Internationale

Népal-Tibet : une vallée engloutie en quelques minutes, et l'Himalaya qui craque sous le réchauffement

Le bilan de la crue provoquée par un glissement de terrain ayant emporté un glacier dépasse 360 morts et 1400 disparus. Un désastre annoncé par les glaciologues, dans des vallées sans alerte coordonnée.

Il a suffi de quelques minutes. Mercredi, dans la haute vallée frontalière entre le Népal et la région autonome chinoise du Tibet, un pan de montagne s'est détaché, a arraché avec lui une portion de glacier, et la masse mêlée de roche, de glace et d'eau a dévalé les gorges en emportant tout : ponts, routes, hameaux, camions, postes-frontières. Jeudi, les secours avaient extrait au moins 362 corps de ce que Le Temps décrit comme une « gigantesque mer de boue ». Plus de 1400 personnes étaient toujours portées disparues. Dans ce genre d'événement, la différence entre « disparu » et « mort » relève surtout du temps qu'il faudra pour retrouver les corps sous plusieurs mètres de sédiments.

Le bilan grimpe d'heure en heure, et il grimpera encore. Mais derrière le décompte, ce désastre raconte trois choses beaucoup plus dérangeantes : la haute montagne himalayenne est devenue mécaniquement instable, les vallées transfrontalières qui la drainent n'ont pas de système d'alerte commun, et la réponse d'urgence tient d'une mosaïque d'aides étrangères improvisées plutôt que d'un dispositif régional.

Ce qui s'est réellement produit en amont

La mécanique de la catastrophe a été explicitée par le glaciologue Adrien Gilbert, chercheur à l'Institut des géosciences de l'environnement de Grenoble, dans un entretien accordé au Monde. Sa lecture est nette : « L'origine du drame est un glissement de terrain qui a entraîné avec lui un glacier. » Autrement dit, ce n'est pas d'abord un lac glaciaire qui a cédé — le scénario classique du GLOF, pour glacial lake outburst flood —, mais une rupture de versant rocheux qui a mobilisé de la glace au passage. Le mélange roche-glace-eau, une fois lancé dans une gorge étroite, se comporte comme un fluide dense capable de raser des vallées entières sur des dizaines de kilomètres.

Les volumes n'étaient toujours pas quantifiés jeudi, mais le chercheur estimait déjà l'ampleur « exceptionnelle ». Cette distinction technique compte, parce qu'elle change la nature du risque : on peut surveiller un lac glaciaire, mesurer son niveau, abaisser artificiellement sa surface, comme le Népal l'a fait au lac Imja dans la région de l'Everest en 2016. On ne peut pas, en revanche, sonder chaque versant de l'Himalaya pour savoir lequel s'apprête à lâcher.

Or c'est précisément ce que le réchauffement est en train de faire : dégeler le ciment. Le permafrost de haute altitude — ce sol gelé en permanence qui maintient la cohésion des parois rocheuses au-dessus de 4000 ou 5000 mètres — se dégrade. Quand la glace interstitielle fond dans les fissures, la roche perd son maintien. Le phénomène a déjà été documenté dans les Alpes, où les guides constatent depuis vingt ans la multiplication des éboulements sur des voies jugées stables depuis des générations. Dans l'Himalaya, où les dénivelés sont plus grands, les populations plus nombreuses en aval et les données de surveillance beaucoup plus rares, l'équation est nettement plus meurtrière.

Un scénario écrit d'avance

Ce qui rend cette catastrophe si difficile à qualifier d'imprévisible, c'est qu'elle avait été annoncée. Le Centre international pour le développement intégré des montagnes (ICIMOD), établi à Katmandou et qui regroupe huit pays de la région, avait publié en 2023 une évaluation majeure — le rapport Water, Ice, Society, and Ecosystems in the Hindu Kush Himalaya — concluant que les glaciers de la chaîne avaient fondu 65 % plus vite dans la décennie 2010 que dans la précédente, et qu'ils pourraient perdre jusqu'à 80 % de leur volume d'ici 2100 dans un scénario de fortes émissions. Le même rapport avertissait explicitement que le nombre et le volume des lacs glaciaires augmentaient, et avec eux le risque de vidanges brutales.

Le Népal en a fait l'expérience à répétition. En août 2024, une crue soudaine avait ravagé Thame, dans la vallée du Khumbu, sur la route de l'Everest. En octobre 2023, la vallée de la Teesta, dans l'État indien voisin du Sikkim, avait été dévastée par la rupture du lac South Lhonak : une centaine de morts et de disparus, et la destruction du barrage hydroélectrique de Teesta-III. Chaque fois, le même constat post-mortem : l'événement était dans les modèles, l'alerte n'était pas dans les vallées.

