Lanaudière

Lignes à très haute tension dans le nord de Lanaudière : l'énergie devient un enjeu de territoire

Pendant que la campagne électorale s'ouvre sur la souveraineté et l'économie, des citoyens de D'Autray et de Matawinie réclament de savoir qui décide du tracé des lignes de transport d'énergie.

Le hasard du calendrier a bien fait les choses. Samedi dernier, au café coop Bal Maski de Saint-Gabriel-de-Brandon, une salle se remplissait pour entendre parler de postes de transformation et de lignes à très haute tension. Quelques jours plus tard, jeudi, la première ministre Christine Fréchette rencontrait la lieutenante-gouverneure Manon Jeannotte pour faire dissoudre l'Assemblée nationale et lancer officiellement la campagne électorale du 5 octobre, comme l'a rapporté Mon Joliette.

Entre les deux, un écart de focale qui résume assez bien l'état du débat énergétique québécois. À l'échelle nationale, on parlera de mégawatts, de croissance, de tarifs, de souveraineté énergétique. Dans le nord de Lanaudière, on parle de tracés, de pylônes, de forêts, de lacs de villégiature et d'une question toute simple que les citoyens répètent depuis des mois : qui décide, et pour alimenter quoi ?

Une conférence citoyenne comme signal

L'événement de Saint-Gabriel-de-Brandon était organisé par le comité citoyen Vigilance Brandonnie, dont le mandat est explicitement d'apporter « un éclairage critique » sur les projets de production et de transport d'énergie dans la MRC de D'Autray et en Matawinie. Selon le compte rendu de Mon Joliette, la rencontre visait précisément les projets de poste et de ligne à très haute tension évoqués pour le secteur de Saint-Gabriel-de-Brandon.

Le choix du lieu n'est pas anodin. Le Bal Maski est une coopérative de solidarité, un lieu de rassemblement communautaire plutôt qu'une salle municipale. Cela dit quelque chose sur la nature de la mobilisation : elle ne part pas des conseils municipaux, mais d'un noyau de résidents qui ont pris l'initiative de s'informer eux-mêmes, puis de faire circuler l'information dans le voisinage.

C'est un scénario que Lanaudière a déjà vu. Dans le secteur du lac Maskinongé et dans les municipalités environnantes, la villégiature, l'agriculture et l'acériculture cohabitent avec des paysages qui constituent une bonne partie de l'attrait économique de la région. Toute infrastructure linéaire de grande envergure — une ligne de transport à 315 ou 735 kV, par exemple — laisse une emprise permanente, visible, et souvent contestée.

Ce que la relance énergétique change

Pour comprendre pourquoi ces projets apparaissent maintenant, il faut regarder le portrait provincial. Hydro-Québec a rendu public en novembre 2023 un plan d'action visant à ajouter de 8 000 à 9 000 mégawatts de puissance d'ici 2035, avec des investissements évoqués de 155 à 185 milliards de dollars. Une part considérable de cette somme ne va pas à la production, mais au réseau de transport et de distribution : nouvelles lignes, nouveaux postes, renforcement de corridors existants.

Autrement dit, la « relance énergétique » dont les partis parleront pendant la campagne se traduit, sur le terrain, par des milliers de kilomètres de lignes à construire ou à renforcer. Et ces lignes doivent bien passer quelque part.

Le Québec a aussi modifié son cadre législatif. La Loi 69, adoptée à la fin de 2024, a réformé la gouvernance du secteur : elle touche à la planification intégrée des ressources énergétiques, au rôle de la Régie de l'énergie, à la production privée et aux mécanismes d'approbation des projets. Des groupes environnementaux et des juristes ont critiqué certaines dispositions en soutenant qu'elles réduisaient les occasions de contestation publique. Le gouvernement, lui, plaidait la nécessité d'accélérer.

C'est exactement à cette jonction que se situe le comité Vigilance Brandonnie : au moment où l'État accélère, des citoyens demandent à ralentir suffisamment pour comprendre.

Les trois questions qui reviennent partout

Dans les mobilisations de ce type, au Québec comme ailleurs, trois questions structurent presque toujours le débat. Elles sont au cœur de la démarche brandonnienne.

Qui décide du tracé ? Hydro-Québec propose des corridors, tient des séances d'information, ajuste parfois. Mais la décision finale relève du gouvernement, par décret, après un processus d'évaluation environnementale. Le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement peut être mandaté, mais ce n'est pas automatique pour tous les projets, et son avis est consultatif. Pour un citoyen dont la propriété se trouve à 200 mètres d'un corridor pressenti, cette chaîne décisionnelle paraît lointaine.

