Abitibi-Témiscamingue

Un producteur du Témiscamingue à la tête des Producteurs de lait du Québec : une victoire symbolique pour une région en crise

Michel Robert, producteur laitier du Témiscamingue, prend la présidence des Producteurs de lait du Québec. Une première régionale lourde de sens pour une zone secouée par la crise forestière.

L'Abitibi-Témiscamingue a l'habitude d'être racontée par ses mines et ses scieries. Rarement par ses étables. C'est pourtant un producteur laitier du Témiscamingue, Michel Robert, qui vient d'accéder à la présidence des Producteurs de lait du Québec (PLQ), l'une des organisations agricoles les plus puissantes et les plus riches de la province. L'information, rapportée notamment par Radio-Canada Abitibi-Témiscamingue dans son émission Des matins en or, arrive à un moment où la région encaisse coup sur coup les mauvaises nouvelles industrielles — au premier chef l'arrêt des opérations de RYAM à Témiscaming, dans la municipalité voisine de plusieurs des fermes de ce même secteur.

Un producteur de Laverlochère-Angliers aux commandes d'un géant

Michel Robert n'est pas un inconnu du milieu. Producteur laitier au Témiscamingue, il siégeait depuis plusieurs années au conseil d'administration des Producteurs de lait du Québec comme administrateur régional, après avoir gravi les échelons du syndicat local puis de la structure régionale de l'organisation. Il succède à Daniel Gosselin, de la Beauce, qui avait lui-même pris le relais de Daniel Gagnon en 2024.

La nuance importe : les PLQ ne sont pas un simple groupe de pression. L'organisation administre la mise en marché collective de tout le lait produit au Québec en vertu de la Loi sur la mise en marché des produits agricoles, alimentaires et de la pêche. Elle négocie les conventions de mise en marché avec les transformateurs, gère l'attribution et les transferts de quotas, organise et paie le transport du lait de la ferme à l'usine, et défend la gestion de l'offre dans l'arène politique canadienne. Le Québec compte environ 4 300 fermes laitières et produit à lui seul autour de 37 % du lait canadien — davantage que toute autre province. Diriger les PLQ, c'est donc parler au nom du plus gros bloc laitier du pays.

Qu'un Témiscamien occupe ce fauteuil relève de la statistique improbable. La région ne représente qu'une fraction du cheptel québécois. Selon les portraits agroalimentaires produits par le ministère de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation du Québec (MAPAQ) et repris par les organisations régionales, l'Abitibi-Témiscamingue compte quelques dizaines de fermes laitières — l'essentiel concentré au Témiscamingue, dans la plaine argileuse qui longe le lac, entre Ville-Marie, Laverlochère-Angliers, Saint-Bruno-de-Guigues et Béarn. C'est peu à l'échelle provinciale. C'est énorme à l'échelle locale.

Le lait, pilier discret de l'économie témiscamienne

On parle beaucoup de forêt et de mines dans cette région. On parle moins du fait que le Témiscamingue est, historiquement, la seule véritable zone de grande culture et d'élevage du Nord-Ouest québécois. Les terres argileuses de l'ancien lac Barlow-Ojibway y ont permis, dès la colonisation du début du XXe siècle, l'établissement d'une agriculture qui n'a jamais cessé.

Aujourd'hui, l'agriculture et la transformation alimentaire pèsent quelques centaines de millions de dollars en activité économique dans l'ensemble de l'Abitibi-Témiscamingue et soutiennent plusieurs milliers d'emplois directs et indirects, selon les données compilées par le MAPAQ et l'Union des producteurs agricoles (UPA) de l'Abitibi-Témiscamingue. Le lait en est le moteur principal en valeur, aux côtés des grandes cultures, du bœuf et, de plus en plus, de productions de créneau.

La production laitière régionale a aussi une particularité qui explique en partie pourquoi ses porte-parole finissent par se faire entendre à Longueuil, siège des PLQ : la distance. Le lait du Témiscamingue doit être ramassé et transporté sur des centaines de kilomètres vers les usines de transformation du sud du Québec ou de l'Ontario. Les coûts de transport, mutualisés à l'échelle provinciale par les PLQ, constituent un enjeu structurel pour toutes les régions périphériques — Abitibi-Témiscamingue, Gaspésie, Bas-Saint-Laurent, Côte-Nord. Un président issu d'une de ces régions connaît le dossier de l'intérieur, pas sur papier.

À cela s'ajoute la fragilité de la transformation locale. Le Témiscamingue a vu naître et parfois disparaître des projets fromagers et laitiers de proximité, dont certains subsistent aujourd'hui grâce à des initiatives artisanales. Toute perte de volume de lait dans la région rend plus difficile la rentabilité du ramassage, ce qui fragilise à son tour les fermes restantes : un cercle vicieux bien connu des régions dites ressources.

