Deux discours ont cohabité dans la même région, à quelques heures d'intervalle. D'un côté, une première journée de campagne mise en scène à Rivière-du-Loup, avec la cheffe de la Coalition avenir Québec et première ministre Christine Fréchette venue appuyer sa candidate Amélie Dionne dans Rivière-du-Loup–Témiscouata–Les Basques, et un message tenant en trois mots : le Bas-Saint-Laurent « a un grand potentiel ». De l'autre, des élus municipaux qui, au même moment, publiaient leurs attentes : du transport collectif, une sortie de la crise forestière et, surtout, de l'autonomie décisionnelle. La distance entre ces deux registres — le potentiel et la commande — est probablement ce qu'il y a de plus révélateur dans le début de cette campagne au Bas-Saint-Laurent.
Une entrée en campagne calculée à Rivière-du-Loup
Le choix géographique n'est pas anodin. Comme l'a rapporté Radio-Canada Bas-Saint-Laurent, la première ministre s'est arrêtée à Rivière-du-Loup en fin d'après-midi le jour 1 de la campagne, avant de poursuivre vers Rimouski. Un parti qui ouvre sa campagne dans une région-ressource envoie un signal double : il y voit un socle à protéger, et il sait que ce socle est moins solide qu'auparavant.
Sur place, selon Infodimanche, la cheffe caquiste a résumé son message par une formule très personnalisée : « On a besoin d'Amélie au gouvernement! » Le média Mon Témiscouata rapporte de son côté que la candidate Amélie Dionne a officiellement lancé sa campagne jeudi, entourée de militants, de citoyens et d'autres candidats de l'équipe caquiste, en insistant sur sa connaissance du territoire.
Cet argument — la connaissance du terrain, la proximité — est classique dans les circonscriptions rurales et périphériques. Il a aussi une fonction défensive : lorsqu'un parti au pouvoir doit défendre un bilan contesté dans les secteurs de la forêt, de la santé régionale ou des services de proximité, la fiche personnelle de la députée devient un rempart plus commode que la fiche du gouvernement.
La liste des maires : trois priorités, un dénominateur commun
À l'autre bout du spectre, la Table régionale des élus municipaux du Bas-Saint-Laurent (TREMBSL) a fait connaître ses priorités. Son président, Bruno Paradis, également maire de Saint-Éloi et préfet de la MRC des Basques, a énuméré au micro d'Info-réveil, sur les ondes de Radio-Canada, trois grands chantiers : le transport collectif, la foresterie et l'autonomie décisionnelle.
Les deux premiers sont concrets et mesurables. Le troisième est politique, et c'est celui qui structure les autres. Réclamer de l'autonomie décisionnelle, dans le vocabulaire des élus municipaux, revient à demander que les enveloppes gouvernementales cessent d'arriver découpées en programmes normés conçus à Québec, avec des critères qui cadrent mal avec la réalité d'un village de 300 personnes ou d'une MRC de 20 municipalités. C'est une revendication ancienne du monde municipal — portée aussi bien par la Fédération québécoise des municipalités que par les tables régionales — et elle est devenue plus insistante depuis l'abolition des conférences régionales des élus en 2015, qui avait laissé un vide dans la concertation territoriale que les tables régionales tentent depuis de combler.
Du côté du Témiscouata, la démarche est encore plus explicite. Mon Témiscouata rapporte que la MRC entend profiter de la période électorale pour faire valoir ses attentes auprès des candidats et des partis, et que le préfet Serge Pelletier a annoncé une rencontre le 14 septembre entre l'ensemble des maires et les candidats — une heure, tous autour de la même table. La formule mérite d'être soulignée : ce n'est pas une lettre ouverte ni un communiqué, c'est une convocation. Le monde municipal a compris qu'en campagne, la valeur d'un engagement se mesure à sa publicité et à la présence de témoins.
Pourquoi la forêt domine la conversation
Si la foresterie figure aussi haut dans les priorités régionales, c'est que le Bas-Saint-Laurent cumule les vulnérabilités : une forêt privée très morcelée, une industrie de la deuxième transformation dispersée dans de petites localités où une usine représente parfois l'essentiel de la masse salariale, et une exposition directe aux tarifs américains sur le bois d'œuvre résineux, qui ont grimpé de façon marquée au cours de la dernière année. À cela s'ajoute la réforme du régime forestier, dont le projet de loi a soulevé une opposition inhabituellement large — industriels, groupes environnementaux, Premières Nations, propriétaires de boisés privés — et qui a fini par être suspendu avant l'échéance électorale.
