La rentrée du conseil municipal de Gatineau, le 25 août 2026, aura été marquée par deux nouvelles qui se contredisent presque à la lettre. D'un côté, une entente qualifiée d'« historique » avec la Ville d'Ottawa pour abaisser les barrières économiques entre les deux rives et attirer investissements et projets dans la région de la capitale nationale. De l'autre, le dixième et dernier rapport de la vérificatrice générale Johanne Beausoleil, qui conclut que la Ville ne maîtrise pas la gestion de ses propres grands chantiers.
Le rapport, déposé le même jour au conseil, porte sur quatre projets d'infrastructure d'envergure : le Centre Slush Puppie, la bibliothèque Lucy-Faris, le futur quartier général du Service de police de la Ville de Gatineau (SPVG) et un quatrième dossier de même nature. Comme l'a rapporté TVA Gatineau, la vérificatrice générale y relève des « lacunes significatives ». Radio-Canada, de son côté, souligne qu'il s'agit du dernier rapport avant la fin du mandat de Mme Beausoleil, une sortie qui donne au document une charge particulière : celle d'un bilan de dix ans autant que d'un audit ponctuel.
Quatre projets, un même diagnostic
Le choix des dossiers audités n'est pas anodin. Ce sont, à des degrés divers, les projets les plus visibles et les plus coûteux du parc immobilier gatinois de la dernière décennie.
Le Centre Slush Puppie — anciennement le Centre Robert-Guertin, dont le remplacement a été discuté pendant plus de quinze ans avant d'aboutir — incarne à lui seul les difficultés de la Ville en matière de planification à long terme. Le dossier a traversé plusieurs administrations, plusieurs sites envisagés et plusieurs révisions de coûts avant que l'aréna ne prenne finalement forme dans le secteur de Gatineau.
La bibliothèque Lucy-Faris, dans le secteur Hull, s'inscrit dans une trame comparable : un projet culturel structurant, réclamé de longue date par les résidants et les milieux culturels, dont l'échéancier et l'enveloppe ont été révisés à répétition.
Quant au futur quartier général du SPVG, il s'agit d'un chantier stratégique pour un service de police qui travaille depuis des années dans des locaux jugés inadéquats et dispersés. C'est aussi le dossier où le décalage entre les besoins opérationnels exprimés et la capacité de la Ville à livrer dans les délais est le plus lourd de conséquences.
Ce qui frappe, dans la lecture du rapport telle que rapportée par les médias régionaux, c'est moins l'ampleur des dépassements que la nature répétitive des problèmes soulevés : encadrement de la gestion de projet, clarté des mandats, qualité de l'estimation initiale, reddition de comptes vers le conseil municipal. Autrement dit, ce ne sont pas quatre accidents isolés, mais l'expression d'un même problème de gouvernance.
Ce que devient une recommandation
C'est là que le rapport prend sa dimension la plus inconfortable pour l'administration municipale. Une vérificatrice générale ne dispose d'aucun pouvoir de contrainte : elle constate, elle recommande, et elle revient plus tard vérifier si on l'a écoutée. Le suivi des recommandations antérieures est donc, année après année, le véritable test de crédibilité d'un bureau de vérification.
Le Bureau du vérificateur général de Gatineau publie ce suivi dans ses rapports annuels. Les administrations municipales québécoises acceptent presque systématiquement les recommandations reçues — le taux d'acceptation est près de l'unanimité — mais l'écart entre l'acceptation formelle et la mise en œuvre effective constitue précisément le nerf de la question. Quand une vérificatrice générale sortante consacre son dernier rapport à des « lacunes significatives » dans la gestion de projet, dix ans après son entrée en fonction, le message est difficile à mal interpréter : les correctifs structurels réclamés n'ont pas été implantés au rythme espéré.
Mme Beausoleil, qui a été nommée vérificatrice générale de Gatineau après une carrière au sein de la Sûreté du Québec, où elle a notamment occupé des fonctions de haut niveau, n'est pas réputée pour la surenchère verbale. Le vocabulaire employé compte.
