Saguenay–Lac-Saint-Jean

Crise forestière : les maires du Saguenay–Lac-Saint-Jean passent leur commande aux partis

Alors que deux campagnes s'entrecroisent dans la région, les élus municipaux tentent d'imposer la forêt, l'économie et l'itinérance à un agenda électoral dominé par les tarifs et la souveraineté.

Dans les villages du Lac-Saint-Jean, la campagne électorale provinciale s'est installée en une nuit, comme partout ailleurs au Québec. Mais ici, elle s'ajoute à un décor déjà chargé : dans Chicoutimi–Le Fjord, une élection partielle fédérale bat son plein, si bien que les pancartes se disputent les mêmes poteaux. « Forte pression communicationnelle », résume le chargé de cours en marketing de l'Université du Québec à Chicoutimi Franck Basset, cité par Radio-Canada. Dans ce brouhaha visuel, une voix tente de se faire entendre autrement : celle des élus municipaux, qui refusent de laisser les chefs de partis décider seuls de ce dont on parlera d'ici le 5 octobre.

Un maire qui veut ramener la forêt dans le débat

Le maire de Saint-Félicien, Jean-Philippe Boutin, a lancé un appel clair : il souhaite que la crise forestière s'invite dans les débats entre les candidats de la région. L'information, rapportée par Radio-Canada, dit beaucoup du sentiment qui prévaut dans les municipalités mono-industrielles du Lac-Saint-Jean. Là où la forêt fait vivre des familles entières depuis quatre générations, le silence des grands thèmes nationaux sur le sujet est vécu comme une forme d'abandon.

Saint-Félicien n'est pas un cas isolé, mais c'est un cas emblématique. La municipalité abrite une usine de pâte kraft — propriété de Produits forestiers Résolu, aujourd'hui dans le giron de Paper Excellence/Domtar — dont les soubresauts dictent le pouls économique de toute la MRC du Domaine-du-Roy. Autour, la scierie, les entrepreneurs forestiers, les transporteurs, les mécaniciens, les restaurants qui vivent des quarts de travail : la chaîne est longue et les maillons sont serrés.

Depuis 2024, cette chaîne encaisse coup après coup. Chantiers Chibougamau, Résolu, Rémabec : les annonces d'arrêts temporaires, de ralentissements et de mises à pied ont ponctué les deux dernières années dans l'ensemble du Nord-du-Québec et du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Le Quotidien, Radio-Canada et TVA Nouvelles ont documenté ce chapelet de mauvaises nouvelles avec une régularité déprimante.

Pourquoi la forêt ne « perce » pas nationalement

La forêt québécoise vit une crise à plusieurs étages, et c'est précisément cette complexité qui la rend difficile à transformer en slogan de campagne.

Premier étage : les droits compensateurs et antidumping américains sur le bois d'œuvre résineux. Le conflit dure depuis 2017 et les taux combinés imposés aux producteurs canadiens ont grimpé de façon marquée en 2025, dépassant selon les entreprises le seuil de 30 %, voire davantage pour certaines. À cela s'ajoutent les tarifs douaniers de l'administration Trump, qui ont bousculé le commerce nord-américain du bois et des produits du bois. Résultat : les exportations vers le principal marché de l'industrie deviennent structurellement moins rentables.

Deuxième étage : le marché lui-même. La construction résidentielle américaine a ralenti sous l'effet des taux d'intérêt élevés, ce qui a fait fondre les prix du bois d'œuvre par rapport aux sommets de la pandémie. Une industrie qui vend moins cher, à un client qui la taxe davantage, avec des coûts d'exploitation en hausse : l'équation ne tient pas longtemps.

Troisième étage : l'approvisionnement. Les feux de forêt record de 2023 ont ravagé des millions d'hectares au Québec, dont une part importante dans les forêts commerciales du Nord-du-Québec qui alimentent les usines régionales. La tordeuse des bourgeons de l'épinette poursuit ses ravages. Et les possibilités forestières calculées par le Bureau du forestier en chef ont été révisées à la baisse dans plusieurs unités d'aménagement. Moins de bois disponible, plus loin, plus cher à sortir.

Quatrième étage : le régime forestier lui-même. Le projet de réforme déposé par le gouvernement en 2025 — qui proposait notamment des zones d'aménagement prioritaire — a suscité une opposition croisée rarement vue : les industriels critiquaient l'incertitude, les groupes environnementaux dénonçaient l'intensification, les nations autochtones contestaient l'absence de consultation adéquate. Le dossier s'est enlisé, laissant l'industrie sans cadre clair au pire moment.

On comprend, dès lors, pourquoi la forêt fait de mauvaises manchettes nationales : il n'existe pas de mesure unique, spectaculaire, qu'un chef puisse promettre en trente secondes. Alors que la souveraineté, les tarifs et le coût de la vie se prêtent aux formules courtes, la crise forestière exige d'expliquer la fiscalité américaine, la biologie de l'épinette et la réforme d'un régime légal. Ce n'est pas un enjeu de tribune, c'est un enjeu de dossier.