Autrement dit, les élus du Bas-Saint-Laurent n'arrivent pas en campagne avec une demande de subvention : ils arrivent avec un dossier inachevé, dont l'issue conditionne la survie économique de plusieurs de leurs villages. C'est ce qui rend l'expression « grand potentiel » à la fois vraie et insuffisante. Le potentiel — éolien, forestier, maritime, agroalimentaire, touristique — n'a jamais été contesté dans la région. Ce qui l'est, c'est la capacité de le transformer en emplois qui restent et en services qui ne ferment pas.
Le transport collectif, test de crédibilité
Le transport, deuxième priorité, est l'exemple le plus parlant de ce décalage. Une région où les distances se comptent en dizaines de kilomètres entre un CLSC, une école secondaire et un employeur, et où la population est parmi les plus âgées du Québec, ne peut pas fonctionner sur le seul automobile individuel. Or le financement du transport collectif rural repose sur des programmes ponctuels que les MRC doivent renouveler périodiquement, tout en assumant une part croissante des coûts.
L'actualité récente illustre la fragilité du système jusque dans ses ramifications scolaires : le Journal Le Soir rapportait cette semaine que des élèves du secteur des Hauts-Plateaux fréquentant l'école du Mistral, à Mont-Joli, ont finalement pu monter à bord d'un autobus après un épisode d'interruption du service. Ce genre de dossier, en apparence administratif, est exactement ce que les maires ont en tête quand ils parlent d'autonomie décisionnelle : la capacité de régler localement, rapidement, un problème local.
Un échiquier politique plus instable qu'il n'y paraît
Le contexte partisan rend la commande municipale d'autant plus stratégique. Comme l'a résumé le journaliste Denis Leduc sur les ondes de Radio-Canada dans un tour d'horizon des forces en présence, les rapports de force ont bougé dans la région depuis 2022, où la CAQ avait raflé l'ensemble des sièges bas-laurentiens avec des majorités confortables. Le retour en force du Parti québécois dans les sondages, la reconstruction libérale et la présence de Québec solidaire changent l'arithmétique dans des circonscriptions qui, historiquement, ont beaucoup alterné.
À cette instabilité s'ajoute une difficulté que les partis admettent rarement à voix haute : le recrutement. Trouver des candidates et des candidats crédibles dans des circonscriptions étendues, faiblement peuplées et éloignées de Québec relève du casse-tête, et les organisations arrivent parfois en campagne avec des équipes incomplètes ou improvisées. L'épisode rapporté par le Journal Le Soir en est une illustration : Étienne Pineau Saindon, écarté par le Parti libéral du Québec, s'est défendu publiquement, estimant payer le prix politique de sa participation et de ses interventions à l'assemblée d'investiture de son rival péquiste. Peu importe la version qu'on retient, l'effet net est le même : une candidature de moins et un espace médiatique occupé par une querelle d'organisation plutôt que par les dossiers régionaux.
Ce qui se joue vraiment le 14 septembre
C'est précisément là que la rencontre du 14 septembre au Témiscouata prend son sens. Les élus municipaux n'ont pas de bulletin de vote collectif, mais ils disposent d'un levier redoutable : la mise en comparaison publique. Faire asseoir tous les candidats devant tous les maires, sur les mêmes questions, à quelques semaines du scrutin, c'est forcer chacun à convertir les généralités en engagements datés et chiffrés.
Trois questions permettront de mesurer si la campagne bas-laurentienne dépasse la vitrine. D'abord, la forêt : quel parti s'engage à un calendrier précis sur le régime forestier et à un soutien aux entreprises exposées aux tarifs américains? Ensuite, le transport : qui accepte de sortir le financement du transport collectif rural de la logique des programmes à renouveler? Enfin, l'autonomie : qui consent à transférer des enveloppes globales aux MRC, sans normes mur à mur?
D'ici là, la région continuera de vivre son quotidien, avec ses drames — la mort d'un octogénaire de Mont-Joli dans une collision avec un poids lourd sur la route 132, à Sainte-Angèle-de-Mérici, rapportée par Radio-Canada, TVA Nouvelles et le Journal Le Soir — et ses bonnes nouvelles, comme cet été jugé excellent par les salles de spectacle bas-laurentiennes. Mais la question posée aux candidats restera la même : le « grand potentiel » se traduira-t-il, cette fois, en décisions prises ici?
