Robotique

Taxer des robots qui ne travaillent pas encore : le faux débat qui masque le vrai

Bill Gates relance l'idée d'une taxe sur les robots pendant que les humanoïdes de Pékin battent Usain Bolt… et tombent en panne. Le Québec, lui, n'a ni cadre fiscal ni mesure de son automatisation.

Deux images ont circulé la même semaine, et elles racontent deux histoires opposées. À Pékin, un humanoïde chinois franchit la ligne du 100 mètres en 8,64 secondes, presque une seconde de mieux qu'Usain Bolt en 2009. À Seattle, Bill Gates réclame une taxe sur les robots et des emplois « réservés aux humains » pour amortir le choc de l'intelligence artificielle sur le marché du travail.

Entre les deux, un fossé : celui qui sépare la performance-spectacle de la productivité réelle. Et c'est précisément dans ce fossé que se joue le débat fiscal des prochaines années — y compris au Québec, où la campagne électorale parle abondamment de productivité et de pénurie de main-d'œuvre sans jamais nommer l'automatisation.

Pékin : des records, et beaucoup de chutes

Les deuxièmes Jeux mondiaux des robots humanoïdes se sont clos le 26 août à Pékin. Le bilan sportif est spectaculaire. Channel NewsAsia rapporte un chrono de 8,64 secondes au 100 mètres, l'agence italienne ANSA évoque le Tiangong Ultra à 8,86 secondes, et Le Nouvelliste comme La Jornada soulignent que la barre des 9 secondes est tombée à peine trois jours après un premier record. Radio-Canada note qu'en un an à peine, l'événement s'est métamorphosé : les machines qui trébuchaient sur une piste d'athlétisme en 2025 courent aujourd'hui plus vite que le plus rapide des sprinteurs humains.

Le magazine brésilien VEJA a relayé la séquence virale d'un humanoïde marquant sur coup franc avant de célébrer par le saut caractéristique de Cristiano Ronaldo. BFMTV a documenté la dernière journée, entre football et karaté.

Mais le même événement a produit un tout autre corpus d'images. Le quotidien vietnamien VnExpress a compilé la série d'incidents burlesques de la compétition : robots qui s'effondrent au démarrage, machines qui s'entrechoquent, arrêts d'urgence, techniciens qui redressent leurs athlètes en pleine épreuve. Le même média publiait, quelques heures plus tard, un constat sans détour : les humanoïdes dansent bien, mais travaillent mal.

Cette nuance est capitale. Un sprint de 8,64 secondes se déroule en ligne droite, sur une surface plane, dans des conditions optimisées, souvent avec assistance. Une tâche industrielle réelle exige de la préhension fine, de la tolérance à l'imprévu, une autonomie énergétique de plusieurs heures et un taux d'échec quasi nul. Ce sont deux problèmes d'ingénierie totalement différents.

Le vrai goulot d'étranglement : le cerveau, pas le corps

TechCrunch a publié la même semaine une analyse qui éclaire le tableau : les concepteurs de « cerveaux robotiques » sortent tout juste de leur ère GPT-2. La formule est parlante. Les corps mécaniques existent, ils sont même remarquablement performants; ce qui manque, ce sont les modèles d'IA capables de les piloter dans un environnement non structuré. Les modèles vision-langage-action progressent vite, mais ils en sont au stade où les grands modèles de langage se trouvaient vers 2019 : impressionnants en démonstration, peu fiables en production.

Ce décalage explique pourquoi les prévisions de déploiement massif d'humanoïdes en usine ont été repoussées à répétition, y compris chez les acteurs les plus visibles du secteur.

Pékin fait de la robotique un pilier économique

Le South China Morning Post rapporte que le vice-ministre chinois de l'Industrie et des Technologies de l'information, Xin Guobin, a détaillé un plan jusqu'en 2030 érigeant plusieurs secteurs de haute technologie — dont la robotique et la 6G — en nouveaux piliers de la croissance économique. Le même plan promet de discipliner la concurrence destructrice dans l'automobile, aveu implicite que la surcapacité industrielle chinoise est devenue un problème.

Il faut lire les Jeux de Pékin dans cette grille : ils sont un instrument de politique industrielle autant qu'une compétition. Une vitrine destinée aux investisseurs, aux acheteurs étrangers et aux gouvernements locaux qui financent les grappes robotiques. Le spectacle a une fonction économique.