Saguenay et Alma : économie, route et itinérance

Les maires des deux plus grandes villes de la région ont, eux, choisi une autre stratégie : la liste précise. Selon TVA Nouvelles, les maires de Saguenay et d'Alma ont présenté publiquement les engagements qu'ils souhaitent arracher aux partis. Trois priorités ressortent : le développement économique, le réaménagement de la route Alma–La Baie et la lutte à l'itinérance.

La route entre Alma et La Baie — l'axe 170 puis le lien vers le Bas-Saguenay — est un serpent de mer régional. Ce corridor sert autant au transport lourd industriel qu'aux navetteurs et aux touristes en route vers le fjord. Les demandes d'élargissement, de correction de courbes et de sécurisation de tronçons reviennent à chaque cycle électoral depuis des décennies. Que les maires en fassent une priorité formelle en 2026 signale à la fois l'urgence réelle et la lassitude accumulée.

L'itinérance, elle, constitue un ajout relativement récent au vocabulaire des élus régionaux. Longtemps perçue comme un problème montréalais, elle s'est déployée dans les villes moyennes du Québec avec une visibilité nouvelle. Le dénombrement provincial mené en 2022, puis celui de 2024, ont confirmé une croissance marquée du phénomène hors des grands centres, y compris au Saguenay–Lac-Saint-Jean. Les municipalités, qui n'ont ni le mandat ni les moyens fiscaux d'intervenir en santé et en services sociaux, se retrouvent en première ligne — avec leurs services de police, leurs parcs et leurs bibliothèques comme lieux de gestion de crise.

En arrière-plan, d'autres dossiers rappellent que la pression sur les services de proximité est réelle. Radio-Canada rapporte que Métabetchouan-Lac-à-la-Croix vient de dévoiler le rapport d'analyse de son eau, contaminée de façon sporadique depuis près de deux ans. À Chambord, une église sera transformée en résidence privée pour aînés d'une trentaine de logements — signe d'une créativité forcée par la pénurie d'hébergement pour personnes âgées. À Alma, la Maison Gilles-Carle Répit dépannage Maurice-Tanguay inaugure de nouveaux locaux pour les proches aidants. Ce sont autant de besoins qui remontent au provincial.

Ce que les maires peuvent réellement obtenir

Soyons lucides sur la mécanique. Une commande municipale en campagne électorale ne fait pas de miracle, mais elle produit trois effets mesurables.

Premièrement, elle crée une trace écrite. Un candidat qui s'engage publiquement sur la route Alma–La Baie devant les médias régionaux devient redevable après le scrutin. Les maires le savent : la valeur de l'exercice réside moins dans la promesse que dans l'archive.

Deuxièmement, elle force les partis à régionaliser leur discours. Dans une campagne dominée par des thèmes nationaux, les candidats locaux doivent bien répondre quelque chose lorsqu'un maire pose une question précise en public. C'est le moment où l'agenda régional pénètre, ne serait-ce que par la porte de côté, le cadre national.

Troisièmement, elle rappelle un rapport de forces électoral. TVA Nouvelles évoque « la fin du flirt caquiste » au Saguenay–Lac-Saint-Jean : les circonscriptions de Chicoutimi, Dubuc, Jonquière, Roberval et Lac-Saint-Jean, largement acquises à la Coalition avenir Québec en 2018 et 2022, redeviennent des terrains de lutte. Une région où des sièges peuvent changer de main est une région qu'on écoute davantage. Les maires jouent cette carte, et ils ont raison de la jouer maintenant plutôt qu'en novembre.

Le décalage, et ce qu'il révèle

Il reste ce fossé, difficile à combler : entre l'urgence vécue à Saint-Félicien, à Girardville ou à Saint-Ludger-de-Milot — où une usine fermée signifie une école qui perd des élèves et un dépanneur qui ferme — et l'agenda des chefs, qui parlent économie continentale et avenir constitutionnel.

Ce décalage n'est pas une négligence. Il traduit une géographie politique : les votes se comptent surtout dans les couronnes de Montréal et de Québec, et les thèmes qui mobilisent là-bas ne sont pas ceux des villages forestiers. Mais il révèle aussi une faiblesse du débat public québécois, où la forêt n'existe médiatiquement qu'en été, quand elle brûle.

La demande de Jean-Philippe Boutin est en ce sens plus qu'un plaidoyer sectoriel. C'est une demande de reconnaissance : que le premier employeur privé du Lac-Saint-Jean cesse d'être un dossier technique et redevienne un sujet politique. D'ici le 5 octobre, on saura si les candidats de la région ont entendu — et si les chefs, eux, ont daigné écouter.