Le 5 octobre prochain, les électeurs de l'Abitibi-Témiscamingue et d'Ungava iront aux urnes en sachant une chose avec certitude : quel que soit le résultat, la région sera représentée à l'Assemblée nationale par une délégation largement inédite. Radio-Canada Abitibi-Témiscamingue le rappelait cette semaine dans son portrait des candidatures : du trio caquiste élu en 2022, il ne reste que Suzanne Blais pour porter les couleurs du gouvernement sortant. Ailleurs, les sièges se libèrent, les partis reconstruisent leurs équipes, et une région qui vit une secousse industrielle majeure se prépare à envoyer à Québec des voix sans expérience parlementaire.
Ce n'est pas anodin. Dans une législature où l'influence se construit autant par les réseaux, l'ancienneté et la connaissance des mécanismes budgétaires que par les discours en Chambre, la perte simultanée de plusieurs porteurs de dossiers représente un coût politique réel — surtout pour un territoire qui compte quatre circonscriptions sur les 125 que compte l'Assemblée nationale.
Ce qui change concrètement dans les quatre circonscriptions
Rappelons la configuration héritée de 2022. La Coalition avenir Québec avait alors raflé les trois circonscriptions de l'Abitibi-Témiscamingue proprement dite : Rouyn-Noranda–Témiscamingue, Abitibi-Ouest et Abitibi-Est. Ungava, cette circonscription-continent qui couvre le Nord-du-Québec, avait aussi basculé du côté caquiste avec Denis Lamothe. Une région monochrome, donc, alignée sur le gouvernement — ce qui, en principe, devait faciliter l'accès aux oreilles ministérielles.
Quatre ans plus tard, l'équation se défait. Suzanne Blais, élue dans Abitibi-Ouest, fait figure d'exception en sollicitant un nouveau mandat sous la bannière caquiste. Ailleurs, les départs annoncés ou les changements d'allégeance obligent les partis à présenter des candidatures neuves. À Rouyn-Noranda–Témiscamingue, la députée élue en 2022 sous les couleurs de la CAQ, Daniel Bernard, avait pris le relais d'une circonscription longtemps considérée comme volatile — un siège que Québec solidaire avait tenu avec Émilise Lessard-Therrien entre 2018 et 2022. Cette circonscription illustre bien l'instabilité électorale régionale : elle a changé de mains à trois reprises depuis 2014.
Dans Abitibi-Est, Pierre Dufour, ancien ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs puis ministre responsable de la région, avait été l'un des visages les plus visibles de l'Abitibi-Témiscamingue au Conseil des ministres. Son passage au gouvernement avait donné à la région un accès direct aux arbitrages sur la forêt, la faune et le développement nordique. La perspective d'une Assemblée nationale sans figure régionale ayant siégé au Conseil exécutif change la donne.
Une région frappée pendant que ses relais se renouvellent
Le calendrier ne pourrait être plus ingrat. Pendant que les partis recrutent, le secteur forestier régional encaisse. L'usine RYAM de Témiscaming, l'un des plus importants employeurs privés du Témiscamingue, a annoncé une interruption de sa production. Le maire de Témiscaming, Alain Gauthier, a insisté auprès de Radio-Canada sur le caractère « temporaire » de cette fermeture, affirmant ne pas constater d'impact immédiat pour la municipalité. Le mot « temporaire » est cependant devenu, dans le vocabulaire forestier québécois des dernières années, un euphémisme dont les travailleurs se méfient : les arrêts prolongés se transforment parfois en fermetures définitives.
Ce dossier s'inscrit dans un contexte commercial hostile. Les droits compensateurs et antidumping américains sur le bois d'œuvre canadien ont grimpé de façon marquée en 2025, atteignant des niveaux combinés inédits depuis le début du conflit, selon les analyses relayées par La Presse, Le Devoir et Radio-Canada. Le Conseil de l'industrie forestière du Québec a répété que ces taux menaçaient directement la viabilité des scieries en région éloignée, là où les coûts de transport pèsent le plus lourd. À cela s'ajoutent les incertitudes créées par la réforme du régime forestier, dont le projet de loi a suscité une opposition rare, regroupant à la fois des Premières Nations, des groupes environnementaux et certains acteurs industriels.
