par une coupe ailleurs, soit par un creusement additionnel du déficit. Il n'y a plus de surplus tampon comme au milieu des années 2010.

Pour une région comme la Mauricie, qui compte historiquement sur des interventions publiques structurantes — réfection d'infrastructures, investissements en santé, soutien à la reconversion industrielle après les fermetures d'usines de pâtes et papiers —, la nouvelle n'est pas anodine.

Ce que les plateformes offrent concrètement

Le 26 août également, La Presse Canadienne révélait qu'un gouvernement conservateur dirigé par Éric Duhaime réduirait l'impôt des entreprises de 59 % au cours d'un premier mandat. Sur papier, c'est le genre de mesure qui parlerait à des dirigeants comme ceux du Groupe PRO-B.

Mais l'effet réel sur la Mauricie mérite nuance. Une baisse générale de l'impôt sur le revenu des sociétés bénéficie d'abord aux entreprises rentables. Or, une bonne partie des grands projets régionaux — hydrogène vert, décarbonation industrielle, transformation du bois — sont en phase de développement et de dépenses en capital, pas en phase de profits imposables. Pour TES Canada, ce n'est pas le taux d'imposition qui bloque, c'est le prix de l'énergie, l'accès au réseau et les délais d'autorisation. Une réduction d'impôt de 59 % coûterait par ailleurs plusieurs milliards en revenus à l'État, ce qui réduirait d'autant la capacité de financer les infrastructures que réclame le même milieu d'affaires.

À l'autre bout du spectre, Québec solidaire, par la voix de son co-porte-parole Sol Zanetti, recentre le débat sur la souveraineté et la vulnérabilité de l'économie québécoise face aux tarifs américains, dans une entrevue reprise par Le Nouvelliste. Argument légitime, mais qui ne répond pas davantage à la question du « qui paie » à court terme.

La Coalition avenir Québec, elle, arrive en campagne avec le bilan de ses propres promesses industrielles — la filière batterie en tête — dont plusieurs ont été révisées à la baisse. Le Parti québécois et le Parti libéral devront pour leur part démontrer que leurs engagements régionaux tiennent dans un cadre financier serré.

Qui paie la Mauricie de demain?

La réponse honnête tient en trois volets, et aucun n'est confortable.

Québec paiera moins. La contrainte budgétaire est structurelle, pas conjoncturelle. Vieillissement de la population, pression sur la santé, service de la dette en hausse : la marge se rétrécit quel que soit le vainqueur.

Les entreprises paieront davantage, mais à conditions. Le capital privé existe — TES Canada en est la démonstration — et il ne demande pas d'abord des subventions. Il demande de la prévisibilité réglementaire et énergétique. Or, cette prévisibilité, elle, ne coûte pas des milliards : elle coûte de la volonté politique et de la cohérence administrative. C'est probablement le vrai sens de l'appel des deux dirigeants.

Le milieu régional paiera en énergie collective. Les MRC, les municipalités, Innovation et Développement économique Trois-Rivières, les chambres de commerce, les cégeps et l'UQTR devront porter davantage la mobilisation, faute de pouvoir compter sur une pluie d'argent neuf.

Le test des prochaines semaines

La Mauricie compte plusieurs circonscriptions où le vote peut basculer : Trois-Rivières, Champlain, Maskinongé, Saint-Maurice, Laviolette–Saint-Maurice. Suffisamment pour que les chefs y passent. L'appel de Nathalie Lemelin et d'Éric Gauthier fixe, dans les faits, une grille d'évaluation pour les candidats : au-delà des annonces, quelle est la stratégie énergétique régionale? Quels délais d'autorisation? Quelle place pour la Mauricie dans la prochaine politique industrielle?

Pendant ce temps, la vie économique régionale continue de livrer ses signaux contrastés. À Nicolet, La Cadoterie ferme après 47 ans, comme le rapportait Le Nouvelliste, énième commerce indépendant à baisser le rideau. À La Tuque, l'exposition de voitures antiques a attiré près de 4000 visiteurs selon Mon La Tuque, preuve qu'une communauté sait encore se mobiliser. Entre les deux, il y a une région qui attend qu'on lui dise ce qu'elle deviendra.

Oser, oui. Mais avec quel argent, et selon quelles priorités? La campagne devra répondre.