Abitibi-Témiscamingue

Témiscaming décapitée : la fermeture de RYAM emporte plus de 400 emplois en pleine campagne électorale

L'annonce de la fermeture des installations de RYAM à Témiscaming laisse une ville mono-industrielle sans son employeur principal, sur fond de tarifs américains de 50 % sur les produits forestiers.

La nouvelle est tombée comme un couperet dans une municipalité de moins de 2 500 habitants : RYAM (Rayonier Advanced Materials) annonce la fermeture de ses installations de Témiscaming, au Témiscamingue, et la mise à pied de plus de 400 travailleuses et travailleurs. Radio-Canada Abitibi-Témiscamingue, qui a rapporté l'annonce, rappelle que la menace planait depuis l'imposition par Washington de nouveaux tarifs douaniers de 50 % sur certains produits forestiers.

Dans une ville née autour de son usine, un tel chiffre ne se lit pas seulement comme une statistique de marché du travail. Il correspond à une part considérable de la population active locale, aux clients du dépanneur, aux inscriptions dans les équipes de hockey mineur, aux hypothèques contractées sur la foi d'un emploi syndiqué bien rémunéré. Autrement dit : la fermeture ne touche pas une entreprise, elle touche une communauté entière.

Une usine qui est la ville, et une ville qui est l'usine

Témiscaming n'existerait pas sans la pâte. La municipalité a été fondée au début du 20e siècle par la Riordon Pulp and Paper, puis a vécu au rythme de la Canadian International Paper (CIP), avant que les travailleurs eux-mêmes ne participent, à la fin des années 1970, au sauvetage de l'usine sous la bannière Tembec — une opération devenue un cas d'école de l'histoire industrielle québécoise, souvent racontée depuis dans les pages du Devoir et de La Presse. Tembec a été acquise par Rayonier Advanced Materials en 2017, faisant du site de Témiscaming un actif d'une multinationale américaine cotée à New York.

Le complexe de Témiscaming n'est pas une simple scierie. On y produit notamment de la pâte de spécialité de haute pureté (cellulose de spécialité) destinée à des marchés industriels internationaux, en plus d'activités connexes liées à la transformation du bois et à la cogénération. C'est précisément cette intégration qui rend la fermeture si lourde : les emplois perdus sont techniques, syndiqués, et difficilement remplaçables par une PME locale.

La Ville de Témiscaming vit aussi de cette usine par ses revenus fiscaux, ses infrastructures partagées et son bassin d'emplois indirects — transport, entretien mécanique, sous-traitance forestière, restauration. Chaque emploi direct dans la transformation du bois génère, selon les estimations généralement retenues par le Conseil de l'industrie forestière du Québec, plusieurs emplois indirects et induits. L'onde de choc dépassera donc largement les 400 chèques de paie perdus.

Le choc tarifaire : décidé à Washington, encaissé au Témiscamingue

La décision américaine s'inscrit dans un durcissement commercial qui frappe le bois canadien depuis des années. Aux droits antidumping et compensateurs sur le bois d'œuvre résineux, dont les taux combinés ont grimpé de façon marquée en 2025 selon les données publiées par le Département américain du Commerce et relayées par La Presse, Radio-Canada et le Globe and Mail, se sont ajoutées de nouvelles mesures tarifaires liées à des enquêtes de sécurité nationale visant le bois et certains produits transformés. Résultat : pour plusieurs producteurs canadiens, la barrière d'entrée au marché américain a atteint des niveaux prohibitifs.

Le Québec est particulièrement exposé. L'industrie forestière québécoise exporte une part importante de sa production vers les États-Unis, et l'Abitibi-Témiscamingue figure parmi les régions où la forêt représente le socle économique de plusieurs municipalités. Quand un tarif de 50 % s'ajoute à des coûts de transport élevés et à des prix de marché déprimés, l'équation devient intenable pour une usine éloignée des grands ports.

Il faut toutefois nuancer un raccourci : les tarifs ne sont pas la seule cause. Depuis 2019, le secteur québécois de la pâte et du papier encaisse la baisse structurelle de la demande pour certains grades, la volatilité des prix de la cellulose de spécialité, la hausse des coûts d'énergie et de fibre, et les difficultés d'approvisionnement liées aux feux de forêt et à la révision du régime forestier. Le tarif américain agit comme le dernier coup porté à un modèle d'affaires déjà fragilisé. C'est ce que soulignaient déjà, avant l'annonce, plusieurs analystes cités par Les Affaires et Le Devoir au sujet des difficultés financières de RYAM.

