La campagne électorale québécoise a moins de 48 heures et déjà, la Mauricie hérite d'un dossier qui pourrait bien servir de test grandeur nature à l'ensemble du Québec. Au lendemain du déclenchement des élections générales du 5 octobre, le chef du Parti libéral du Québec, Charles Milliard, a fait un arrêt dans la circonscription de Champlain — celle-là même où le projet éolien et d'hydrogène vert de TES Canada divise les municipalités et les rangs depuis bientôt trois ans. Sa formule, rapportée par Le Nouvelliste, a le mérite d'être limpide : « Il n'est pas question de forcer la main des Québécois. »
Derrière cette phrase se cache un déplacement du débat qui mérite qu'on s'y attarde. Depuis 2023, la discussion publique sur TES Canada portait pour l'essentiel sur des chiffres : des milliards d'investissement, des mégawatts, des tonnes d'hydrogène, des emplois promis. En faisant du consentement des communautés le critère décisif, le chef libéral change la nature de la question. Ce n'est plus « est-ce que ça marche? », c'est « qui décide? ».
Un projet d'une ampleur inédite pour la région
Rappelons les grandes lignes du dossier, pour ceux qui l'auraient perdu de vue. TES Canada, filiale du groupe suisse Tree Energy Solutions, a annoncé en novembre 2023 son intention d'implanter en Mauricie un vaste complexe de production d'hydrogène vert et de gaz naturel renouvelable de synthèse. L'investissement annoncé tournait autour de 4 milliards de dollars, avec une usine d'électrolyse projetée à Shawinigan et un parc de production d'électricité renouvelable réparti sur les terres agricoles et forestières de la région — une combinaison d'éoliennes de grande hauteur et de panneaux solaires, pour une puissance installée de l'ordre de plusieurs centaines de mégawatts.
La particularité du montage, et c'est ce qui a retenu l'attention du gouvernement caquiste, c'est qu'il s'agit d'un projet d'autoproduction : l'entreprise construit ses propres installations de production plutôt que de puiser dans le réseau d'Hydro-Québec, déjà sous pression. Le gouvernement avait accordé un décret facilitant le raccordement et l'accès au réseau, une décision qui avait elle-même fait l'objet de critiques quant au précédent qu'elle créait.
Mais c'est sur le terrain que le bât a blessé. Les municipalités visées par l'implantation des éoliennes — dans les MRC des Chenaux et de Mékinac notamment, en plein cœur de la circonscription de Champlain — ont vu émerger des comités de citoyens opposés. Distances des habitations, impacts sur le paysage, sur la valeur foncière, sur les activités agricoles et acéricoles : les objections sont classiques dans les dossiers éoliens, mais elles ont pris ici une intensité particulière parce que le territoire concerné est habité, cultivé, et que les propriétaires n'ont pas tous été démarchés au même rythme ni dans les mêmes termes.
Le mot qui fâche : acceptabilité sociale
L'acceptabilité sociale est l'un de ces concepts que tout le monde invoque et que personne ne définit de la même manière. Pour un promoteur, elle se mesure au nombre de baux signés avec des propriétaires fonciers. Pour une municipalité, elle passe par une résolution du conseil. Pour un comité de citoyens, elle exige un référendum. Et pour le gouvernement du Québec, elle relève d'un processus d'évaluation environnementale qui, dans le cas des projets éoliens, ne prévoit pas de droit de veto local.
C'est précisément cette ambiguïté que la sortie de Charles Milliard vient exploiter. En refusant de « forcer la main », le chef libéral ne dit pas explicitement qu'il annulerait le projet — il dit que le consentement des populations concernées devrait précéder l'autorisation. La nuance est politique autant que juridique : elle place le Parti libéral du côté des communautés sans l'obliger à s'engager contre l'investissement lui-même.
L'exercice est délicat. La Mauricie a besoin d'investissements structurants. La région a encaissé, au fil des vingt dernières années, la fermeture ou la restructuration de plusieurs installations industrielles majeures, particulièrement dans les pâtes et papiers à Shawinigan, à La Tuque et à Trois-Rivières. Un projet de plusieurs milliards, dans ce contexte, ne se refuse pas d'un revers de main. Sauf que la mémoire régionale garde aussi le souvenir de décisions prises ailleurs, dans des bureaux de Québec ou de Montréal, dont les conséquences se sont vécues localement.
