Il y a des chiffres qui flattent une région et d'autres qui la trahissent. Celui de 3 heures et 22 minutes — la durée médiane d'un séjour à l'urgence en Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine en 2025, selon un rapport de l'Institut économique de Montréal publié le 20 août et relayé par Radio-Canada — appartient aux deux catégories à la fois.
C'est le meilleur résultat du Québec. C'est aussi, en creux, la mesure d'un bassin de population qui rétrécit. Et au jour 1 de la campagne électorale provinciale, alors que les partis déballent leurs promesses sur l'immigration, le coût de la vie et le transport, cette ambiguïté devient l'enjeu central de l'Est du Québec.
Le meilleur score du Québec, pour de mauvaises raisons
L'IEDM compare depuis plusieurs années la performance des urgences québécoises. Les palmarès de l'institut placent invariablement les régions périphériques en tête et les grands centres — Montréal, Laval, la Montérégie — en queue de peloton. Cette année encore, la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine se retrouve au sommet, loin devant une moyenne provinciale qui dépasse largement les cinq heures.
La lecture rapide serait de conclure que le réseau de santé gaspésien fonctionne mieux qu'ailleurs. La lecture honnête est plus rugueuse. Un séjour médian de 3 h 22 s'explique d'abord par le volume : moins de patients par établissement, des urgences de petite taille réparties sur un immense territoire, une population qui, en dernier recours, ne se présente tout simplement pas.
Car l'autre statistique gaspésienne, celle que l'IEDM ne mesure pas, c'est la distance. Une région où l'on attend peu, mais où l'on roule une heure et demie pour atteindre l'hôpital le plus proche, n'a pas gagné la partie. Le CISSS de la Gaspésie et le CISSS des Îles composent depuis des années avec des ruptures de services temporaires, des recours aux agences de placement et des difficultés persistantes à recruter médecins spécialistes, infirmières et technologues. Le délai court n'est pas le fruit d'une abondance de ressources : il est le produit arithmétique d'un dénominateur qui s'effrite.
Mont-Saint-Pierre : quand la structure lâche avant le service
À 200 kilomètres de là, dans la Haute-Gaspésie, un autre chiffre raconte la même histoire autrement. Radio-Canada rapportait cette semaine la faillite d'une coopérative de Mont-Saint-Pierre, doublée de la démission de quatre administrateurs lors de l'assemblée générale annuelle tenue le 21 août.
Quatre démissions dans un village de quelques centaines d'habitants, ce n'est pas une crise de gouvernance : c'est une pénurie de gouvernants. Mont-Saint-Pierre, connue pour ses conditions exceptionnelles de vol libre et son festival du deltaplane, fait partie de ces municipalités de la MRC de La Haute-Gaspésie où le déclin démographique et le vieillissement rendent chaque conseil d'administration, chaque comité, chaque corvée un peu plus difficile à remplir.
Le modèle coopératif est pourtant la colonne vertébrale de l'économie de proximité en région : dépanneurs, stations-service, cafés, salles communautaires. Quand ce modèle repose sur une poignée de bénévoles qui cumulent les mandats, il suffit de quelques départs — retraite, épuisement, déménagement — pour que tout s'effondre. La faillite n'est pas seulement financière. Elle est structurelle.
C'est le vrai fil rouge entre l'urgence de Sainte-Anne-des-Monts et la coop de Mont-Saint-Pierre : moins de monde pour attendre, c'est aussi moins de monde pour siéger, gérer, servir, entretenir.
Immigration, coût de la vie, transport : les trois portes d'entrée
Au jour 1 de la campagne, Radio-Canada dressait la liste des enjeux qui traversent la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine : immigration, coût de la vie, transport. Ce ne sont pas trois dossiers distincts. Ce sont trois façons de poser la même question démographique.