Le paradoxe de la semaine
L'ironie du calendrier est totale. Le même jour, comme l'ont rapporté TVA Gatineau et Radio-Canada, les maires d'Ottawa et de Gatineau annonçaient une entente de collaboration économique destinée à atténuer les effets de la guerre tarifaire américaine, à faciliter la mobilité de la main-d'œuvre et à réduire les frictions réglementaires entre les deux provinces. Il est même question d'une éventuelle « zone économique » pour la région de la capitale nationale, une désignation qui pourrait alléger certaines barrières interprovinciales.
Sur le papel, l'ambition est légitime : la région d'Ottawa-Gatineau forme un seul marché du travail traversé par une frontière provinciale, et les entreprises de part et d'autre de la rivière des Outaouais réclament depuis longtemps une harmonisation. Mais l'annonce repose sur une prémisse implicite : que les deux villes soient capables d'exécuter ce qu'elles promettent. C'est précisément ce que le rapport de la vérificatrice générale met en doute du côté québécois.
Attirer des investissements et des projets suppose de pouvoir livrer des infrastructures dans les délais et les budgets annoncés. Une ville qui n'arrive pas à encadrer la construction de son aréna, de sa bibliothèque et du quartier général de son service de police part avec un handicap de crédibilité lorsqu'elle se présente comme partenaire d'une stratégie de développement transfrontalière.
À quelques semaines du scrutin municipal
Le rapport atterrit également dans une année électorale. Les élections municipales québécoises se tiennent à date fixe, le premier dimanche de novembre, et la campagne gatinoise s'ouvrira avec ce document dans les mains de tous les aspirants.
Pour les candidats sortants, l'exercice est délicat : les quatre projets audités ont été approuvés, financés et suivis par des conseils municipaux dont plusieurs membres solliciteront un nouveau mandat. Pour les aspirants, le rapport constitue une munition prête à l'emploi, mais aussi un piège : promettre de « mieux gérer » les grands projets est facile; identifier les mécanismes concrets — comité de suivi indépendant, seuils obligatoires de reddition de comptes, révision des estimations avant chaque phase, expertise interne renforcée en gestion de projet — l'est beaucoup moins.
La vraie question que pose le rapport n'est pas partisane. Elle est administrative : Gatineau, quatrième ville du Québec, dispose-t-elle des ressources internes et des processus nécessaires pour piloter simultanément plusieurs chantiers de plusieurs dizaines de millions de dollars? Ou dépend-elle, dossier après dossier, de l'improvisation et de l'expertise externe?
Une transition à surveiller
Avec le départ de Mme Beausoleil, le conseil municipal devra procéder à la nomination d'un ou d'une successeure. La Loi sur les cités et villes impose la présence d'un vérificateur général dans les municipalités de 100 000 habitants et plus, avec un mandat de sept ans non renouvelable — une durée conçue précisément pour garantir l'indépendance du poste face aux cycles électoraux.
Cette nomination sera plus qu'une formalité administrative. Elle dira si le conseil souhaite un bureau de vérification qui poursuit le travail entrepris sur la gestion des grands projets, ou s'il préfère tourner la page. Et le premier rapport de suivi du prochain titulaire, dans deux ou trois ans, permettra de mesurer ce que l'administration aura réellement fait des constats de 2025.
D'ici là, le dépôt du 25 août laisse Gatineau devant un exercice d'humilité. La Ville s'engage à bâtir plus vite et plus efficacement avec sa voisine ontarienne. Sa vérificatrice générale sortante vient de rappeler qu'elle n'y arrive pas encore toute seule.
Ailleurs dans l'actualité régionale
La journée du 25 août a été chargée en Outaouais. Les avocats de l'aide juridique de la région ont annoncé un débrayage à compter du 31 août, faute d'entente avec Québec. Le Parti libéral du Québec a promis, en campagne provinciale, une loi visant la parité salariale entre les travailleurs de la santé de l'Outaouais et ceux d'Ottawa, plutôt que le recours aux primes temporaires. Le BAPE a par ailleurs tenu une première séance publique sur le projet de ferme aquacole Samonix, à Campbell's Bay, dans la MRC de Pontiac. Et un adolescent de 14 ans a perdu la vie dans un accident de véhicule tout-terrain dans la réserve faunique La Vérendrye, au nord de Maniwaki.