Côté infrastructure, Intel annonçait de son côté sa participation au Sommet sur les infrastructures d'IA 2026, où son PDG Lip-Bu Tan doit discuter de « physical AI » — l'IA incarnée. Le signal est clair : la chaîne d'approvisionnement en silicium se prépare, même si les applications tardent.

Gates, la taxe et les « emplois réservés »

C'est dans ce contexte que Bill Gates est revenu à la charge. TechCrunch rapporte qu'il défend une taxe sur les robots ainsi que des catégories d'emplois protégées de l'automatisation. The Register va plus loin dans le résumé de sa position : le cofondateur de Microsoft avertit que la société fait face à une forme d'« apocalypse de l'IA » à moins d'adopter des politiques nettement plus redistributives.

L'idée n'est pas neuve. Gates la défendait déjà en 2017 dans une entrevue devenue célèbre avec Quartz : si un robot remplace un travailleur, il devrait générer une contribution fiscale comparable. La même année, le Parlement européen rejetait une proposition en ce sens portée par l'eurodéputée Mady Delvaux. Le débat est donc vieux d'une décennie, sans avoir jamais accouché d'un régime opérationnel.

Les objections restent les mêmes. Comment définir juridiquement un « robot »? Un bras articulé sur une chaîne de montage, oui — mais un logiciel de traitement automatisé des réclamations d'assurance qui supprime quarante postes de bureau? Un agent conversationnel qui absorbe un centre d'appels? Taxer la machine visible et laisser passer le code invisible reviendrait à taxer le symbole plutôt que le phénomène. Une telle taxe risquerait aussi de pénaliser précisément les investissements en capital dont les économies à faible productivité — le Québec en fait partie — ont le plus besoin.

Là où l'emploi bouge vraiment

Le déplacement d'emplois observable aujourd'hui n'a pas de jambes ni de bras. Il se produit dans les fonctions administratives, le service à la clientèle, la traduction, la production de contenu, la programmation de premier niveau. Ce sont des transformations logicielles, largement dématérialisées, qui échappent par construction à toute assiette fiscale fondée sur le matériel.

Là où la robotique physique progresse concrètement, c'est dans des créneaux spécialisés plutôt que dans l'humanoïde généraliste. La Jornada rapportait la même semaine une étude de l'Université de santé Fujita, publiée dans la revue Gastric Cancer, montrant que la chirurgie du cancer gastrique assistée par robot offre des avantages cliniques par rapport à la laparoscopie. Un robot chirurgical ne remplace pas le chirurgien : il augmente sa précision. C'est le modèle dominant de la robotique rentable actuelle — complémentarité, pas substitution.

L'angle mort québécois

Le Québec traîne un déficit de productivité documenté depuis des années par l'Institut du Québec et par le Conseil du patronat. La productivité du travail y demeure inférieure à celle de l'Ontario et nettement en deçà de celle des États-Unis. Le principal levier identifié par les économistes : l'investissement en machines, matériel et technologies numériques par travailleur.

Or la province se trouve dans une position paradoxale. Elle n'a aucun cadre fiscal propre à l'automatisation — ni taxe, ni définition juridique du robot substitutif. Et elle ne dispose d'aucune mesure fine du taux d'automatisation de ses entreprises. Statistique Canada produit des enquêtes sur l'adoption des technologies avancées, mais la granularité sectorielle et régionale reste limitée. Autrement dit : on ne sait pas précisément où en sont les manufacturiers de la Beauce, de la Montérégie ou du Saguenay.

Pendant ce temps, la campagne électorale québécoise met la productivité et la main-d'œuvre au cœur des échanges, sans que le mot « automatisation » ne structure vraiment le débat. C'est un angle mort coûteux. Car la vraie question, pour une économie vieillissante et manquant de bras, n'est pas de savoir s'il faut taxer les robots — c'est de savoir si les entreprises en installent assez, et de mesurer qui, dans les emplois de bureau, encaisse déjà l'onde de choc logicielle.

Ce qu'il faut retenir

La proposition de Gates a un mérite : elle force à penser le financement de la protection sociale dans un monde où la valeur ajoutée se déplace du travail vers le capital. Mais son instrument est mal calibré. Taxer l'humanoïde sprinteur reviendrait à taxer une vitrine.

Les chutes filmées à Pékin valent autant que les records. Elles rappellent que la révolution des humanoïdes reste un horizon industriel, pas une réalité d'atelier. Le débat fiscal, lui, doit se déplacer vers ce qui automatise déjà : le logiciel. Et au Québec, il devrait commencer par une mesure. On ne réglemente pas ce qu'on ne compte pas.