La rentrée 2026 en Chaudière-Appalaches se lit comme un contraste. D'un côté, une région qui n'a jamais eu autant d'étudiants dans ses cégeps. De l'autre, des écoles primaires et secondaires qui ont ouvert leurs portes avec des dizaines de classes encore sans titulaire attitré. Deux réalités du même réseau public, deux trajectoires opposées.
51 postes vacants sur 5 154 : le portrait chiffré
Selon les données du ministère de l'Éducation datées du 24 août, relayées par Ma Beauce, 51 postes d'enseignants demeuraient vacants en Chaudière-Appalaches à quelques jours de la rentrée du primaire et du secondaire. Ce nombre s'inscrit dans un bassin régional de 5 154 postes d'enseignants, ce qui représente une proportion d'environ 1 %.
Ce pourcentage mérite d'être manipulé avec prudence. Un point de pourcentage peut sembler marginal. Ramené au terrain, il signifie autant de groupes-classes confiés à des suppléances successives, à des enseignants non légalement qualifiés recrutés à la dernière minute, ou à des collègues qui absorbent des tâches supplémentaires. Dans une école de village de la Beauce ou des Etchemins, un seul poste vacant peut représenter le tiers d'une équipe-cycle.
Il faut aussi rappeler ce que le chiffre du 24 août ne dit pas. Les données ministérielles publiées à la veille de la rentrée constituent un instantané. Les centres de services scolaires poursuivent leurs affectations pendant les premières semaines de septembre, et une partie des postes se comble progressivement. Inversement, des départs, des congés de maladie et des démissions en cours d'année viennent rouvrir des brèches qui n'apparaissent pas dans le portrait d'août.
Quatre organisations se partagent le territoire scolaire : le Centre de services scolaire des Navigateurs et celui des Découvreurs pour la portion lévisienne et ses environs, le Centre de services scolaire de la Beauce-Etchemin, qui couvre un vaste territoire allant de Saint-Georges à Sainte-Marie, et le Centre de services scolaire de la Côte-du-Sud, de Montmagny à Saint-Pamphile. Leurs réalités de recrutement n'ont rien de comparable. Lévis, adossée à l'agglomération de Québec, dispose d'un bassin de main-d'œuvre qualifiée et d'un accès direct aux facultés d'éducation de l'Université Laval. Les municipalités de L'Islet, des Etchemins ou du Haut-Beauce doivent, elles, convaincre des diplômés de s'installer à une heure ou plus des grands centres.
Une pénurie qui n'est ni nouvelle ni propre à la région
Le manque d'enseignants n'est pas un accident de parcours de 2026. Depuis le milieu des années 2010, le réseau scolaire québécois compose avec une combinaison de départs à la retraite massifs, d'abandons précoces de la profession et d'une hausse de la clientèle scolaire alimentée notamment par l'immigration. Les fédérations syndicales, dont la Fédération autonome de l'enseignement et la Fédération des syndicats de l'enseignement affiliée à la CSQ, martèlent depuis des années que le problème central n'est pas seulement d'attirer des candidats, mais de les garder au-delà des cinq premières années.
Les mêmes causes reviennent d'une année à l'autre : composition de la classe alourdie par les élèves à besoins particuliers, précarité prolongée des jeunes enseignants qui cumulent contrats à temps partiel et suppléances avant d'obtenir une permanence, tâches administratives croissantes, difficulté d'accès au logement abordable dans certaines localités. En Chaudière-Appalaches, ce dernier facteur pèse lourd : la vigueur industrielle de la Beauce et la croissance résidentielle de Lévis ont fait grimper les prix, et un enseignant à l'échelon d'entrée n'a pas toujours les moyens de s'y établir.
Les centres de services ont multiplié les parades ces dernières années : embauche d'aides à la classe, recours accru au personnel non légalement qualifié encadré par un mentorat, ententes avec les universités pour des stages rémunérés, primes ciblées dans certains secteurs. Le gouvernement a par ailleurs élargi l'accès à la profession par des passerelles de qualification et des maîtrises qualifiantes. Le résultat de 2026 en Chaudière-Appalaches — 1 % de postes vacants — suggère que ces mesures colmatent, sans régler.
Les cégeps, eux, ont le vent dans les voiles
À l'autre bout du continuum scolaire, le portrait s'inverse. Toujours selon Ma Beauce, qui s'appuie sur les données publiées par la Fédération des cégeps, les établissements collégiaux de la Chaudière-Appalaches accueillent cette année 517 étudiants de plus que l'an dernier, une progression de 7,4 %. La moyenne provinciale se situe à 3,3 %. La région croît donc plus de deux fois plus vite que l'ensemble du Québec, alors que près de 200 000 étudiants fréquentent le réseau collégial public.
Trois établissements structurent l'offre régionale : le Cégep de Lévis, le Cégep Beauce-Appalaches à Saint-Georges avec son centre d'études à Lac-Mégantic, et le Cégep de La Pocatière avec son campus de Montmagny. S'y greffent des centres collégiaux de transfert technologique et des composantes de formation continue qui travaillent directement avec les entreprises manufacturières et agricoles du territoire.
