Estrie

Tarifs américains : quand les villes de l'Estrie et du Centre-du-Québec deviennent le premier guichet des PME

Pendant que Québec et Ottawa se disputent la paternité de l'aide en pleine campagne électorale, les municipalités absorbent la première vague de détresse des manufacturiers frappés par les droits de douane.

Il y a un moment, dans toute crise économique, où la théorie rencontre le plancher d'usine. En Estrie et au Centre-du-Québec, ce moment est arrivé quelque part entre la publication des nouveaux décrets tarifaires américains et le coup de fil qu'un entrepreneur passe, faute de mieux, au service de développement économique de sa ville.

TVA Nouvelles rapportait cette semaine que les nouveaux tarifs douaniers américains touchent « un nombre significatif d'entreprises manufacturières ou sous-traitantes » au Québec, et que l'aide aux entreprises « passe aussi par les villes ». La formule est diplomatique. Sur le terrain, elle décrit une réalité plus crue : des municipalités qui n'ont ni mandat économique clair, ni fiscalité conçue pour cela, se retrouvent en première ligne d'un choc commercial décidé à Washington.

Miel Labonté, ou la limite du réflexe « achat local »

Le cas rapporté par Radio-Canada est éclairant précisément parce qu'il n'a rien de spectaculaire. Miel Labonté, entreprise bien établie de Victoriaville, craint de perdre son marché américain et cherche de nouveaux débouchés au Canada pour écouler ses surplus de production.

Réécouler au Canada ce qu'on vendait aux États-Unis : voilà l'incantation qu'on entend depuis le début de la guerre tarifaire. Elle se heurte à une arithmétique implacable. Le marché américain compte environ 340 millions de consommateurs; le canadien, un peu plus de 41 millions. Une PME qui exportait 30 % ou 40 % de sa production au sud de la frontière ne « transfère » pas ce volume vers un marché intérieur déjà saturé — surtout dans l'alimentaire, où les tablettes des grandes bannières sont attribuées des mois à l'avance et où l'espace se paie.

L'apiculture illustre la contrainte à son état pur. Selon les données de l'Agence canadienne d'inspection des aliments et de Statistique Canada, le Canada produit bon an mal an autour de 40 millions de kilogrammes de miel, et les États-Unis en absorbent historiquement la vaste majorité des exportations. Quand cette porte se referme, ou même se rétrécit, le miel ne se conserve pas indéfiniment dans une stratégie de communication. Il s'entrepose, il se déprécie, il se brade.

Le « achat local » est une belle idée civique. Ce n'est pas une politique commerciale. C'est le nœud du problème que révèle le cas Labonté : on demande aux consommateurs québécois de compenser, par leurs choix individuels à l'épicerie, une décision géopolitique prise par une administration étrangère.

Pourquoi les municipalités se retrouvent au guichet

Légalement, les villes québécoises sont des créatures de la province. Leur compétence en développement économique existe, mais elle est encadrée, et surtout financée par une assiette fiscale dominée par la taxe foncière — l'instrument le moins adapté qui soit pour amortir un choc de liquidités chez un exportateur.

Depuis l'abolition des Centres locaux de développement en 2015 et le transfert des responsabilités aux MRC, le paysage de l'aide aux entreprises s'est fragmenté. Les MRC gèrent le Fonds local d'investissement, dont l'enveloppe provient de Québec. Les villes de taille moyenne — Sherbrooke, Victoriaville, Drummondville, Granby, Magog — ont maintenu des sociétés ou services de développement économique. Ce sont eux, aujourd'hui, qui reçoivent les appels.

Et ils reçoivent ces appels non pas parce qu'ils détiennent les leviers, mais parce qu'ils sont accessibles. Un entrepreneur de 22 employés qui voit une commande annulée ne compose pas le numéro d'un ministère. Il appelle quelqu'un qu'il connaît par son prénom. Les municipalités deviennent ainsi ce qu'on pourrait appeler un guichet de premier tri : elles écoutent, diagnostiquent, orientent vers Investissement Québec, vers Développement économique Canada pour les régions du Québec, vers les programmes de la Banque de développement du Canada. Elles font du triage. Rarement du financement.

C'est un rôle réel et utile. C'est aussi un rôle non financé.

