Montréal

« Réflexe Montréal » : la mairesse Martinez Ferrada place ses pions avant la campagne provinciale

À la veille du déclenchement des élections québécoises, Montréal dépose sa liste d'exigences. Mais la métropole plaide sa cause dans une campagne dominée par les tarifs américains et l'absence de marge de manœuvre budgétaire.

La Ville de Montréal a choisi son moment. À quelques heures du déclenchement officiel de la campagne électorale provinciale, la mairesse Soraya Martinez Ferrada a rendu publiques les demandes de la métropole aux partis politiques, avec une formule qui résume l'ensemble de sa démarche : Québec doit « réinstaurer un véritable réflexe Montréal ». L'expression, rapportée par Radio-Canada, n'est pas neuve dans le vocabulaire politique montréalais. Elle revient périodiquement chaque fois que l'hôtel de ville estime que la capitale nationale a cessé de penser à la métropole quand elle rédige ses budgets, ses lois et ses programmes.

Neuf mois après son élection à la mairie, en novembre 2025, à la tête d'Ensemble Montréal, Mme Martinez Ferrada aborde donc cette campagne non pas comme une spectatrice, mais comme une négociatrice qui dépose ses conditions avant le début des pourparlers. Le calendrier n'a rien d'accidentel : c'est pendant une campagne, quand les engagements se prennent devant les caméras, que les revendications municipales ont le plus de chances d'être inscrites noir sur blanc dans une plateforme.

Quatre dossiers, une même logique

Les demandes montréalaises se concentrent sur des dossiers que la Ville porte depuis des années et qui, tous, ont un point commun : ils dépassent la capacité fiscale d'une municipalité. Le transport collectif d'abord, où l'Autorité régionale de transport métropolitain et les sociétés de transport du Grand Montréal réclament depuis plusieurs exercices une révision du cadre de financement, les déficits structurels étant devenus récurrents depuis la pandémie et la baisse de l'achalandage aux heures de pointe. L'itinérance ensuite, dossier sur lequel les villes québécoises se disent en première ligne sans détenir les leviers — la santé, les services sociaux et l'hébergement d'urgence relèvent de Québec. Le logement, où Montréal cherche à accélérer les mises en chantier dans un marché locatif tendu. Et enfin la fiscalité municipale elle-même, c'est-à-dire la dépendance des villes à l'impôt foncier, un modèle que l'Union des municipalités du Québec dénonce depuis longtemps comme inadapté aux responsabilités contemporaines des municipalités.

Derrière ces quatre chapitres, une revendication de fond : la reconnaissance effective d'un statut particulier pour la métropole. Montréal dispose déjà, depuis 2017, d'un statut de métropole inscrit dans la loi, assorti d'une entente-cadre « Réflexe Montréal » signée avec le gouvernement de Philippe Couillard. C'est précisément cette entente que la mairesse invoque implicitement en réclamant le retour du « réflexe » : le cadre existe, mais la Ville juge qu'il s'est vidé de son contenu.

Le problème : une campagne qui parle d'autre chose

C'est ici que le calcul montréalais se complique. La campagne qui s'amorce ne se joue pas, pour l'instant, sur le terrain municipal. Elle se joue sur les tarifs américains et leurs effets sur l'économie québécoise. Le seul survol des nouvelles de la journée en dit long : Radio-Canada consacre un segment à une application, Buybeaver, conçue pour aider les consommateurs à identifier les produits canadiens « dans le contexte de la guerre tarifaire avec les États-Unis ». L'achat local est redevenu un réflexe collectif, et les chefs de parti l'ont bien compris.

Dans ce contexte, chaque région du Québec arrive avec sa propre urgence économique. L'aluminium du Saguenay, le bois de la Mauricie et de l'Abitibi, l'acier et l'aéronautique du Grand Montréal, l'agroalimentaire de la Montérégie : les secteurs exposés aux droits de douane américains sont dispersés sur tout le territoire, et chacun réclame un plan de soutien. La question devient donc légitime : à quoi sert un « réflexe Montréal » quand toutes les régions exigent le leur? La métropole représente environ la moitié de la population et du PIB québécois, argument que l'hôtel de ville ne se prive jamais d'invoquer, mais l'arithmétique électorale, elle, se compte en circonscriptions — et les 125 sièges de l'Assemblée nationale ne sont pas concentrés sur l'île.

