Saguenay–Lac-Saint-Jean

Chicoutimi–Le Fjord, laboratoire d'une élection partielle où Ottawa mesure sa politique tarifaire

À quelques jours du vote du 31 août, la partielle fédérale de Chicoutimi–Le Fjord s'annonce comme la plus scrutée du pays : trois camps, une région industrielle sous tarifs américains et un scrutin provincial en embuscade.

Une élection partielle fédérale, en temps normal, n'intéresse guère au-delà des frontières de la circonscription concernée. Celle du 31 août dans Chicoutimi–Le Fjord échappe à la règle. Comme le soulignait la correspondante parlementaire de Radio-Canada à Ottawa, Valérie Gamache, de passage dans la région cette semaine à l'émission Place publique, c'est ce coin du Saguenay qui sera « le plus suivi » parmi les circonscriptions appelées aux urnes lundi. Non pas pour l'arithmétique parlementaire — un siège de plus ou de moins ne renversera pas le gouvernement Carney — mais pour ce que le résultat dira de la manière dont les régions industrielles du Québec jugent la riposte canadienne à la guerre tarifaire américaine.

Un baromètre malgré elle

Chicoutimi–Le Fjord a une longue habitude de changer de camp. Née du redécoupage de 2004, la circonscription a été bloquiste (Robert Bouchard), conservatrice (Denis Lebel, ministre influent du gouvernement Harper et lieutenant québécois), puis libérale à la faveur d'un passage remarqué de Richard Martel du côté conservateur après la partielle de 2018. Cette élasticité électorale n'a rien d'anecdotique : elle explique précisément pourquoi les organisateurs nationaux y consacrent des ressources disproportionnées. Une circonscription qui bascule facilement est une circonscription qui parle. Elle sert de sondage grandeur nature sur l'humeur d'un électorat régional, syndiqué, industriel, nationaliste par intermittence et très sensible aux dossiers économiques concrets.

Le sondage évoqué par TVA Nouvelles cette semaine place Daniel Gobeil et Caroline Dubé au coude-à-coude, avec le conservateur Régis Gaudreault qui, selon les propos rapportés par Radio-Canada au moment de son bilan de campagne, se dit lui aussi confiant en vue du 31 août. Autrement dit : trois camps se croient encore dans la course à quelques jours du vote. Dans une partielle, où le taux de participation chute souvent sous la barre des 35 %, ce type de configuration rend toute projection hasardeuse. La machine qui sortira le vote gagnera.

Le vrai enjeu : les tarifs, et ce qu'on fait avec

Ce qui donne à cette campagne son épaisseur, c'est le contexte économique. Radio-Canada rapportait cette semaine que des dizaines d'entreprises régionales voient leur chiffre d'affaires directement amputé par les nouveaux tarifs américains, notamment dans le secteur manufacturier lié aux alliages. Ce n'est plus une menace abstraite discutée à Washington : ce sont des carnets de commandes qui rétrécissent à Saint-Honoré, à Jonquière, à La Baie.

Le Saguenay–Lac-Saint-Jean concentre une part majeure de la production canadienne d'aluminium primaire, avec les installations de Rio Tinto à Alma, Laterrière, Grande-Baie et le complexe Jonquière–Arvida. Quand les États-Unis relèvent leurs droits sur l'aluminium, la région est aux premières loges. Même logique pour le bois d'œuvre, frappé depuis des années par une superposition de droits antidumping et compensateurs qui ont fortement grimpé en 2025, et pour les PME sous-traitantes qui n'ont ni la taille ni la trésorerie des multinationales pour absorber un choc.

Et c'est là que se joue l'arbitrage politique que la partielle vient trancher en miniature. Deux logiques s'affrontent depuis un an à Ottawa. La première : riposter, imposer des contre-tarifs, défendre le principe. La seconde : négocier, désescalader, protéger les chaînes d'approvisionnement intégrées dont dépend justement l'aluminium québécois, dont la majeure partie de la production traverse la frontière. Le gouvernement Carney a oscillé entre les deux, retirant à l'été 2025 une partie des contre-tarifs pour tenter d'obtenir des exemptions sectorielles. Chaque virage a été lu au Saguenay comme un signal : est-ce qu'on nous protège, ou est-ce qu'on nous utilise comme monnaie d'échange?