Ce qui existe réellement comme mesures

Deux ordres de gouvernement ont annoncé des dispositifs depuis le déclenchement du conflit commercial.

Du côté de Québec, le programme ESSOR d'Investissement Québec demeure le principal véhicule de soutien aux projets d'investissement manufacturier, avec des volets pour la modernisation et la productivité. Le gouvernement a également mis en place le programme FRONTIÈRE (Fonds pour la résilience et l'offensive nationale des tarifs et de l'incertitude économique liée aux relations extérieures), doté d'une enveloppe de plusieurs milliards en prêts et garanties de prêts destinés aux entreprises affectées par les tarifs. À cela s'ajoutent les enveloppes des Fonds régions et ruralité, gérées avec les MRC.

Du côté fédéral, Ottawa a annoncé des mesures de soutien à la liquidité par l'entremise de la BDC et d'Exportation et développement Canada, un assouplissement des règles d'assurance-emploi via le Travail partagé, ainsi qu'un mécanisme de remises tarifaires pour certains intrants importés.

Deux constats s'imposent. D'abord, l'essentiel de cette aide prend la forme de dette — prêts, garanties, reports — et non de subventions. Pour une entreprise dont le carnet de commandes vient de fondre, s'endetter davantage n'est pas toujours une solution; c'est parfois un report du problème. Ensuite, ces programmes s'adressent prioritairement aux entreprises capables de démontrer un plan de redressement solide et de naviguer une paperasse substantielle. Les micro-entreprises et les sous-traitants de deuxième et troisième rangs — nombreux dans le corridor manufacturier de Drummondville à Sherbrooke — sont structurellement désavantagés.

Une campagne électorale qui complique tout

Nous sommes à trois semaines d'un scrutin, et l'Estrie est un champ de bataille. TVA Nouvelles signale que le chef libéral est « menacé » dans sa propre circonscription estrienne, signe que les équilibres politiques de la région sont mouvants.

Cette conjoncture a un effet pervers concret : en période électorale, la fonction publique est soumise à des conventions de réserve qui limitent les annonces nouvelles. Les programmes existants continuent de rouler, mais l'appareil décisionnel ralentit. Un manufacturier qui a besoin d'une réponse en septembre risque de l'obtenir en novembre.

Pendant ce temps, les partis promettent. Fonds de diversification des marchés, crédits d'impôt à l'automatisation, missions commerciales vers l'Europe et l'Asie, achat public préférentiel : le catalogue est riche en intentions et pauvre en calendriers. Aucune de ces mesures, si elle était adoptée en octobre, ne produirait d'effet avant plusieurs trimestres.

Et le renvoi de responsabilité entre les deux capitales — le commerce international relève d'Ottawa, le soutien aux entreprises relève largement de Québec — offre à chacun un alibi confortable.

L'angle mort : la diversification prend des années

Diversifier ses marchés est le bon conseil. C'est aussi le plus lent à appliquer.

Pour un transformateur alimentaire, percer le marché européen suppose des certifications sanitaires, des ajustements d'étiquetage, un distributeur, une logistique du froid, parfois une reformulation. Compter de dix-huit à trente-six mois n'a rien d'exagéré. Le manufacturier estrien qui perd 35 % de son chiffre d'affaires ce trimestre-ci n'a pas trente-six mois de trésorerie devant lui.

C'est là que le décalage devient dangereux : les outils publics disponibles sont conçus pour la croissance à moyen terme, alors que le besoin immédiat relève de la survie à court terme. Le pont entre les deux — l'aide directe, non remboursable, ciblée sur les entreprises viables temporairement asphyxiées — reste largement à construire.

Ce qu'il faut surveiller

Trois indicateurs mériteront l'attention des prochaines semaines en Estrie et au Centre-du-Québec : les mises à pied dans le manufacturier, mesurables par les recours au programme de Travail partagé; le taux réel de décaissement des enveloppes annoncées, par opposition aux montants annoncés; et la position des candidats sur la question précise du financement des services municipaux de développement économique.

Car si les villes doivent continuer d'être le premier guichet, il faudra bien, un jour, qu'on leur donne autre chose qu'un téléphone et de la bonne volonté.