L'immigration, d'abord. La région a bâti une partie de sa relance sur l'attraction de nouveaux arrivants — travailleurs étrangers temporaires dans la transformation des produits marins, résidents permanents dans la santé et les services. Les resserrements successifs des seuils et des programmes fédéraux et provinciaux frappent différemment un employeur de Grande-Rivière et un employeur de Saint-Laurent. Dans l'Est, le recrutement international n'est pas un supplément : c'est souvent le seul moyen de maintenir un quart de travail.
Le coût de la vie, ensuite. Le logement est devenu le goulot d'étranglement gaspésien par excellence. Les taux d'inoccupation des principales agglomérations de la région — Gaspé, Chandler, Sainte-Anne-des-Monts, Cap-aux-Meules — figurent parmi les plus serrés du Québec depuis la sortie de la pandémie. On peut promettre un poste d'infirmière à Gaspé; encore faut-il pouvoir loger la personne qui l'occupera. Aux Îles-de-la-Madeleine, la pression du marché touristique et des résidences secondaires a poussé la municipalité à adopter des mesures de contrôle qui ont fait jurisprudence dans le débat québécois.
Le transport, enfin. Et là, la campagne tombe en plein dans un dossier chaud : Radio-Canada rappelle que le conflit de travail chez Pascan Aviation atteint son dixième mois, les agents de bord syndiqués étant en grève générale illimitée depuis 300 jours, avec des négociations enlisées. Pascan est l'un des rares transporteurs à desservir les régions éloignées du Québec, y compris les Îles-de-la-Madeleine. Le gouvernement Legault avait mis en place un programme d'accès aérien régional avec des billets à tarif réduit précisément pour corriger l'isolement de ces communautés. Un conflit qui s'étire sur 300 jours démontre la fragilité du dispositif : le lien aérien régional tient à un fil contractuel.
À cela s'ajoute un dossier maritime moins spectaculaire mais tout aussi révélateur. Toujours selon Radio-Canada, le havre de L'Anse-au-Griffon, à Gaspé, ne sera plus navigable d'ici un ou deux ans s'il n'est pas dragué. Le dragage des ports pour petits bateaux relève de Pêches et Océans Canada, et la lenteur des interventions est un irritant chronique sur le pourtour de la péninsule. Un quai qui s'ensable, c'est une flottille de pêche qui se déplace, des emplois qui suivent, et un village de plus qui perd sa raison d'être économique.
Gespeg : l'attente qui ne se mesure pas en heures
Un autre dossier illustre la lenteur administrative comme facteur d'usure régionale. Radio-Canada rapporte que des citoyens du grand Gaspé attendent depuis au moins deux ans d'obtenir leur statut d'Indien comme membres de la Nation Micmac de Gespeg. Certains voient des membres de leur propre famille l'obtenir alors que leur propre dossier stagne à Services aux Autochtones Canada. Le député fédéral de Gaspésie–Les Îles–Listuguj, Alexis Deschênes, appuie leurs démarches.
Gespeg est une communauté sans assise territoriale — l'une des rares au Québec — dont les membres vivent dispersés dans la région de Gaspé et ailleurs. Le statut ouvre l'accès à des programmes de santé, d'éducation postsecondaire et de fiscalité. Deux ans d'attente pour un formulaire, ce n'est pas 3 h 22 à l'urgence, mais c'est le même symptôme : une administration centrale dont les délais s'allongent à mesure que l'on s'éloigne d'elle.
Ce que la campagne devrait mesurer
La tentation, pendant les prochaines semaines, sera grande d'utiliser le chiffre de l'IEDM comme trophée. Il faudra résister. Un classement d'urgences mesure un temps de passage, pas une capacité à durer.
Ce que la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine demandera aux partis, en réalité, tient en une phrase : combien de personnes de plus, et logées où? Sans réponse à cette question, les promesses sur les urgences, les liaisons aériennes et le dragage des quais resteront des rustines posées sur une structure qui perd ses porteurs.
À Mont-Saint-Pierre, quatre chaises vides autour d'une table de conseil d'administration ont suffi pour faire tomber une coopérative. C'est peut-être la statistique la plus éloquente de ce jour 1 de campagne.