Plusieurs facteurs concourent à cette poussée. La démographie d'abord : les cohortes issues du mini-baby-boom du début des années 2010 arrivent au collégial. L'attractivité résidentielle de Lévis et de la Rive-Sud ensuite, qui capte une partie des jeunes ménages de la grande région de Québec. Le dynamisme économique enfin : dans une région où le taux de chômage figure historiquement parmi les plus bas du Québec, les employeurs financent des retours aux études et les programmes techniques débouchent sur des emplois quasi garantis.
Beauce-Appalaches mise sur la formation continue
Le Cégep Beauce-Appalaches illustre bien cette logique. L'établissement a annoncé plusieurs nouveautés pour l'automne, rapporte Ma Beauce : une aide financière bonifiée pour la relève agricole, l'actualisation de sa démarche de reconnaissance des acquis et des compétences en Techniques de gestion des ressources humaines, ainsi qu'un éventail élargi de formations sur mesure destinées aux entreprises.
Ces trois volets ne sont pas anodins. La relève agricole constitue un enjeu criant dans une région où les fermes laitières et porcines cherchent des successeurs. La reconnaissance des acquis, elle, permet à un travailleur déjà en poste d'obtenir un diplôme collégial en faisant évaluer son expérience plutôt qu'en refaisant l'ensemble d'un programme — un raccourci précieux pour des adultes qui n'ont ni le temps ni les moyens d'un retour aux études à temps plein. Quant aux formations aux entreprises, elles répondent à une demande directe du tissu manufacturier beauceron.
Le paradoxe : former vite, doter lentement
C'est ici que les deux nouvelles se rejoignent. La Chaudière-Appalaches démontre une capacité réelle à former de la main-d'œuvre, à s'adapter aux besoins de ses employeurs et à attirer des étudiants au-delà de la moyenne québécoise. Mais cette machine à qualifier ne parvient pas à alimenter son propre réseau d'enseignement obligatoire.
La raison tient en partie à la structure : les cégeps forment des techniciens, pas des enseignants du primaire et du secondaire, dont la qualification passe par le baccalauréat universitaire. La région ne dispose pas d'une faculté d'éducation en propre; elle dépend des campus de Québec et des antennes universitaires régionales. Le tuyau d'alimentation n'est donc pas local.
Mais la raison tient aussi à la concurrence. Dans une économie où un diplômé technique décroche rapidement un emploi bien rémunéré dans le manufacturier ou les services, l'enseignement doit rivaliser avec des conditions d'entrée souvent plus stables. Un jeune Beauceron qui hésite entre une technique collégiale menant directement à l'usine et quatre ans d'université suivis de plusieurs années de précarité contractuelle fait un calcul rationnel.
Un dossier qui entre en campagne
Le moment est politiquement chargé. La première ministre Christine Fréchette devait rencontrer la lieutenante-gouverneure du Québec jeudi matin, ce qui pavera la voie au déclenchement de la campagne électorale en vue du scrutin du 5 octobre, rapporte Ma Beauce. L'éducation figurera inévitablement au menu, tout comme la santé et le coût de la vie.
La Chaudière-Appalaches compte plusieurs circonscriptions dont les sièges pèseront dans l'arithmétique de l'Assemblée nationale : Lévis, Bellechasse, Beauce-Nord, Beauce-Sud, Côte-du-Sud, Chutes-de-la-Chaudière. Les formations politiques y devront préciser ce qu'elles entendent faire non seulement pour recruter des enseignants, mais pour les garder en région. Les mesures évoquées ces dernières années — primes d'éloignement, aide au logement, allègement de la tâche, accélération de la permanence — reviendront vraisemblablement sur la table.
D'ici là, la rentrée se poursuit avec ses imprévus. À Lévis, un autobus scolaire transportant des élèves s'est retrouvé dans le fossé mercredi matin dans le secteur du Haut Saint-Jean-Chrysostome, à l'intersection de la route Bécar et de la rue Sainte-Hélène, un incident survenu vers 7 h 30 et rapporté par Ma Beauce. Une rentrée mouvementée, à l'image d'un réseau qui avance en composant avec ce qu'il a.
Ce qu'il faudra surveiller
Trois indicateurs mériteront un suivi d'ici la fin de l'automne. D'abord, l'évolution réelle du nombre de postes vacants après les premières semaines de classe : combien des 51 auront été comblés, et par quel type de personnel. Ensuite, la proportion d'enseignants non légalement qualifiés dans chacun des centres de services scolaires de la région, une donnée qui en dit souvent plus long que le simple décompte des postes ouverts. Enfin, la capacité des cégeps régionaux à absorber leur croissance : 517 étudiants de plus, cela signifie aussi des locaux, des laboratoires et — ironie du dossier — des enseignants collégiaux à recruter.