Ce que chaque scénario voudrait dire

Une victoire libérale serait interprétée à Ottawa comme un blanc-seing partiel pour l'approche Carney : la région accepte la logique du compromis négocié et la promesse d'investissements fédéraux ciblés. Le gouvernement pourrait s'appuyer sur ce résultat pour continuer d'arbitrer la guerre commerciale à l'échelle canadienne, sans surpondérer l'aluminium. Pour la région, l'avantage tangible serait d'avoir une voix dans le caucus au pouvoir — ce qui, en matière de financement, n'est jamais négligeable. On en voit d'ailleurs les effets ordinaires : Radio-Canada signalait cette semaine que la Société d'histoire du Lac-Saint-Jean recevra 263 000 $ du fédéral pour une exposition itinérante sur l'histoire du camping, à Alma. Petite somme, mais illustration du canal habituel par lequel un député de la majorité fait atterrir des projets.

Une victoire conservatrice enverrait un message plus rude : celui d'un électorat industriel qui juge la riposte inefficace et le fardeau fiscal et réglementaire fédéral trop lourd. Les conservateurs, qui plaident pour l'accélération des projets énergétiques et une posture plus dure envers ce qu'ils qualifient de politiques anti-développement, y verraient la confirmation que leur discours économique perce dans les régions-ressources du Québec. Ce serait aussi un signal envoyé aux stratèges des deux camps à un an et demi d'un possible scrutin général.

Une victoire bloquiste aurait une autre portée. Elle rappellerait qu'en situation de gouvernement minoritaire, un député qui n'appartient à aucun des deux grands partis peut monnayer son appui dossier par dossier. Le Bloc québécois a fait de la défense de l'aluminium et de la forêt un axe permanent, réclamant notamment des mesures de contenu régional et une protection accrue de l'aluminium québécois dans les accords commerciaux. Un gain confirmerait que le vote régional est disponible pour qui parle le plus concrètement d'usines et de scieries.

Cinq semaines avant le 5 octobre

Le calendrier ajoute une couche. Les Québécois retournent aux urnes le 5 octobre pour l'élection générale provinciale. La partielle du 31 août devient donc, bon gré mal gré, une répétition générale : les mêmes bénévoles, les mêmes réseaux locaux, les mêmes conversations sur le pas des portes. Un résultat fédéral net dans Chicoutimi–Le Fjord influencera la lecture que les partis provinciaux feront de l'humeur régionale — et notamment de la solidité de la CAQ dans un territoire qu'elle avait raflé en 2018 comme en 2022.

Il y a aussi la question du poids réel de la région, qui déborde les étiquettes. Le Saguenay–Lac-Saint-Jean compte quatre circonscriptions fédérales et une base économique qui rend ses intérêts identifiables : électricité à bas coût, aluminium, forêt, port en eau profonde à Grande-Anse. Historiquement, la région a pesé lorsqu'elle avait un ministre — Lebel sous Harper, Brassard avant lui, Bouchard bien avant. Une partielle ne fabrique pas un ministre. Mais elle établit un rapport de force : un siège arraché de justesse, dans une circonscription réputée volatile, force un premier ministre à écouter.

Ce qu'il faudra surveiller lundi soir

Trois indicateurs. D'abord, le taux de participation : sous 30 %, le résultat perdra en valeur de signal, et les gagnants comme les perdants s'empresseront de le relativiser. Ensuite, la géographie du vote : les secteurs de La Baie et de Chicoutimi-Nord ne votent pas comme le centre-ville, et un écart marqué entre les milieux industriels et les quartiers de services dira beaucoup sur la lecture économique de l'électorat. Enfin, l'ampleur de la marge : une victoire à quelques centaines de voix, dans une circonscription qui en a vu passer plusieurs, n'autorisera personne à parler de mandat clair.

Une chose est acquise : pendant une soirée, un bureau de scrutin de Chicoutimi vaudra plus, dans les salles de rédaction d'Ottawa, que bien des points de presse à la colline. C'est le paradoxe utile des circonscriptions volatiles. Elles ne décident de rien, et pourtant tout le monde les regarde.