Côte-Nord

Boîtes postales communautaires à Sept-Îles : 7000 adresses et personne à qui se plaindre

La conversion de 7000 adresses sept-îliennes aux boîtes communautaires révèle un angle mort : les décisions qui retirent des services de proximité en région échappent à tout scrutin.

Depuis quelques jours, elles poussent sur les terrains publics de Sept-Îles : des blocs d'acier gris, une trentaine de casiers chacun, plantés en bordure de trottoir. Radio-Canada rapportait cette semaine que quelque 7000 adresses de la ville perdront la livraison du courrier à domicile au profit de ces boîtes postales communautaires. C'est, à l'échelle d'une ville d'environ 25 000 habitants, une transformation considérable du rapport quotidien entre l'État fédéral et le citoyen — annoncée sans consultation municipale préalable, sans débat public, et sans que quiconque, à cinq semaines d'un scrutin provincial, ait à en répondre devant un électorat.

Ce qui se passe, concrètement

Postes Canada a confirmé en 2025 son intention de mettre fin à la livraison à domicile pour les adresses résidentielles qui la reçoivent encore, une opération étalée sur plusieurs années à l'échelle du pays. Environ quatre millions d'adresses canadiennes reçoivent toujours le courrier à la porte; les autres — la majorité — sont déjà desservies par boîtes communautaires, boîtes de rue ou comptoirs. Sept-Îles fait partie des premières municipalités québécoises touchées par la nouvelle vague.

Le déploiement suit une mécanique éprouvée : installation des équipements d'abord, avis aux résidents ensuite, transition dans les semaines qui suivent. Les usagers reçoivent une clé et un numéro de casier. Pour la majorité des ménages, l'inconvénient sera réel mais gérable : quelques centaines de mètres à parcourir, un détour de plus dans une journée déjà pleine.

Pour une partie de la population, ce n'est pas la même histoire.

Le problème n'est pas la distance, c'est l'hiver et la mobilité

Sept-Îles reçoit en moyenne plus de trois mètres de neige par année. Les boîtes communautaires sont installées sur l'emprise publique, souvent aux intersections, précisément là où les charrues déposent les andains les plus hauts. Un aîné qui utilise une marchette, une personne en fauteuil, quelqu'un qui se remet d'une chirurgie de la hanche : pour eux, un trajet de 200 mètres en février n'est pas un désagrément, c'est un obstacle.

Postes Canada dispose bien d'un programme de livraison adaptée pour les personnes ayant des limitations, mais l'accès repose sur une démarche individuelle : il faut savoir que le programme existe, le demander, fournir de la documentation. L'expérience des conversions passées, notamment lors du plan d'action en cinq points lancé par la société d'État en 2013, a montré que ce type de mesure d'accommodement rejoint mal les populations les plus isolées — celles-là mêmes qui en auraient le plus besoin et qui, souvent, n'ont ni proche aidant ni réflexe de réclamation administrative.

Dans une ville où le transport collectif se résume à un service municipal minimal et à du transport adapté sur réservation, l'équation se corse. On demande à des personnes dont la mobilité est déjà contrainte de compenser, par leurs propres moyens, le retrait d'un service qu'elles recevaient à leur porte.

Le lien avec la taxe sur l'essence : deux décisions, un même vide

C'est ici que le dossier de Postes Canada croise un autre titre de la semaine. Radio-Canada rapportait que la ministre responsable, Kateri Champagne Jourdain n'étant pas seule en cause, la candidate caquiste Amélie Fréchette a fermé la porte à l'idée d'une taxe régionale sur l'essence pour financer le transport collectif hors des grands centres — un outil fiscal réclamé depuis des années par les élus du Bas-Saint-Laurent et, plus largement, par plusieurs régions.

Cette taxe, déjà en vigueur dans la région métropolitaine de Montréal, permet aux autorités de transport de dégager des revenus dédiés. Sans elle, les MRC et les municipalités de la Côte-Nord financent leur transport collectif à même des budgets municipaux étroits et des programmes ministériels renouvelables d'année en année, ce qui rend impossible toute planification de service à long terme.