Une nomination qui tombe en plein choc forestier

Le contexte donne à cette nomination une résonance particulière. À Témiscaming, la fermeture des installations de RYAM (Rayonier Advanced Materials) a mis en péril, comme le documentait Radio-Canada, « tout un écosystème » : les travailleurs de l'usine, mais aussi les entrepreneurs forestiers, les commerces, les services municipaux et, à terme, la démographie même de la municipalité. Cette usine de pâte de cellulose spécialisée était le cœur industriel du sud du Témiscamingue depuis des décennies.

La crise forestière n'est pas circonscrite à un village. Elle traverse la région entière, et elle s'est imposée, selon Radio-Canada, comme l'une des priorités électorales de l'Abitibi-Témiscamingue aux côtés du logement et des mines. Dans ce récit, l'agriculture est presque absente. On la mentionne rarement dans les tribunes, encore moins dans les plateformes.

Or le lait a une propriété que la forêt et les mines n'ont pas : il est protégé par la gestion de l'offre. Les prix sont établis en fonction des coûts de production, la production est ajustée à la demande intérieure et les importations sont contingentées. Résultat : là où une scierie ferme au rythme des marchés et des droits compensateurs américains, une ferme laitière sous quota jouit d'un revenu relativement prévisible. Dans une économie régionale à la merci du prix du cuivre et de la conjoncture du bois d'œuvre, cette stabilité n'est pas une abstraction — c'est un contrepoids.

Trois dossiers qui attendent le nouveau président

La gestion de l'offre sous pression. C'est le dossier le plus lourd. Les concessions accordées lors de la conclusion de l'Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM), du Partenariat transpacifique global et progressiste (PTPGP) et de l'accord avec l'Union européenne ont déjà ouvert des brèches dans le marché laitier canadien. Washington n'a jamais cessé de contester la façon dont Ottawa administre ses contingents tarifaires laitiers, et l'administration américaine actuelle a remis les produits laitiers canadiens au centre de ses griefs commerciaux. La révision de l'ACEUM prévue en 2026 constitue l'échéance qui structurera le mandat de M. Robert. Ottawa a bien adopté une loi visant à soustraire la gestion de l'offre de futures négociations, mais son étanchéité réelle demeure débattue.

La relève. Le nombre de fermes laitières diminue au Québec depuis des décennies, par consolidation. Dans les régions éloignées, chaque transfert manqué signifie non seulement une ferme de moins, mais des terres qui sortent de la production et une route de collecte qui s'allonge. Le coût d'entrée reste le principal obstacle : le quota, la machinerie, les bâtiments, la robotisation. Le Fonds d'investissement pour la relève agricole et les programmes de prêts de quota des PLQ existent, mais leur ampleur demeure débattue dans le milieu.

Les coûts de production. Aliments, engrais, énergie, main-d'œuvre, taux d'intérêt : les charges des fermes laitières ont bondi ces dernières années. Le mécanisme de fixation du prix du lait suit avec un décalage. Pour les producteurs du Témiscamingue, s'ajoutent des surcoûts liés à l'éloignement : intrants plus chers, accès plus difficile aux services vétérinaires et de génétique, bassin de main-d'œuvre restreint.

Ce que ça change — et ce que ça ne change pas

Soyons clairs : la présidence de Michel Robert ne rouvrira pas RYAM et ne fera pas remonter le prix du bois. Elle ne créera pas non plus de quotas supplémentaires au Témiscamingue par décret régional — la mise en marché collective fonctionne selon des règles provinciales, précisément pour éviter l'arbitraire.

Ce qui change est plus subtil, mais réel. D'abord la visibilité : un porte-parole national issu d'une région périphérique force l'inscription des réalités de l'éloignement à l'ordre du jour, du transport du lait jusqu'aux services de proximité. Ensuite, la légitimité politique : quand le Québec agricole négocie avec Ottawa, il est utile de pouvoir montrer que la gestion de l'offre ne protège pas seulement la vallée du Saint-Laurent, mais aussi des villages du Nord-Ouest où elle constitue parfois le dernier employeur stable. Enfin, l'effet miroir pour la région elle-même : la nomination rappelle qu'à côté du récit minier et forestier, l'Abitibi-Témiscamingue possède un secteur agricole capable de produire des leaders provinciaux.

Reste à voir si ce constat se traduira dans les politiques publiques. Les prochains mois — révision de l'ACEUM, élections provinciales, discussions sur l'occupation du territoire — diront si le Témiscamingue a gagné une tribune ou seulement un titre.