Une marge budgétaire quasi inexistante

Le second obstacle est financier. Les derniers exercices budgétaires québécois ont été marqués par des déficits importants, et les analystes financiers comme les agences de notation ont répété que le retour à l'équilibre exigerait des choix douloureux. Autrement dit : quel que soit le parti qui formera le prochain gouvernement, la capacité d'accorder de nouveaux transferts récurrents aux municipalités sera limitée.

C'est un point rarement souligné dans la couverture des revendications municipales. Les demandes de Montréal ne portent pas majoritairement sur des projets d'immobilisations ponctuels — ceux-là peuvent se financer par emprunt et s'étaler sur des décennies. Elles portent sur des dépenses de fonctionnement récurrentes : combler les déficits d'exploitation du transport collectif, financer des places d'hébergement en itinérance, soutenir des services sociaux. Or c'est exactement le type de dépenses qu'un gouvernement en quête d'équilibre budgétaire hésite le plus à s'engager à financer année après année.

Des engagements chiffrés? Peu, pour l'instant

À ce jour, les partis n'ont pas déposé d'engagements chiffrés substantiels et vérifiables envers la métropole. Et l'état des formations politiques à la veille du déclenchement n'aide pas à la clarté du débat. Le Journal de Montréal rapporte qu'un septième candidat du Parti libéral du Québec de Charles Milliard s'est retiré, la veille du lancement officiel. Du côté du Parti québécois, la candidature de Vincent Marissal dans Taschereau a été retirée après une controverse liée à l'utilisation de son logement de fonction, toujours selon Le Journal de Montréal. Le PQ a par ailleurs annoncé que Maxime Laporte, ex-président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, se présentera dans L'Assomption — la circonscription de François Legault —, selon Radio-Canada, tandis que l'ex-premier ministre était vu au lancement de campagne de Geneviève Pettersen dans ce même comté, faisant l'éloge de Christine Fréchette.

Ce portrait décrit une pré-campagne encore absorbée par ses propres questions d'organisation et de personnel politique. Dans un tel environnement, une plateforme métropolitaine détaillée — avec des montants, des échéanciers et des mécanismes de gouvernance — arrive difficilement au premier plan.

Ce qui changerait vraiment

Il existe pourtant un test simple pour mesurer la sincérité des engagements envers Montréal, et il ne passe pas par les annonces de subventions. Il passe par les mécanismes. Trois questions permettraient de trancher.

Premièrement, les partis s'engagent-ils à réviser le cadre de financement du transport collectif métropolitain, avec une part fixe et prévisible des revenus provinciaux plutôt que des ententes ponctuelles renégociées chaque année dans l'urgence? Deuxièmement, acceptent-ils de diversifier les sources de revenus municipaux au-delà de l'impôt foncier — par exemple par le partage d'un point de taxe de vente ou de la taxe sur les carburants —, ce que réclame le monde municipal depuis des années? Troisièmement, y aura-t-il un ministre responsable de la Métropole doté d'un réel mandat interministériel, capable d'imposer le fameux « réflexe » dans les autres ministères?

Sans réponse à ces trois questions, la liste montréalaise risque de connaître le sort habituel des mémoires municipaux déposés en période électorale : une mention polie dans les plateformes, quelques photos de chefs devant une station de métro, et un retour à la case départ au lendemain du scrutin.

Un rapport de force à construire

La mairesse Martinez Ferrada dispose néanmoins d'un atout que ses prédécesseurs n'ont pas toujours eu : une expérience directe des rouages gouvernementaux, ayant siégé comme députée fédérale et ministre avant de faire le saut à la mairie. Elle connaît la mécanique des engagements de campagne, et la différence entre une promesse formulée pour être tenue et une promesse formulée pour être oubliée.

Reste que la métropole aborde cette campagne en position de demandeur, dans un contexte où l'argent public est rare et où l'attention politique est ailleurs. La véritable épreuve ne sera pas la publication de la liste de demandes — c'est fait. Elle sera de forcer les chefs, pendant les 33 jours de campagne, à chiffrer ce qu'ils entendent réellement faire pour la moitié du Québec qui vit dans le Grand Montréal. Et cette épreuve-là, elle se jugera aux débats, pas aux communiqués.