Le rapprochement des deux nouvelles n'est pas une coïncidence éditoriale. Une société d'État fédérale retire un service qui compensait, de fait, un déficit de mobilité. Au même moment, le palier provincial refuse à ces mêmes régions le levier qui aurait pu financer une réponse. Personne n'a menti, personne n'a agi de mauvaise foi : chaque décision se défend isolément. C'est l'addition qui produit un recul.

Qui décide, au juste?

La question mérite d'être posée sans ironie. Postes Canada est une société d'État autonome dont le conseil d'administration relève du gouvernement fédéral. Elle accumule des pertes d'exploitation lourdes depuis plusieurs années — plus de trois milliards de dollars cumulés avant impôts depuis 2018 selon ses propres états financiers — et un rapport de la Commission sur l'avenir de Postes Canada, rendu public en 2025, a conclu que le modèle actuel était financièrement insoutenable et recommandait notamment l'abandon graduel de la livraison à domicile.

La décision est donc documentée, motivée, et prise dans les règles. Mais elle n'a jamais été soumise à un électorat. Aucun conseil municipal ne peut la bloquer. La Ville de Sept-Îles peut réclamer des ajustements d'emplacement, exiger le déneigement, protester par résolution — elle ne peut pas dire non.

À l'inverse, la campagne électorale provinciale battait son plein cette semaine sur la Côte-Nord, comme le soulignait Radio-Canada dans son émission Côte à Côte : crise forestière, désenclavement du territoire, adaptation des services au déclin démographique. Une région historiquement péquiste, passée à la CAQ en 2022, où la course s'annonce serrée. Les candidats répondront de leur bilan le 5 octobre. Postes Canada, elle, ne se présente devant aucun électeur.

Un test pour la doctrine du « service de proximité »

Le retrait de la livraison à domicile n'arrive pas dans le vide. La Côte-Nord vit depuis vingt ans une érosion documentée de ses services : fermetures de succursales bancaires, réduction de points de service gouvernementaux, rationalisation des dessertes aériennes, consolidation des soins spécialisés vers Baie-Comeau ou Québec. Chaque décision, prise isolément par un organisme différent, se justifie par des volumes, des coûts unitaires, des ratios. Aucune n'est prise en tenant compte de la précédente.

C'est ce que les élus régionaux appellent depuis longtemps l'effet cumulatif, et qu'aucun mécanisme institutionnel ne mesure. Il n'existe pas, au Québec ni au fédéral, d'obligation formelle d'évaluer l'impact combiné des retraits de services sur une communauté donnée avant de procéder. Le Vérificateur général du Québec s'est penché à plusieurs reprises sur l'occupation du territoire, mais sans pouvoir de contrainte sur les sociétés d'État fédérales.

Ce qui peut encore changer

Trois leviers demeurent. Le premier est municipal : la Ville de Sept-Îles peut négocier les emplacements, exiger un déneigement prioritaire des abords et documenter les cas problématiques. Ailleurs au Canada, des municipalités ont obtenu des déplacements d'unités jugées dangereuses.

Le deuxième est individuel : le programme de livraison adaptée existe et il revient aux organismes communautaires, aux CLSC et aux clubs d'âge d'or de le faire connaître activement plutôt que d'attendre les demandes.

Le troisième est politique, mais il ne passe pas par l'urne du 5 octobre. Il passe par la pression des élus régionaux — municipaux, provinciaux et fédéraux confondus — pour que la conversion soit modulée en fonction des réalités climatiques et démographiques du Nord québécois, plutôt qu'appliquée selon un gabarit national uniforme.

Sept-Îles n'est pas la première ville à vivre cette transition. Elle est simplement l'endroit où l'on voit le plus clairement ce que signifie, en pratique, retirer un service à des gens qui n'ont pas d'autre moyen de compenser. Le reste de la Côte-Nord suivra. Il serait utile qu'on en tire des leçons avant.