Autrement dit : la région traverse une zone de turbulences structurelle au moment précis où elle perd ses relais politiques rodés.
Le poids réel de quatre sièges
Combien pèsent quatre circonscriptions dans une campagne nationale ? Arithmétiquement, peu : 3,2 % des sièges de l'Assemblée nationale. La région administrative de l'Abitibi-Témiscamingue compte environ 148 000 habitants selon l'Institut de la statistique du Québec, et le Nord-du-Québec un peu plus de 45 000 — soit à peine plus de 2 % de la population québécoise, répartis sur près de la moitié du territoire de la province.
Cette disproportion est précisément l'argument que les élus régionaux invoquent depuis des décennies. La Loi électorale du Québec permet d'ailleurs de déroger au critère de l'écart de population pour des circonscriptions d'exception : Ungava, avec ses centaines de milliers de kilomètres carrés, des communautés inuit et cries dispersées, aucune route reliant plusieurs villages et un déplacement en avion pour la moindre rencontre citoyenne, en est l'illustration la plus extrême au Québec. La Commission de la représentation électorale a reconnu à plusieurs reprises le caractère singulier de ce territoire.
Mais l'exception géographique ne se convertit pas automatiquement en influence. Dans les campagnes récentes, les débats des chefs ont été dominés par le logement, l'immigration, les urgences, les tarifs d'électricité et le coût de la vie — des enjeux qui trouvent leur point d'application le plus médiatisé à Montréal, Québec et dans la couronne. Les enjeux spécifiquement régionaux — chemins forestiers, accès aux soins spécialisés à distance, transport aérien régional, pénurie de logements dans les villes minières, contamination à l'arsenic à Rouyn-Noranda — apparaissent rarement dans les moments de plus forte écoute.
L'expérience parlementaire, un capital difficile à reconstituer
Ce que perd la région n'est pas seulement symbolique. Un député d'expérience connaît les cycles budgétaires, sait quand déposer une demande, à qui parler dans un cabinet, comment faire inscrire un projet dans un plan quinquennal d'infrastructures. Il siège sur des commissions parlementaires où se façonnent les projets de loi. Il a bâti des relations avec des maires, des chambres de commerce, des conseils de bande, des syndicats.
Un nouvel élu, aussi compétent soit-il, met généralement un mandat complet à acquérir ces réflexes. Et si la région se retrouve du côté de l'opposition — scénario plausible compte tenu de la reconfiguration du paysage politique québécois observée dans les sondages depuis 2024, marquée par la montée du Parti québécois — l'accès aux leviers gouvernementaux se complique davantage.
À l'inverse, certains y voient une occasion. Le renouvellement peut amener des profils issus du milieu municipal, des Premières Nations, du secteur minier ou de la santé, avec une connaissance fine des dossiers terrain. Plusieurs observateurs régionaux notent que l'alignement complet d'une région sur le parti au pouvoir n'a pas empêché la fermeture d'usines, ni réglé les problèmes de logement, ni accéléré les investissements en santé. La discipline de parti peut même étouffer les voix dissidentes utiles.
Les dossiers qui attendront les nouveaux élus
Quoi qu'il advienne le 5 octobre, la liste des chantiers est connue. La diversification économique face à la dépendance aux cycles miniers et forestiers. La transition liée aux minéraux critiques, où l'Abitibi-Témiscamingue possède un avantage géologique réel mais souffre d'un manque criant de main-d'œuvre et de logements. La santé, avec un recrutement médical chroniquement difficile et des patients contraints de se déplacer vers Montréal pour des soins spécialisés. Le dossier de la qualité de l'air à Rouyn-Noranda, où les cibles de réduction des émissions d'arsenic de la Fonderie Horne continuent de faire l'objet d'un suivi serré des autorités de santé publique.
Et, en filigrane, cette question que la campagne actuelle ne posera probablement pas assez fort : comment un territoire qui produit une part significative de la richesse minière et forestière du Québec s'assure-t-il que sa voix ne se réduise pas à quatre sièges dans une arithmétique métropolitaine ?
Les réponses viendront après le 5 octobre. Avec des visages, pour l'essentiel, que l'Assemblée nationale ne connaît pas encore.