L'angle mort transfrontalier

C'est là que le désastre de cette semaine devient politique. La rivière qui a servi de couloir à la coulée traverse une frontière internationale, celle du Népal et de la Chine. L'amont est chinois, l'aval népalais. Un système d'alerte crédible supposerait un partage de données en temps réel — niveaux d'eau, imagerie satellitaire, capteurs sismiques — entre deux administrations qui n'ont pas d'accord opérationnel de ce type, et dont les rapports en matière hydrologique sont historiquement asymétriques.

Le problème n'est pas nouveau. Il a déjà coûté cher en 2016, quand une crue venue du Tibet avait emporté une partie du poste-frontière de Rasuwagadhi et endommagé des installations hydroélectriques népalaises. La mise en garde des spécialistes est constante depuis : sans mécanisme régional de partage des données hydrologiques, les villages en aval disposent au mieux de quelques minutes. Dans le cas d'une coulée de débris qui descend à plusieurs dizaines de kilomètres à l'heure dans une gorge encaissée, quelques minutes ne suffisent pas à évacuer.

S'ajoute une couche de vulnérabilité économique. Ces vallées ne sont pas vides : elles concentrent les corridors commerciaux sino-népalais, des chantiers hydroélectriques, des postes douaniers, des campements de travailleurs — et, en août, des pèlerins. Le corridor du Kailash-Mansarovar, destination de pèlerinage hindoue et bouddhiste en territoire tibétain, se rejoint par ces routes. Autrement dit, le réchauffement frappe exactement là où les États ont investi dans les infrastructures et où circulent des étrangers.

Six Sud-Africains, une équipe suisse, et pas de plan régional

La réponse internationale illustre bien le caractère fragmenté du dispositif. Le Temps rapporte que la Suisse a débloqué une aide d'urgence — Berne dispose d'une expertise reconnue en secours en montagne et en évaluation de risques glaciaires, mobilisée par son Corps suisse d'aide humanitaire. De son côté, le Daily Maverick sud-africain suit le sort de six ressortissants sud-africains portés disparus dans la crue, dont un pèlerin d'Isipingo, dans la région de Durban, âgé de 33 ans. L'ONG Gift of the Givers, dirigée par Imtiaz Sooliman et rompue aux déploiements d'urgence à l'étranger, a annoncé tenir une équipe de recherche prête à partir pour le Népal.

Une ONG confessionnelle sud-africaine qui affrète ses propres sauveteurs pour retrouver six pèlerins dans une gorge himalayenne, une agence de coopération suisse qui envoie des fonds, des hélicoptères de l'armée népalaise qui font des rotations quand la météo le permet : ce n'est pas un dispositif, c'est une addition de bonnes volontés. Aucune force régionale de réaction rapide ne couvre l'Hindou Kouch-Himalaya, malgré des années de recommandations en ce sens. La coopération existe surtout sous forme de rapports scientifiques — ceux de l'ICIMOD, notamment — sans bras opérationnel.

Pourquoi le Québec devrait regarder de près

La distance géographique n'exonère de rien. Le Québec possède une expertise nordique directement transposable : le Centre d'études nordiques, réparti entre l'Université Laval et l'Institut national de la recherche scientifique, surveille depuis des décennies la dégradation du pergélisol dans le Nunavik, avec ses effets sur les pistes d'atterrissage, les routes et les fondations de bâtiments à Salluit, à Puvirnituq ou à Kuujjuaq. Le glissement de terrain de Salluit, déclenché par le dégel, fait partie des cas d'école de la littérature scientifique canadienne.

Le mécanisme physique est le même qu'en haute montagne asiatique : de la glace qui tient un sol, et qui cesse de le tenir. Ce que le Québec nordique subit sur des pentes modestes et avec des populations réduites, l'Himalaya le subit sur des dénivelés de plusieurs kilomètres, en amont de vallées peuplées de centaines de milliers de personnes. Les instruments de surveillance, les modèles de stabilité de versants, les protocoles d'évacuation développés au nord du 55e parallèle ne sont pas des curiosités locales : ce sont des compétences dont la demande mondiale vient d'augmenter brutalement.

Ce qui va changer — ou pas

À court terme, la priorité reste macabre : retrouver les corps, rétablir un accès terrestre, éviter les épidémies dans les zones sinistrées, gérer les lacs de barrage temporaires que la coulée a pu créer et qui peuvent à leur tour céder. À moyen terme, la question posée est celle de l'installation humaine dans ces vallées : reconstruire au même endroit, ou reculer.

À plus long terme, le vrai test sera diplomatique. Un système d'alerte Népal-Chine, avec transmission automatique des données de débit et d'imagerie satellitaire, est techniquement à portée de main et politiquement peu probable à court terme. Tant qu'il n'existera pas, chaque nouveau versant qui lâche dans l'Himalaya se traduira par le même scénario : un bilan qui grimpe d'heure en heure, des glaciologues qui expliquent qu'ils l'avaient dit, et des équipes de secours venues du bout du monde pour chercher quelques disparus dans un océan de boue.