Ce que les mesures annoncées offrent — et ce qu'elles n'offrent pas

Québec et Ottawa ont annoncé au cours des derniers mois une série de mesures pour amortir le choc tarifaire : liquidités et garanties de prêt pour les entreprises exposées, programmes d'aide d'urgence aux PME, assouplissements à l'assurance-emploi et soutien au travail partagé du côté fédéral. Le gouvernement Legault a par ailleurs promis, dans la foulée de la précampagne, de doubler les sommes destinées aux régions ressources — un engagement que Radio-Canada et le réseau TVA ont relayé.

Le problème, pour Témiscaming, est celui de l'adéquation. Une aide d'urgence aux PME ne remplace pas un employeur unique de plus de 400 personnes. Des prêts et garanties s'adressent à des entreprises qui envisagent de poursuivre leurs activités, pas à un site dont la société mère annonce la fermeture. Quant au doublement des enveloppes régionales, il finance typiquement de la diversification économique à moyen terme : parcs industriels, entrepreneuriat, tourisme, deuxième et troisième transformation. Ce sont des outils utiles, mais leur horizon se compte en années, alors que les hypothèques, elles, se paient tous les mois.

Trois questions concrètes se poseront donc rapidement. Premièrement, la question du repreneur : existe-t-il un acheteur pour un actif de pâte de spécialité au Témiscamingue, et Québec est-il prêt à participer financièrement à un montage comme il l'a fait ailleurs dans le secteur? Deuxièmement, la question du filet social immédiat : prolongation des prestations, formation de la main-d'œuvre, mesures pour les travailleurs de 55 ans et plus qui ne se recycleront pas facilement. Troisièmement, la question du maintien des services municipaux, si l'assiette fiscale et la population diminuent simultanément.

La politique s'en mêle : une campagne qui devra répondre

L'annonce survient à un moment politiquement chargé. La Coalition avenir Québec a présenté Manon Barbe comme candidate dans Abitibi-Est, une ancienne du secteur de la petite enfance selon Radio-Canada, qui a annoncé la nouvelle. Témiscaming ne se trouve pas dans Abitibi-Est mais dans la circonscription voisine de Rouyn-Noranda–Témiscamingue; la fermeture n'en devient pas moins un test régional pour l'ensemble des formations politiques, qui devront expliquer aux électeurs de l'Abitibi-Témiscamingue comment elles entendent protéger une économie de ressources exposée aux décisions d'un partenaire commercial imprévisible.

L'enjeu dépasse la joute partisane. La région a déjà vécu des fermetures majeures — mines épuisées, scieries fermées, usines de papier converties — et a bâti une expertise en reconversion. Mais chaque fermeture réduit la marge de manœuvre démographique : l'Institut de la statistique du Québec documente depuis longtemps la fragilité du bilan migratoire de plusieurs MRC de l'Abitibi-Témiscamingue, où le départ des jeunes familles s'accélère quand disparaît l'emploi de qualité.

Ce qu'il faut surveiller dans les prochaines semaines

Quatre indicateurs mériteront l'attention. D'abord, le calendrier exact de l'arrêt des opérations et la nature juridique du geste : fermeture définitive, arrêt indéterminé ou processus de restructuration. Ensuite, la mise sur pied d'un comité de reclassement — la formule habituelle au Québec, avec Services Québec, le syndicat et l'employeur — et les ressources qui y seront affectées. Puis la réaction du monde municipal et de la MRC de Témiscamingue, qui réclameront vraisemblablement une cellule de crise et un engagement financier ferme. Enfin, l'issue des litiges commerciaux et des négociations Canada–États-Unis, seul levier capable de rouvrir durablement le marché.

Entre-temps, la vie continue : la 23e édition du Festival de contes et légendes de l'Abitibi-Témiscamingue sillonnera la région cet automne, comme l'a annoncé Radio-Canada. Il y a quelque chose de presque symbolique dans ce contraste. Les récits que les conteurs porteront de village en village seront ceux d'une région habituée à survivre aux cycles des ressources. Reste à savoir si Témiscaming aura, cette fois, les moyens d'écrire la suite.