Pour alimenter quoi ? C'est la question la plus politiquement chargée. Depuis quelques années, la demande industrielle québécoise a explosé : centres de données, filière batterie, hydrogène, électrification des procédés. En 2023 et 2024, Hydro-Québec avait plus de 20 000 mégawatts de demandes d'alimentation industrielle en attente, un volume dépassant largement les capacités disponibles. Quand une ligne traverse une région rurale pour alimenter un projet industriel situé ailleurs, la question du bénéfice local devient inévitable.

Que reçoit la région en retour ? Hydro-Québec verse des compensations financières aux municipalités traversées et négocie des ententes avec les propriétaires. Mais dans plusieurs dossiers récents, ces mécanismes ont été jugés insuffisants par les élus locaux, qui réclament des redevances récurrentes plutôt que des paiements uniques, ou une participation à la propriété des projets.

Un contexte régional qui n'est pas vierge

La Matawinie n'aborde pas ce dossier sans mémoire. La MRC a été le théâtre d'autres débats énergétiques et miniers, notamment autour du projet de graphite Matawinie de Nouveau Monde Graphite à Saint-Michel-des-Saints, qui a lui-même fait l'objet d'un examen du BAPE et de mobilisations citoyennes soutenues, dont celles du Regroupement de protection des lacs de la Matawinie.

Ce précédent compte. Il a créé dans la région des réseaux d'information, des habitudes de vigilance et une certaine expertise citoyenne sur les processus d'autorisation. Le comité Vigilance Brandonnie s'inscrit dans cette continuité : on n'y improvise pas, on organise des conférences, on invite des spécialistes, on documente.

Ailleurs au Québec, des dossiers comparables ont montré que la contestation peut modifier des projets. La ligne Chamouchouane–Bout-de-l'Île, mise en service en 2018, avait suscité une opposition importante dans les Laurentides et à Terrebonne, et donné lieu à des ajustements de tracé et à des ententes. Plus récemment, le projet d'interconnexion Hertel–New York a nécessité une négociation serrée en Montérégie, notamment sur l'enfouissement de segments et les compensations aux municipalités.

L'énergie, angle mort de la campagne régionale

La campagne qui s'ouvre a été résumée par plusieurs médias autour de cinq grands thèmes : la souveraineté, l'économie, la santé, l'immigration, la fin d'un cycle après huit ans de gouvernement caquiste. L'énergie y figure surtout comme argument économique — attirer des investissements, créer de la richesse, exporter.

Dans Lanaudière, la mécanique est différente. Les circonscriptions de Berthier et de Rousseau couvrent en bonne partie les territoires concernés. Les candidats qui s'y présenteront devront répondre non pas à des questions de stratégie industrielle, mais à des questions de rang, de lot, de bassin versant. Un électeur de Saint-Gabriel-de-Brandon ne demandera pas combien de mégawatts le Québec doit ajouter d'ici 2035 ; il demandera si la ligne passe derrière chez lui, et pourquoi.

C'est là que se joue l'acceptabilité sociale, une expression usée par les communiqués mais dont le nord de Lanaudière offre un test concret. Un projet peut être techniquement justifié, économiquement rentable et climatiquement défendable, et échouer quand même s'il ne répond pas à la question du partage des bénéfices et des inconvénients.

Ce qu'il faut surveiller d'ici le 5 octobre

Quelques indicateurs mériteront l'attention. D'abord, la position des candidats des différents partis dans Berthier et Rousseau : s'engageront-ils à demander un examen public complet des projets, ou s'en tiendront-ils à des formules générales sur le développement responsable ?

Ensuite, la position des instances municipales. Les MRC de D'Autray et de Matawinie n'ont pas de veto, mais leur appui ou leur opposition pèse lourd dans les évaluations environnementales et dans l'opinion publique.

Enfin, la trajectoire du comité Vigilance Brandonnie lui-même. Un comité citoyen qui organise une conférence peut rester un groupe local d'information, ou devenir un interlocuteur incontournable qui structure la mobilisation à l'échelle des deux MRC. La différence tient souvent à la capacité de traduire des préoccupations diffuses en demandes précises : tel tracé plutôt que tel autre, tel mécanisme de compensation, telle garantie d'enfouissement.

D'ici là, le contraste demeure. À Québec et à Montréal, la campagne parlera de puissance installée et de souveraineté. À Saint-Gabriel-de-Brandon, on parlera de paysages et de préséance démocratique. Les deux conversations portent sur la même chose : ce que le Québec est prêt à transformer, et qui aura le droit d'en décider.