L'autre dossier du territoire : la forêt
Ce qui rend le moment particulièrement intéressant, c'est qu'un second dossier régional, déposé le même jour, pose exactement la même question dans un registre différent. L'Alliance des communautés forestières a interpellé jeudi les candidats et les chefs des principales formations politiques pour qu'ils s'engagent à faire de la filière forestière une priorité absolue, comme le rapportait Le Nouvelliste.
L'Alliance regroupe des municipalités et des MRC dont l'économie dépend de la forêt — et la Mauricie, avec La Tuque et le vaste territoire du Haut-Saint-Maurice, en est l'un des cœurs battants. Ses demandes récurrentes portent sur la prévisibilité de l'approvisionnement, sur le soutien à la transformation à valeur ajoutée, mais aussi, et c'est là que les deux dossiers se rejoignent, sur la place des communautés dans les décisions concernant l'aménagement du territoire public.
La réforme du régime forestier, pilotée par Québec et qui a suscité une opposition marquée du milieu municipal et des groupes environnementaux au cours de la dernière année, cristallise ce malaise. D'un côté, l'État est propriétaire des terres publiques et en fixe les règles d'exploitation. De l'autre, ce sont des villages, des travailleurs et des conseils municipaux qui vivent avec les conséquences des volumes attribués, des chemins construits ou abandonnés, des usines qui ferment.
Éolien et forêt : dans les deux cas, la même équation. Un territoire mauricien dont l'usage est arbitré par des acteurs qui n'y habitent pas.
Qui tranche, au fond?
Le droit québécois donne une réponse partielle et insatisfaisante. Les municipalités disposent de pouvoirs de zonage qui leur permettent, en principe, d'encadrer l'implantation d'éoliennes sur les terres privées. Mais ces pouvoirs peuvent être écartés par décret gouvernemental lorsque Québec juge un projet d'intérêt national — un mécanisme qui a été utilisé à plusieurs reprises dans le secteur énergétique. Sur les terres publiques, le pouvoir municipal est encore plus mince.
Les autres formations ont, elles aussi, des positions sur la table. Québec solidaire, qui a lancé sa campagne jeudi en axant son message sur une réforme fiscale visant les plus riches, défend de longue date un principe de veto local en matière de projets industriels et énergétiques. Le Parti québécois, dont le lancement de campagne a été assombri par les controverses entourant deux candidatures, a plaidé pour un renforcement du rôle des instances régionales. La Coalition avenir Québec, elle, défend le bilan d'un gouvernement qui a fait de l'accélération des projets énergétiques une priorité pour répondre à la demande d'électricité projetée d'ici 2035.
Ce que Champlain pourrait révéler
La circonscription de Champlain n'est pas un château fort tranquille. Elle couvre un territoire qui va des abords de Trois-Rivières jusqu'aux municipalités rurales du nord, avec des réalités économiques et démographiques très différentes d'un bout à l'autre. Une élection qui se jouerait, même partiellement, sur la question éolienne y aurait une valeur de signal pour l'ensemble du Québec — parce que les projets de production renouvelable vont se multiplier dans les prochaines années, et qu'ils devront tous s'implanter quelque part.
Hydro-Québec a inscrit dans son plan d'action des ajouts massifs de capacité éolienne d'ici 2035. Ces mégawatts ne se construiront pas dans le fleuve : ils se construiront dans des rangs, à proximité de résidences, de terres agricoles, de boisés privés. Chaque projet posera la question posée aujourd'hui à Champlain.
La position exprimée par Charles Milliard, si elle se traduisait en engagement formel, aurait donc une portée qui dépasse largement la Mauricie. Elle reviendrait à dire que la transition énergétique du Québec avancera au rythme du consentement des communautés — un principe séduisant, mais dont le coût en délais et en projets abandonnés reste à évaluer.
D'ici le 5 octobre, les électeurs de Champlain auront l'occasion de faire savoir de quel côté penche la balance. Et le reste du Québec regardera.
